LA VIE DE KAARINA VALOAALTO

Mystères de famille
Valoaalto[1]1
par Kaarina Valoaalto. Traduit par Hélène Lattunen / C.R.

Extraits de Einen keittiö, Eines kök ('La cuisine d'Eine', Tammi, 2002).

Un immeuble isolé comme celui-ci est un organisme aussi vivant que les gens qui y habitent. Avec en haut un cerveau et en bas des intestins et des appendices.

Aux étages supérieurs paradaient les robinets et les éviers des cuisines, les sofas à pieds de lion, les commodes en acajou et les violets saphirs de mer et de pluie des pendeloques de cristal des lustres des salons.

Des années plus tard, les mêmes objets, tels les robinets et les meubles des générations précédentes, menaient une fantomatique existence souterraine dans les étranges salons grillagés des couloirs de cave, racontant leur vie antérieure, nous invitant dans le bric-à-brac de leur monde spectral avec les mêmes faces vert lichen que les morts qui font signe aux vivants dans les cimetières.

Nous étions vivants.
Mais la frontière était ténue.

Ils avaient tous leur visage, leurs expressions autoritaires, des bouches et des yeux, ces commodes, ces armoires, ces canapés, même cette paire de chaussures de ski au front plissé dont les centaines d'oeils de lacets nous regardaient, au-dessus de ses semelles crispées en un sourire.

De certaines lampes au museau aristocratiquement blême pendait un fil électrique, tel un commentaire à une phrase que l'on n'aurait pas prononcée.

Toute la cave était habitée, théâtre machiavélique et silencieux où la chute d'une dent n'interrompait pas les répliques.

Histoire des familles inscrite dans les objets, abandonnée, oubliée, fourbis les plus précieux drapés d'étoffes vertes et de poussière, hiboux empaillés, pendules trop bruyantes de tantes défuntes.

Les affaires de chaque famille, dans leur cage grillagée, regardaient les affaires des autres.

*******

Maman était H.S.
Papa était H.S.
La famille était H.S.
Un Q.H.S., avec un Q.
Mes parents étaient kaput, fracassés, écrasés, broyés, en miettes, leur délicat système nerveux avait explosé tel le mécanisme d'une montre suisse.

Leurs parents avaient vécu une guerre fratricide,
et eux le traumatisme de trois guerres.
Traumatisme, triptyque, trochée, tricot, truffe, trolleybus, tracteur.

Un amour ardent de la littérature et des pets, tel était le salon de l'âme où ladite - blessure de guerre - de notre famille se manifestait.

On essayait en pétant de soigner les plaies de l'esprit et de l'âme dont mes parents avaient hérité et que, victimes de trois guerres, ils avaient transmises à leurs enfants.

Nous expulsions ces blessures dans nos pets.
Péter était un commentaire.
L'ouverture d'un dialogue.
La première syllabe d'une réplique, le double astral de nos phrases. Nous faisions trembler les murs en trompetant nos traumatismes.

Nous croyions que toutes les familles pétaient.

Chez nous, on lisait de la littérature et on communiquait en pétant. Maman répondait aux vents de papa par de plus petits et si mon frère réussissait à couvrir un pet paternel par un autre encore plus fort, il était un héros national dont l'exploit surclassait un 10 en rédaction.

Les pets étaient un terrain neutre, ils déclenchaient une franche hilarité dans l'atmosphère tendue de la famille.
En contrepartie à l'humeur dépressive de maman et aux nerfs en lambeaux de papa, ils exprimaient une joie véritable.

Et d'ailleurs il fallait rire quand papa pétait, c'était un signal, comme un ordre ou une invitation, maintenant on peut rigoler. Papa est de bonne humeur.

Péter n'intéressait guère maman. Elle lisait de la littérature. Mais elle le faisait pour faire plaisir à papa.

Nous lisions des livres à propos d'une famille qui buvait des infusions de séné et lâchait des vents. Nous pleurions de rire, les scènes de W.-C. du livre nous mettaient en extase.

Tout ce qui concernait le rectum offrait une voie naturelle pour dissiper les tensions familiales. C'était après tout, dans le schéma anatomique, le prolongement organique de la bouche, comme l'autre extrémité d'une corde, il est vrai sans dents. Les mêmes muscles, autour du rectum comme de la bouche, se crispaient, se pinçaient, lâchaient des pfft, soupiraient des lettres FFFFFffff.
La bouche et le rectum pleins d'air, FFFHUUUHHHH FIIII, c'est pour cela que pet se dit FIISA en suédois.
Ann FIISA Retsova.

Quand il m'arrivait de m'attarder chez un camarade, je m'étonnais de n'entendre aucune pétarade.

Personne ne lâchait de vents.
Cette constatation étrange était tempérée par le fait qu'ils mangeaient, malgré tout, et j'étais donc sûre qu'eux aussi, chacun d'eux, devaient aller aux toilettes, et ce qui s'y passait ne pouvait être un secret pour personne.

Cela me consolait, en un sens. Peut-être ma famille n'était-elle finalement pas un fantôme pétant mais une famille tout à fait ordinaire.

Une famille qui essayait de vivre avec un poids de 848 traumatismes sur le dos, de mener encore une vie relativement normale. Une vie à l'arrière des combats, le gobelet de bois du quotidien à la main. Une vie dans les tranchées. Les fosses immobiles des familles. Personne n'était plus comme avant.

Tout le monde était perdant, dans cette guerre aussi, les grenades continuaient d'exploser dans les tranchées des familles, les canons tonnaient dans les champs de mines de la vie quotidienne.

S'agissait-il d'une régression, d'un arrêt de l'évolution de la famille ? Difficile à dire ; si l'évolution de l'individu passe par certains stades, cela se manifeste dans la famille par la somme de l'évolution de chacun de ses membres, non ?

Si un cageot de fraises contient cent fraises et qu'une d'entre elles est pourrie, elle gâte tout le cageot.

Mais l'évolution de l'individu n'est pas une maladie contagieuse, la peste ou le choléra. Quoi qu'il en soit, prenons par exemple Mozart, qui pétait constamment, eh bien, le diable m'emporte, ses pétarades ne lui ôtent pas une once de son génie.

Même si le génie et les pets n'ont aucun rapport entre eux.
À lépoque des perruques poudrées, le contraste était sûrement bien plus brutal. Tout cela avait-il un sens ?
Pouvait-on briser la chaîne ? Une mère hystérique fait-elle de ses enfants des hystériques en miniature ?

*******

La famille élevait non de blanches colombes, mais des mensonges cousus de fil blanc. Papa, caché derrière la porte de la cuisine, disait qu'il n'était pas à la maison.
Maman, couchée avec vingt deux bigoudis sur la tête telles d'étranges larves de ver solitaire bleues et rouges, disait qu'elle n'était pas là, mais moi je voyais bien qu'elle y était.

Les mensonges cousus de fil blanc jaillissaient des caleçons de coton et de laine, des sacs à main, des flacons de vernis à ongle, ils étaient bizarrement liés aux cuvettes de W.-C., aux robes de chambre, aux bigoudis, au fait, en général, que quelqu'un n'était pas habillé, coiffé, maquillé, ou se trouvait en caleçon quand on sonnait à la porte.

Dis que papa est en voyage. Dis que maman est chez le coiffeur. Dis que maman est dans son bain. Comme un petit groom je courais porter les messages entre la sonnette, l'entrée, le salon, la cuisine et la salle de bains.
Derrière la porte se tenait un homme appuyé sur des béquilles de bois avec une jambe de pantalon vide.
En bas dans l'escalier il y avait un écriteau : colportage et mendicité interdits. C'en était.

Les béquilles, d'un modèle avec lequel j'avais joué au cheval, étaient rembourrées de cuir aux niveau des aisselles. Des infirmes aveugles boitillant et claudiquant dans un roulis de béquilles.

On ne parle pas d'eux. Ce n'est pas convenable. La guerre est laide. Définitivement out. Papa et maman. Que peut-on attendre d'autre d'eux ? Il suffisait qu'ils l'aient vécue. Subie dans leur chair. Les gens civilisés ne parlaient pas de la guerre, on n'en parlait pas dans les familles, pour maman, seuls les ivrognes, les ouvriers et les paysans en parlaient.

Ces fantômes de la guerre, invalides, mutilés, aveugles, hantaient pourtant encore leurs rues des années cinquante, avec leurs Packard rouges étincelantes annonciatrices d'Eldorado.

*******

'Je te mets une tranche de jambon sur ton pain ?' demande maman. La porte du réfrigérateur s'ouvre et se referme.
Toute la famille est mobilisée pour servir le chef de tribu à son réveil. Le bonheur de la famille dépend de la lubrification de ses rouages.

Le bien-être de papa exigeait les soins de maman. Il exerçait un métier cérébral. Son cerveau, sa matière grise, les bosses de son crâne devaient travailler, même s'il n'avait de cheveux que sur le pourtour de la tête.

Tard le soir encore il fallait lui beurrer des tartines. Pour que sa cervelle fonctionne. Il fallait avoir une alimentation variée, c'est pour cela que papa faisait le poirier, cultivait du cresson sur le rebord de la fenêtre et cuisinait lui-même de la bouillie de sarrasin.

La guerre n'a certes pas à proprement parler de bouche ni de tête, et encore moins de dents. Mais la guerre a mangé les cheveux de papa, ses cheveux bouclés de jeune homme.
Ils sont tombés à Rukajärvi.

Maman sait comment étaient ces cheveux. La tonsure de papa était entourée d'une épaisse tignasse. Papa qui nous cognait la tête l'une contre l'autre, nous tenant l'une par une main, l'autre par l'autre, nous marchions à côté de lui jusqu'à ce que nous sentions une poussée dans nos bras.

Papa nous précipite comme au bout de fils à plomb l'une contre l'autre - bang nos têtes se heurtent, papa rit.
Dans le village de maisons incendiées encerclé par les compagnies ennemies, le premier soldat tué personnellement, abattu par papa, comme un fruit de l'humour de guerre, avec pour sève originelle ce jeu étrange. La force explosive de la balle. Dans nos têtes. Bang. Les dix commandements ?

Tout comme on ne trouve pas dans l'espace intersidéral de verts champs de fraises, il n'y a pas d'amas de nuages bleutés, de bois ou de clairières, de chant d'oiseaux, seul un paysage sans vie vous regarde. Pas de bleus paysages lacustres, de crêtes boisées, de nuages de beau temps, de vibration du soleil dans l'azur des yeux de papa, même le faisceau réfracté était dépourvu de chaleur, de la neige crissante, des glaciers baignés de clair de lune, des étendues éternellement gelées, dans l'azur des yeux de papa, l'immobilité et la froideur des champs de cadavres, quelque chose de glacial qui coulait de lui en moi, pas seulement par mes bras, un regard qui me crucifiait, qui me figeait sur place de terreur, un regard qui avait tué mille hommes, même s'il n'y en avait eu qu'un parmi eux abattu à la guerre, parlant une langue étrangère, un ennemi évidemment, qui avait regardé papa avec des yeux humains, comme regarde celui qui dit : 'Ne tire pas !'

Entre ce regard et cette détonation, il y avait en quelque sorte aussi tout ceci, tout ce qui nous arrivait maintenant, dessiné ou écrit à l'avance, le même scénario se répétait, ou était rejoué dans ce petit épisode,
dans la façon dont papa promenait ses filles.

Nous entendions cette détonation, nous voyions le regard de ce soldat - ne tire pas - et dans le ciel volait un oiseau que papa désignait du doigt - nous n-entendions que le sifflement de la balle - elle touchait sa poitrine.
Rien dans le regard de papa ne pouvait laisser penser que nous étions ses enfants.

Papa nous regardait, on peut dire qu'il nous voyait. Sans autre sentiment. Comme des objets biologiques. Il nous reconnaissait. Qu'y avait-il pour imprimer ce mouvement, à l'autre bout de ces bras, autrement dit entre ces épaules, dans ces membres qui nous tenaient ma sSur et moi par la main et qui, sans prévenir, nous projetaient avec force et violence l'une contre l'autre, faisant se heurter nos têtes.

Amusant, n'est-ce pas ?

[...]

Si pendant la guerre on a reçu un éclat d'obus dans la tête, c'est une bonne raison.

Moi, je n'ai pas de raison valable pour les si nombreux trous de ma mémoire. Les noirs complets du film.

Ma mémoire a des crampes.
Elle soubresaute et tressaille.

Étirement, flexion.
Un pas de côté.
Courbette.

Où étaient mon frère et mes sSurs ?
Vous étiez quatre, non ?
Un trou noir les a engloutis.

Ils n'étaient tout simplement pas là.
Ils avaient cessé d'exister.

Pourquoi n'y avait-il aucune soeur ?
Aucun être vivant.

*******

Le dédale des rues de la ville, les façades truffées de sel des pâtés de maison. Qu'en est-il, si papa connaissait la ville par coeur, qu'en est-il maintenant ? À quoi cela servait-il ? Qu'il ait toute sa vie arpenté ses rues.

Les yeux de ses visages d'âges différents avaient regardé le ciel au-dessus des rubans de fenêtres de chaque immeuble sans jamais se troubler de cette vision.

Le ciel au-dessus de la ville demeurait immuable.
Même si les yeux de mon père n'étaient plus là.
À quoi servait-il que papa ait connu les astuces de chaque rue à sens unique pour aller même les yeux bandés jusqu'au siège de son entreprise ?

À quoi servait-il de penser à la chambre de jeune homme de papa au 7, Sepänkatu ? La ville vivait et offrait ses rues et leurs tournants, la fraîcheur des immeubles salés par la mer, la symétrie et l'asymétrie des pâtés de maisons
à de nouveaux yeux, à de nouveaux pieds. Donnant à sentir le flux et le reflux des gens des années vingt et trente.
Eux aussi ont regardé par ces mêmes fenêtres, ouvert ces portes ornementales surmontées de dates décorées de stuc,
1878 ou 1924...

Les arbres du parc, faisant cortège à la mélancolie, seuls survivants de la ville encerclée. Le parc telle une carte postale dans l'éclairage du soir.

Aux fenêtres regardaient des têtes d'une tout autre époque
qui étaient tombées des épaules du temps, tombées de leurs propres chaussures, qui avaient basculé derrière l'impassibilité du temps...emportant tout...
ce qui flotte encore aux alentours des maisons qu'ils habitaient jadis. Qui se sent dans le rythme des rues, dans la fougue des blocs d'immeubles.

Les gens avaient su leur ville, connu ses profondeurs les plus intimes, en aimant le vent salé, le parfum né de l'humidité de la mer.















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