dans ce numéro
LE A-Z DE SUSANNE RINGELL
De A à Z : humains alphabétiques
Le dernier ouvrage de Susanne Ringell est le livre le plus court paru en l'an 2000. Si l'on ne repère pas attentivement l'endroit où on l'a rangé sur l'étagère, on risque fort de ne pas le retrouver. Pensez donc ! Seulement 62 pages ! Mais dans ce bref ouvrage, c'est toute une civilisation, toute une humanité que l'auteur nous livre.
Av blygsel blev Adele fet (Adèle grossit de timidité , Söderströms, 2000) est un abécédaire pour adultes, dans lequel à chaque lettre correspond une personne. À la lettre « A », nous faisons connaissance avec Adèle, qui grossit en fonction de sa timidité. En elle, elle possède 78 kilos de timidité, et elle mange jusqu'à ce que son corps atteigne le même poids. À la lettre « W », nous retrouvons Walter, qui s'enfuit de chez son réflexothérapeute pour se précipiter au restaurant. Pour lui, pas de doute : mieux vaut un bon steak bien saignant pour la santé du corps et de l'esprit que la thérapie miracle que sa femme l'exhorte à suivre. Aux lettres « E » et « F » correspondent Egil et Folke, deux timides qui attendent le train, et avec lui la fin d'une longue période d'attente.
Avec cet alphabet, c'est le fondement même du fonctionnement de notre langage et la structure du monde qui nous entoure que Susanne Ringell (née en 1955) nous restitue. Mais sans les gens, une langue resterait lettre morte. À chaque lettre correspond donc un personnage, un destin humain. Destinées rarement évoquées dans les livres d'histoire mais auxquelles Ringell confère de la dignité. Ces personnages du livre sont des solitaires. Rien de bien original à cela, direz-vous, dans l'histoire de la littérature, à ceci près que Susanne Ringell possède ce don particulier d'insuffler de la dignité à la plus bizarre des créatures. S'il est clair qu'Egil et Folke ont l'air bien ridicule sur ce quai de gare, avec leurs bonnets de laine, et que Walter est de toute évidence un abject phallocrate, on ne peut s'empêcher de les aimer. Ils subissent leur existence mais ne voudraient la changer pour rien au monde, ni échanger leurs destins avec quiconque. Fermeté et dignité. Tout comme la pierre dans le roman de Susanne Ringell Vara sten ('Être une pierre', 1996), qui conserve sa fierté même si autour d'elle le monde est en pleine effervescence. Un monde qui ne cesse de se renouveler alors que la pierre avance en âge sans subir le moindre changement.
Mais tout ceci n'est qu'une des raisons de l'admiration que suscitent ces brefs croquis d'Adèle et des autres personnages. La joie, l'humour et la légèreté qui s'en dégagent sont au moins aussi importants, comme si l'auteur voulait nous dire que la dignité humaine existe même si nul langage ne parvient à l'exprimer totalement. Le langage ne parvient qu'à approcher la réalité humaine, contre laquelle les mots rebondissent parfois en se répétant de façon illogique. Dans les allitérations comiques, ils atteignent leur point mort puis se rappellent à nous pour prendre l'apparence d'autres mots et réapparaître dans un contexte décalé. Si l'on entend respecter les gens, il faut par contre faire preuve d'un total irrespect pour la langue qui est censée les décrire. Et le lecteur de rire de bon coeur. Depuis bien longtemps, rien n'a été publié d'aussi sérieux et stimulant que le mariage réussi d'analyse linguistique, de psychologie et d'absurde auquel se livre Susanne Ringell. Cet absurde féminin, nous ne nous en lasserons jamais.
© University of Wales, Aberystwyth 2002-2009
site by
CHL



