dans ce numéro
LE A-Z DE SUSANNE RINGELL
Un dictionnaire des destinées humaines
1. A : Adèle
Adèle grossit de timidité. Ce n'est pas la faim qui habitua ses doigts à ouvrir la porte du réfrigérateur, c'est l'embarras. Ne pas savoir ce que sa langue devait dire l'incitait à se réfugier dans l'activité concrète du réfrigérateur. Sa langue était capable de goûter, sa bouche de mâcher, ses dents de sentir, mais pas de parler. Elle s'habitua au chou de Bruxelles et au saucisson. Le reste se limitait à bonjour et merci, au revoir et merci, il fait beau n'est-ce pas.
Il lui fallut pas mal de temps pour devenir grosse. Comme elle n'aimait pas les sucreries, l'embonpoint eut du mal à faire son effet. Elle dut faire un détour par les salades assaisonnées et les Sufs mayonnaise, mais finit par y arriver. Elle valait désormais son pesant d'or, c'est-à-dire celui de tout son silence réuni. Soixante-dix-huit kilos au gramme près. Sous l'effet du soulagement et de la plénitude, elle se mit à rayonner. C'est dans les yeux des hommes qu'elle constata le résultat en premier. C'est lorsqu'ils se mirent à la peloter qu'elle comprit qu'elle était devenue une sorte de Midas inversé : ceux qui la touchaient se changeaient en or. Pauvres diables affamés. Adèle était l'érection qu'elle déclenchait en eux, à la fois douce et ferme, veloutée, silencieuse et bien décidée.
Cette histoire ne sombra donc pas dans la tragédie de la solitude et de l'embonpoint. Le résultat de tous ces raids d'Adèle dans le réfrigérateur, ce fut le sexe.
2. E,F : Egil et Folke
Egil et Folke sont sur le quai de la gare, debout sous le vaste ciel, un ciel merveilleux. Ils tiennent leurs skis à la main et ont posé un gros sac de voyage en nylon entre leurs jambes. Il fait froid. Le quai est bondé et on a du mal à respirer, mais ils disposent d'une niche leur appartenant en propre, dans l'air. Folke porte un bonnet rouge et Egil fume du tabac étranger à petites bouffées. Il estime que, d'une certaine façon, c'est dommage que Folke ne fume pas. Il aimerait lui offrir virilement une cigarette de marque étrangère, entre camarades, sur le quai numéro sept, parmi tous ces gens qui attendent de partir et qui ne savent rien d'Egil et de Folke.
Parmi ces gens qui ne savent rien de l'attente.
Egil a des bretelles neuves, mais elles ne se voient pas. Ce n'est que par la suite que Folke remarquera les bretelles neuves d'Egil.
Folke regarde sa montre de plongée, huit heures moins cinq, et Egil entend le tic-tac des profondeurs. Dans quel wagon est-on ? demande Egil, qui désire entendre Folke lui répondre trente-six. On est dans la voiture trente-six. Trente-six, dit Folke. Sèchement. Sèchement, mais pas d'une façon qui pourrait semer le doute dans l'esprit d'Egil.
Tout marche comme sur des roulettes. Tout est parfait et dangereux, Folke dit presque mot pour mot ce qu'Egil désire entendre et le train ne tarde pas à arriver et la Laponie est à une distance qui inspire confiance et cela ne deviendra dangereux qu'une fois qu'ils seront arrivés. Tard le soir. A la petite maison en bois qu'ils ont louée, Folke et Egil, au boulot ils ont feuilleté les brochures, Egil et Folke, cela fait longtemps qu'ils nourrissent certaines attentes.
Ils n'ont pas parlé de celui qui devra faire le premier pas. Ils ont fait le premier pas : ils partent skier en Laponie. Le train arrive. Il est bleu. Folke, celui au bonnet rouge, est diplômé d'une école de commerce. Egil, celui qui est tête nue, est diplômé en sciences économiques. Le ciel, au-dessus de la gare, est merveilleux. Ce sont deux messieurs qui présentent bien, Egil et Folke. Ils ont tous deux plus de quarante ans, en ce moment où ils se tiennent sur ce quai, avec leurs skis dans un étui en étoffe très facile à retirer.
Egil écrase son mégot. On y va, dit Folke.
3. R : Rigmor
Souvent, elle ne parvient pas à dormir. Elle reste assise à la table de la cuisine et ne tarde pas à avoir passé en revue toutes ses pensées habituelles. La nuit, elle a sans cesse besoin de nouvelles idées afin de pouvoir constamment tromper son corps et l'inciter à réfléchir à autre chose. Cette nuit, elle pense aux pattes de derrière des chiens: sont-ils droitiers, ou gauchers ? Les mâles, je veux dire. Des pattes de derrière, je veux dire.
Y en a-t-il certains qui lèvent toujours la patte droite pour uriner et d'autres à qui il ne viendrait jamais d'autre idée que de soulever la gauche, quand il s'agit de se soulager contre un poteau, un mur ou le pneu d'une voiture ? Dans ce cas, leurs propriétaires sont-ils conscients de ce fait? Cela se remarque-t-il ? Quelqu'un a-t-il étudié la question ?
Ou bien est-ce uniquement le hasard qui décide ? Car il y a tellement de facteurs qui entrent en jeu. Est-ce la patte qui est la plus proche de l'objet sélectionné à cette fin, le côté de l'animal sur lequel se trouve le propriétaire, la façon dont la laisse se tend par rapport à l'intention première du Canis Familiaris ?
Il y a tellement de facteurs à prendre en considération. Après trois tasses de thé à la menthe, elle décide qu'elle ne connaît pas la réponse à cette question et que le chien domestique est avant tout un animal de compagnie et non pas un problème. Cela fait un bon moment, maintenant, qu'elle profite de sa société, de ses pattes de derrière. Qu'elle tourne la question dans tous les sens, qu'elle l'examine sous tous les angles, qu'elle l'agite et la laisse tomber. Dans un cas pareil, il n'est pas facile de procéder à des études empiriques. La réalité présente ne lui fournit aucune aide, tout ce qu'elle a vu depuis la fenêtre de sa cuisine, c'est trois chiennes, une par tasse. Intéressant.
Une nouvelle idée se présente, une idée qu'il faut accueillir avec gratitude : les chiennes ne seraient-elles pas surrepresentées, dans son quartier, et, dans ce cas, à quoi cela est-il dû ? Ou bien alors mâles et femelles sortent-ils à des heures différentes, en fonction des besoins des animaux ou de leurs propriétaires ?
Il y a beaucoup d'heures à chiens, en l'espace d'une journée complète. Il n'est pas encore celle du comprimé contre la douleur.
4. W : Walter
Walter aurait dû se présenter à treize heures précises pour sa séance de réflexothérapie mais, une fois dans l'escalier, il avait fait demi-tour et s'était dirigé, à la place, vers l'un des restaurants les plus réputés de la ville, car la faim est un fait qui ne peut être nié alors que la réfléxothérapie est sans doute aussi mystérieuse que son nom le laisse supposer, même si sa femme a passé toute la matinée à tenter de le persuader du contraire. C'était elle qui avait tout organisé et pris le rendez-vous chez cette femme qu'il ne connaissait pas, parce que Walter avait eu des crampes et été assez bête pour s'en plaindre.
Tu n'auras rien à faire, lui avait-elle dit avant de partir. Simplement rester allongé et te laisser faire. Les seules 'zones' que connaissait Walter étaient celles de guerre (et quelques zones érogènes) et, quant à la thérapie, elle avait trait, selon lui, aux problèmes psychiques.
Il était maintenant attablé devant un steak à la Tauno Palo, avec des oignons et une bouteille de bière. Tauno Palo était un célèbre acteur du passé, l'un des plus grands machos de l'histoire du cinéma finlandais, un vrai de vrai qui incarnait mieux que tout autre flotteurs de bois et vagabonds, et il était agréable de planter les dents dans un morceau de viande qui portait son nom. Un peu de sang se mit à couler dans l'assiette et se mélangea à la sauce, et Walter sentit ses crampes se dissiper au fil des bouchées.
Il était également agréable de se trouver en un lieu où on pouvait garder ses vêtements, voire être assis et non allongé sur une table de soins, sans savoir ce qui se passait et à la merci d'autrui. Walter n'aimait pas particulièrement se vautrer dans la fange mais, dans la légère brume de la fumée de tabac de ce restaurant, il avait presque l'impression d'être d'une propreté indécente. Il avait passé une demi-heure à se décrasser les pieds, car sa femme l'avait prévenu que la thérapeute se concentrerait sur ceux-ci. Il portait le slip neuf qu'il avait eu en cadeau de Noël et, juste avant de quitter la maison, il s'était enfoncé des cotons-tiges dans les oreilles. Par mesure de précaution, afin de nettoyer tous les coins et recoins les plus privés de son corps.
- Tu n'auras rien à faire ? Simplement rester allongé et te laisser faire ?
- Haha !
Les épouses ont une curieuse conception de la facilité.
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