dans ce numéro
LA POESIE DE SAILA SUSILUOTO
Embryons féminins
En italien, Stanza signifie pièce, chambre, et par extension demeure. Un titre qu'aurait pu porter le second livre de Saila Susiluoto, Huoneiden kirja ('Le livre des chambres', WSOY, 2003). Comme le poète anglais John Donne l'affirmait déjà au 17è siècle : « Nous bâtirons dans nos sonnets de ravissantes chambres ». Les poèmes de Susiluoto, eux, ne sont pas des sonnets mais des poèmes en prose, des salles imaginaires peuplées de sentiments réels. Pas jolies, ces chambres, mais simplement belles, meublées d'échos lyriques, riches d'une expérience vécue.
Le personnage principal, entouré d'une foule de protagonistes secondaires, femmes, hommes, enfants, est une jeune fille : « Le chagrin m'a percé de part en part, sous la forme des gens », dit-elle. Ces personnages pensent qu'il y a bien des façons de traverser les choses ou de s'en approcher. Ils suivent les signes disséminés sur leur route, à partir du rez-de-chaussée (presque un sous-sol) d'une maison pleine de courants d'air, jusqu'au quatrième étage, endroit tout aussi fluctuant.
Si ces pièces sont de toute évidence celles du psychisme, elles n'en sont pas moins des endroits de vie, meublés, qui possèdent une identité positive, une baraka, comme on désigne en arabe l'atmosphère que son occupant confère à une pièce. Même si ces pièces n'existent que dans l'imagination de l'auteur, elles présentent toutes les caractéristiques d'endroits habités, émotionnellement comme intellectuellement. Chaque maison est une personne, avec tous ses étages et tous ces personnages qui l'habitent, certains des ancêtres, d'autres des états antérieurs du moi, ou encore des gens que nous avons aimés autrefois, ou des enfants non encore nés.
Susiluoto (née en 1971), en tant que poète, est bien sûr différente. Sinon, comment pourrait-elle discerner ce que les autres voient sans voir ? Être soi-même, que ce soit dans la vie ou dans les livres, demande une profonde originalité. Pas si facile qu'on le croit. Rien à voir avec la technologie, qui consiste à repousser une frontière supposée, mais bien avec l'art. Mozart disait de sa musique qu'elle n'avait rien de plus original que son nez ; de même, les poèmes de Susiluoto n'ont rien de plus original que les empreintes laissées par ses doigts ou ses pieds. Et pourtant, ses préoccupations recoupent celles d'autres poètes, comme par exemple Lewis Carroll, ou encore les orientaux. Chaque page présente un hexagramme différent du I Ching, le Livre des changements chinois, qui forment un code occulte ou un commentaire nous invitant à nous aventurer à la découverte de la maison.
Le premier volume de Saila Susiluoto, Siivekkäät ja Hännäkkäät ('Avec ailes et queues') lui avait valu le Prix Kalevi Jäntti pour jeunes écrivains en 2001. Ses poèmes tirent pleinement parti de la forme de poésie en prose, genre difficile et peu prisé, en Grande-Bretagne par exemple, mais capable de créer des rythmes différents de ceux de la prose comme de la poésie, rythmes parfaitement adaptés à la sensibilité de l'auteur. Son imagination poétique, si elle s'inspire du surréalisme comme du réalisme, ne saurait être assimilée à l'une ou l'autre de ces approches. Les mots et les choses ordinaires y sont transfigurés, la réalité devient imaginaire et crée des pièces dans lesquelles le lecteur peut s'installer et développer ses visions, pour autant qu'il accepte l'invitation à devenir le co-créateur de la réalité de la pièce. Ensuite, et c'est bien là le pouvoir de la poésie, il pourra s'épanouir, découvrir les potentialités qui existent en lui.
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