LA POESIE DE SAILA SUSILUOTO

Pure lumière
Fin_susiluoto
par Saila Susiluoto

Sept extraits de Huoneiden kirja ('Le livre des chambres', WSOY, 2003).





1. Le débarras
Le débarras où habitait l'homme qui répara en dernier la maison, par Saila Susiluoto. Traduit par Hélène Lattunen / C.R.
L'homme fit une chaise à son image, quatre membres, pour supporter pendant des siècles un poids supérieur au sien. Il but un verre de sueur d'été paresseux, construisit une maison en une semaine, elle aussi dura des siècles. Comme il ne pouvait pas apporter de fleur à une femme, il lui apporta une image de fleur. Et à défaut de lui-même, il apporta une autre image, où l'eau offrait son étendue, le soleil son humeur radieuse. Il dit : la clarté est un contrat mutuel. Et quand l'homme se mit en marche, le soleil chauffa ses cuisses, ses mollets dirent : nous devenons forts pour que tu puisses marcher, pas plus vite qu'avant, mais plus loin.






2. Les carreaux de faïence
Les carreaux de faïence grecs de la salle de bains, par Saila Susiluoto. Traduit par Hélène Lattunen / C.R.

Ma fille fait jaillir des bulles autour d'elle, et dit : les dauphins sauvent le chanteur qui chante chaque fois comme si c'était la dernière, par pure joie, par bonheur, par simple amour des derniers chants. Je vogue en barque sur l'eau émaillée de la baignoire, mon chant est une flûte, un xylophone limpide. Quand je chante, la mousse forme un château, des murailles, des couloirs tortueux où ma voix résonne. Je chante pour qui naît de l'écume un coquillage à l'oreille, et pour qui ne naît pas. Je suis la maîtresse d'une citadelle de mousse vaporeuse, piètre gouvernante, femme à tout faire, aimée des dieux.





3. La chambre d'enfants
par Saila Susiluoto. Traduit par Hélène Lattunen / C.R.

Dans la chambre, il y a de la pluie et tout ce que l'on peut imaginer : aquaplaning de voitures, auvents de toile mouillés des marchés, froissements d'imperméables. L'enfant saute dans une flaque, l'eau s'engouffre dans sa botte. Maintenant elle ne grince plus et, comme il y a un trou, l'enfant sait aussi maintenant ce que c'est quand un seau ne tient pas l'eau, ne garde rien, quand un récipient ne se remplit pas, quand une barque fuit, ou un homme, quand il faut lamper pour ne pas se vider, pour ne pas se noyer dans ce qu'on essaie de porter en soi. Mais la botte ne voulait pas d'eau, à l'origine, ni le pied de l'enfant de botte, cela l'enfant le sait, maintenant au moins il sait tout, tout ce que l'on peut savoir.






4. Le vitrail
par Saila Susiluoto. Traduit par Hélène Lattunen / C.R.

Dans le jardin les oiseaux sont bicéphales. Les corolles de lys se dressent haut, se tendent vers le soleil, se fendent, profondes et orange comme les vêtements flottants des moines, déchirent le soleil d'entailles. Les lys poussent par deux sur chaque tige, et celles-ci se divisent encore en deux, de chaque point en naît un autre, comme d'un pommier taillé, comme d'un homme plein d'espoir. Des blessures jaillissent des rameaux, la terre lacérée est féconde, et la femme, à la nouvelle lune, quand l'astre forme une scintillante faucille d'acier, quand le pas est fragile, au-dessus du précipice, quand des voitures argentées en heurtent de rouge sang et de blanc de lait, quand les fleuves multiplient leurs bras, quand le sphinx se dédouble en homme et en animal, l'être humain en homme et en femme, la femme en adulte et en enfant, l'enfant en bon et en méchant. Ne parle pas du bien et du mal. Tout prend à la fin la forme de larmes, les bijoux, ce qui reste de nous, la pluie. C'est le moule de l'univers, la dernière note.






5. La chambre sous le signe des poissons
par Saila Susiluoto. Traduit par Hélène Lattunen / C.R.

La fillette reste assise près de l'aquarium, immobile, un an ou deux. Son coeur coule en elle lentement comme la lune, lentement comme la lune il glisse sur le fleuve paisible du sang. Des poissons à la peau chatoyante nagent à sa rencontre. Elle voit leurs dessins, leurs écailles, les voiles ondulants de leurs nageoires. Elle voit les cornes suintant d'ambre, les capes qui sont des corps, les oreilles respirant l'odeur de sel vert des tourbillons d'écume. Elle voit les merveilles des sept mers, et pour finir les yeux avec lesquels on mange. Le poisson ondoie dans le silence de l'eau, regarde à travers la vitre, crie : tu auras la faim, tu auras le poisson, demande et réponse, se renvoyant un écho infini !






6. Le labyrinthe
par Saila Susiluoto. Traduit par Hélène Lattunen / C.R.

Les arbres se dressent hors de l'eau vers le ciel d'un noir mat. Les troncs mouillés dégouttent d'humidité et d'odeur d'écorce, les racines reposent dans la limpidité de l'eau. Dans la limpidité de l'eau miroitent les mousses, les myosotis, les vagues d'or des champs de colza. Les maisons se dressent hors de l'eau comme de grandes dents grises, à leurs fenêtres flottent des bannières noires, nous nous égarons, chacun, dans le labyrinthe. Et ce qui s'allume, quand dans l'obscurité nous cherchons à tâtons à nous enlacer, n'est pas un fil mais une lumière.






7. La fenêtre à demi immergée
par Saila Susiluoto. Traduit par Hélène Lattunen / C.R.
Si le beau ne se trouve qu'entre la naissance et le flétrissement, la force de la floraison empruntant aux deux, le souvenir est plus vrai que l'événement. Si le vrai est beau, si le beau est vrai. Vrai, l'eau a marché sur mon corps, habile comme un prestidigitateur. Le chagrin m'a traversée sous forme humaine. Maintenant la barque tangue au plafond de la plus haute chambre, suspendus par des fils ténus nous nous balançons. Avec nos chagrins, nos traversées, c'est un voyage à travers les têtes, pas entre elles. Sans pause où la forme devienne vraie, si le vrai ne se trouve qu'entre la naissance et le flétrissement.



















© University of Wales, Aberystwyth 2002-2009       home  |  e-mail us  |  back to top
site by CHL