dans ce numéro
LE PLUS CRUEL DES MONDES
Le plus cruel des mondesPar Veronica Pimenoff. Traduit par Hélène Lattunen / C.R..
De la littérature, on répète qu'elle est la mémoire des peuples. Et si le monde changeait si vite que tout oublier devienne une stratégie de survie nécessaire pour s'adapter aux nouvelles conditions ?
On n'a entendu ni les trompettes de Jéricho ni même les canons quand, au coeur de l'Europe, le mur encerclant Berlin-Ouest s'est effondré. Dans un monde interconnecté, un effet domino était en train de faire tomber les grands pôles du réseau des puissances mondiales pour n'en laisser qu'un seul. Les connexions du pôle de Moscou étaient rompues et la puissance de l'Organisation des Nations unies, dans son building au bord de l'eau de Manhattan, à New York, s'écroulait. Le seul pôle restant, celui de Washington, a cessé de fournir de l'argent à l'ONU, s'est retiré du traité de Kyoto et du Tribunal pénal international et s'est octroyé le droit de faire la guerre. L'intervention de l'OTAN au Kosovo en 1999 et la guerre d'Irak ont porté un coup fatal à l'autorité exercée depuis un demi-siècle par les Nations unies ; elles ont été obligées de jeter l'éponge - éponge qu'il faudrait maintenant paraît-il utiliser pour nettoyer les traces des opérations d'après-guerre. Ou, autre métaphore, l'ONU ne peut plus jeter le gant du défi, elle ne peut plus employer que des gants de ménage.
Les impulsions qui ont alimenté le développement de la politique et des instruments de cette réorganisation des lignes de force du pouvoir ont vu le jour en Europe et surtout dans notre pays cousin, la Hongrie, d'où sont partis des hommes qui se sont illustrés aux États-Unis dans le domaine de l'informatique (John Neuman), de la bombe atomique (Leo Szillard et Edward Teller) et de la théorie des réseaux (Albert-Lazlo Barabási). C'est aussi à la frontière de la Hongrie que le mur entre l'Est et l'Ouest a commencé à s'effriter symboliquement en 1989 lorsque cet État l'a ouverte aux Allemands de l'Est qui passaient à l'Ouest. Mais c'est sur l'autre rive de l'océan qu'est né un pôle dont les méfaits, preuve de sa nouvelle autocratie, jouissent d'une totale impunité.
Sur le vieux continent, l'effet domino a renversé et fait naître des États et changé les modes de gouvernement. Dans certains pays, la littérature a abandonné à d'autres médias une partie de son lectorat et de son rôle établi de rapporteur de la réalité sociale et, dotée tout à coup d'une autonomie inattendue, a dû apprendre un nouveau langage.
En Finlande, le changement politique n'a pas été aussi radical. Pourtant, à 54 ans, j'ai aujourd'hui l'impression d'avoir passé mon enfance et ma jeunesse à une époque lointaine, dans un pays exotique. Le développement technique a bouleversé la vie des Finlandais, leurs croyances, leurs familles, leurs maisons, leurs écoles, leurs occupations professionnelles et leurs lieux de travail, leurs loisirs, leurs démarches et leurs rapports sociaux. Les innovations technologiques se succèdent à un rythme plus rapide que les générations humaines. Les anciens mots de passe ne permettent plus de se connecter au réseau. Il faut changer de pseudonyme à une fréquence supposée empêcher hackers et crackers de découvrir des secrets ou de détruire des champs d'action. On peut ainsi reprendre pied dans certains domaines en se présentant comme on aime à s'imaginer, d'autres aussi se sont inventé des personnages selon les besoins du moment. Les pouvoirs publics, la poste, les batteurs à pile pour le lait et les textos des amoureux exigent qu'on adopte les nouveautés et non qu'on se souvienne du passé. Tandis qu'autrefois il fallait se débrouiller seul dans les marais, sur les eaux, dans les forêts ou les montagnes, il faut maintenant s'en sortir dans un corps, dans des relations sociales, dans un environnement réel ou virtuel modelés par la technique, tout en ayant peur des surprises que la nature peut malgré tout soudain nous réserver.
J'ai moi aussi écrit sur le sujet. Mon roman Risteilijät ('Croiseurs'), publié en 1995, décrit l'eau - fondement de la vie - sous différentes formes. Dans cette narration où la terre n'apparaît pas, les personnages se trouvent dans un monde technologique flottant en mer, positionné par satellite, dont la vie et les relations sociales sont déterminées par des machines et des appareils. Certains portent un stimulateur cardiaque ou sont dépendants d'une réalité virtuelle créée par ordinateur. En 1995, les gens ne disposaient pas encore de portables sur les bateaux. Avec le développement de la technique, ce livre a vite été dépassé !
Un autre de mes romans, publié en 1999, présentait la situation inverse de Risteilijät : Maa ilman vettä (Un monde sans eau). Les protagonistes y sont à la recherche de moyens permettant d'enfouir dans la nature des déchets nucléaires, ainsi que d'un poison mortel qu'ils espèrent trouver chez la grenouille, animal qui, à ses différents stades, peut respirer aussi bien dans l'eau que sur terre.
Historiquement, les femmes n'ont guère - ou pas du tout - eu à faire avec des champs d'honneur tels que le duel, l'armée ou la guerre, l'université et la recherche ou encore le sport ; dans mon livre, elles jouent un rôle justement dans ces domaines, dans le monde technologique de la guerre et de la science. À la fin de ce roman, je lançais le pari que bientôt les biotechnologies seraient cotées en bourse.
Ceux qui m'ont interviewée à propos de ce livre étaient plus intéressés par son aspect politique, me demandant constamment si je pensais que l'Europe et l'Amérique du Nord subiraient des attaques en série du 'quart monde'. C'était en effet mon opinion. Ceux qui n'ont pas de pouvoir ont des utopies. C'est une force qui pousse à agir, et c'est à ce sujet que je voudrais écrire dans cet univers en mutation.
Aujourd'hui comme autrefois, le monde des perdants a renforcé ses positions de défense et frappe d'en haut les forces qui tentent de faire surface. Parmi les criminels, les condamnés ont peuplé la Sibérie et l'Australie, les autres l'Ouest de l'Amérique du Nord. Maintenant, le 'quart monde' se fraye un chemin vers l'Europe et l'Amérique du Nord, arrivant à pied, par bateau et par air, avec au premier rang ceux qui ont toujours été les plus dynamiques et les plus habiles dans les contacts internationaux : les délinquants et les prostituées.
Mon roman Kunniakirja (Diplôme d'honneur'), publié en 1997, traite du glissement de la Finlande de l'Est vers l'Ouest. J'y ai transposé des événements récents dans une période - antérieure à ma naissance - où la Finlande vivait une situation identique, tout en prenant soin d'imaginer de manière crédible l'équipement technique de l'époque. Les thèmes principaux du livre sont l'honneur viril et le caractère mortel de l'humanité. J'y présente l'honneur comme écoeurant, la mort comme un soulagement. Ce n'est pas une leçon de morale, la littérature n'est pas un canal d'information, mais le porte-parole de l'expérience et du savoir.
Il est vrai toutefois que Kunniakirja n'est pas dépourvu de contenu politique. J'y combats les concepts d'honneur et de pureté qui divisent les gens en êtres de valeur et de peu de valeur, qui exigent constamment une différenciation et une épuration, et j'essaie d'y faire l'éloge de la mixité et de la coexistence, ce qui a peut-être - en tout cas vu de loin - réussi il y a longtemps de cela pendant une courte période à Cordoue et même récemment en Yougoslavie, jusqu'à ce qu'on apprenne à toutes les parties en présence que le mode de vie et les croyances de certains n'étaient pas acceptables et que pour cela on devait les éliminer, si besoin en les massacrant.
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Je n'ai que peu pris la plume. Lorsque, enfant, j'ai commencé à écrire et décidé de devenir écrivain, je ne savais pas du tout ce que je devais écrire, ni comment, et encore moins pourquoi. Je ne le sais toujours pas, mais cela m'est redevenu égal, comme alors. Écrire me donnait juste un immense sentiment de bonheur, et c'est toujours le cas.
Enfant , je n'avais pas besoin de lecteurs, le texte me tenait compagnie et je me persuadais que j'écrirais un jour quelque chose de remarquable qui épaterait tout le monde. J'admets que je n'ai pas encore perdu tout espoir sur ce point, mais mon désir s'est affaibli. J'ai compris dès ma première Suvre publiée qu'un texte fini n'est pas une partie de moi-même. Il a son existence propre et se donne aux lecteurs dans une relation dont je suis exclue.
En écrivant, j'explore ce que j'explore, j'imagine ce que j'imagine, je joue comme je veux ; j'expérimente librement, sans arrière-pensée, sans responsabilité, sans me soucier des dégâts, des impacts, des conséquences. Dans aucune autre situation je ne me livre avec aussi peu de retenue que lorsque j'écris, en tant que femme, mère, médecin, chercheur, promeneur, artiste...
Bien entendu je puise la matière de mes livres dans le monde. La littérature s'apparente à la politique la plus cruelle, en ce sens que les personnes en sont les matériaux. En écrivant et en lisant, on met entre parenthèses l'univers où l'on vit et on s'enivre en se déplaçant dans un autre. La littérature peut fuir le monde et l'oublier, ou bien le heurter et le fustiger. Je ne vise pas à décrire la réalité, ni à dévoiler la vérité, mais, à partir d'événements, de pensées et de sentiments, je m'efforce de tisser une toile suffisamment solide pour résister mais suffisamment lâche pour que le lecteur puisse y insérer ses propres sentiments et expériences, dont je ne sais rien.
Mes histoires ont bien sûr changé de ce qu'elles étaient quand j'avais six ans. Par l'écriture, j'essayais alors d'expérimenter ce que je n'avais pas encore connu et dont je n'oserais peut-être jamais faire l'expérience. Aujourd'hui, lorsque j'écris, je me place, seule, en position d'examiner les choses de la manière la plus impitoyable, comme je n'oserais jamais le faire avec mon mari, mes enfants, mes amis ou mes connaissances. C'est quelquefois cruel et cela fait mal. Quand la douleur commence à plaire, on appuie plus fort : et si l'on touchait encore le point sensible, si l'on faisait vraiment mal. Parfois surgissent la beauté et l'effroi, et l'on ressent plus intensément le monde, soi-même et la vie.
Lorsque la première phrase est écrite, l'écrivain n'est plus libre. Le texte s'écrit aussi lui-même, car tout ce qui est écrit dicte et influence toujours ce qui va s'écrire. La fin ne peut pas être autonome, elle dépend du commencement. Même lorsqu'elle semble inconvenante, ou impossible, ou en contradiction avec le début, elle est liée à ce dernier et à tout le déroulement de l'histoire. Mais la fin peut modifier le sens du début, sans que l'on change un mot de tout le texte.
Lorsqu'on produit de l'écrit, on donne naissance à quelque chose de vivant. Si le texte est beau, fort et sauvage, il acquiert tout de suite la dimension d'un adversaire pour son auteur, ce qui m'excite et me pousse à continuer. En s'enflant pour devenir un roman, le fauve, plein de force vitale, engloutit tout autour de moi et adapte aux dimensions de sa gueule l'embouteillage du matin, la dispute que j'ai entendue, le vent dans les hautes herbes, la lumière sur la neige. De mon corps, du texte et de mon environnement naît un rythme dans lequel les mots doivent venir trouver leur place.
La liberté de créer un texte littéraire, sans liens, sans obligations, sans responsabilités, et les caprices du texte, ses dangers et sa force me fascinent depuis l'enfance. C'est pourquoi j'y reviens de temps en temps. Le processus m'inspire plus que la matière. Après avoir décrit dernièrement la manière dont on essayait de dissimuler dans la nature un produit destructeur tout en y recherchant un autre produit mortel, j'écris maintenant un roman où je médite sur ce qui peut préserver l'intégrité du monde. Ce texte donnera peut-être forme à un univers imaginaire qui défiera celui où je vis. Je jouis du fait que mon étude ne connaisse pas de limite - si ce n'est ma propre couardise et mon manque d'imagination - et de ce que, si je réussis, je me fasse de mon texte un adversaire puissant, avant de le quitter pour qu'il parte jouer avec les lecteurs.
Les risques que l'on prend lorsqu'on écrit rendent l'exercice délicieusement déchirant. On peut être rejeté par le texte même si on s'en approche avec tendresse et passion. Il ne faut ni dompter le fauve fascinant, ni se laisser dévorer par lui. Sa force et sa beauté doivent s'exprimer dans toute leur splendeur.
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