dans ce numéro
LES REFUGES DE L'AME
Les refuges de l'âme
C'est le monde qui rend les gens anxieux, telle est la thèse développée par Petri Tamminen dans son livre Piiloutujan maa ('Géographie secrète', Otava, 2002). Admettons, cher lecteur, qu'il ait raison. Comment donc réagissez-vous dans cette situation ? Êtes-vous du genre belliqueux et combatif ou courez-vous vous chercher refuge quelque part ? Les personnages du monde de Tamminen, eux, se cherchent une cachette. Heureusement pour eux, des cachettes et refuges, le monde en regorge. Pas uniquement des endroits-refuges, mais aussi des états d'esprit et des modes de comportement.
Le romancier et journaliste indépendant Petri Tamminen (né en 1966) entra en littérature avec un recueil de nouvelles intitulé Elämiä ('Vies', 1994), dans lequel les histoires de vie des personnages sont racontées en 200 mots environ. En une seule phrase, c'est une décennie entière qui défile, et des vies sont résumées en un événement unique, souvent bien insignifiant en apparence. Le comique et le tragique se côtoient et bien souvent ne sont pas exprimés par le biais du langage mais plutôt par ce que l'auteur choisit de ne pas dire. Cet ouvrage fut suivi d'un autre recueil de nouvelles, Miehen ikävä ('Male blues', 1997), puis par un roman, Väärä asenne ('La mauvaise attitude', 2000), qui décrivait le cauchemar d'un nouveau père affligé de la phobie des bactéries.
Piiloutujan maa est une suite de récits descriptifs dans lesquels une personne souffrant d'anxiété se cherche un refuge. Cet ouvrage est à la fois un manuel du fuyard moderne et une exploration de l'attitude de ce même fuyard face à la vie. Parmi les refuges auxquels chacun pense immédiatement figurent bien entendu le grenier ou les jupes d'une mère, mais les bibliothèques, les aéroports ou véhicules divers constituent aussi des cachettes tout à fait adéquates. On peut également trouver refuge dans des moments, dans de petits détails insignifiants : un arbre brièvement entr'aperçu dans l'heure de pointe matinale, ou encore une bouche d'aération dans un bureau d'aide sociale, sur laquelle le regard peut se fixer.
Certaines professions sont bien évidemment plus avantagées que d'autres en ce domaine. « Les labyrinthes des grands immeubles de bureaux, des administrations provinciales et municipales, par exemple, regorgent d'excellents repaires, accessibles à tout moment à ceux qui y travaillent. Ainsi, un employé peut se glisser dans les profondeurs caverneuses du département des archives. Là, dans l'odeur immuable du papier, il pourra se perdre dans la contemplation des dossiers, du mobilier fatigué des années 70 et d'une succession infinie d'étagères d'archives... Il connaît le chemin menant aux sous-sols et aux toilettes les plus inaccessibles. De retour à son poste de travail, il est à nouveau plein d'énergie et envahi d'une paix secrète. »
Mais Tamminen conseille au fuyard résolu d'élaborer une stratégie : « Vous n'allez jamais vous trouver votre refuge si vous commencez seulement à le chercher au moment où vous en avez réellement besoin. L'homme sage est constamment en quête d'un refuge. »
Si vous, cher lecteur, êtes plutôt du genre combatif, déterminé et colérique, vous aurez peut-être de la peine à entrer dans l'univers de Tamminen et à savourer pleinement ses interprétations de l'anxiété universelle. Vous n'admettrez peut-être pas son postulat selon lequel il ne sert à rien à une personne sensée de s'insurger. Mieux vaut céder à l'anxiété. L'anxiété est un refuge. L'anxiété est libératrice. Avec elle cessent la lassitude et les responsabilités du quotidien. Le monde terrestre vient s'abîmer dans ses replis les plus secrets. Pour laisser place, il est vrai, à l'effervescence de la conscience et au sentiment que tout est perdu, mais que l'on peut malgré tout s'accommoder de la situation. Tout peut être mis en parenthèses. Voilà comment l'anxieux peut échapper à la pression, prendre des vacances du monde et de ses règles. Faust vendit son âme au diable, alors que l'anxieux l'abandonne sans contrepartie. »
La prose hautement originale de Tamminen ne livre pas ses secrets de prime abord. Le traducteur et moi-même dûmes réfléchir un bon moment avant de percer la signification de la première phrase, sa description du grenier : « Vous pouvez vous cacher dans la cave quand le grondement de la basse et la Tchétchénie ont pris congé de votre vie...». J'appelai l'écrivain pour lui demander ce qu'il voulait dire par là. « Eh bien, je me disais que lorsque les expériences fondamentales du pouvoir (la basse) et de l'âpre laideur de la vie (la Tchétchénie) sont absentes de la vie de l'individu - le narrateur étant un homme, bien évidemment, il aspire à la cave, qui est l'opposé du grenier », m'expliqua Tamminen. Ah bon...
Son narrateur, grave et pointilleux, est une sorte de chevalier à la triste figure, un Don Quichotte qui lutte pour amener le monde à exalter et libérer l'anxiété ! Vous avez dit tragicomique ? J'appartiens moi-même au monde des fuyards, même si je suis parfois arrivée à me persuader que lorsque je me retire de l'agitation du monde dans mon petit refuge mental, il s'agit d'un choix destiné à produire un changement, et non de mon incapacité à supporter le monde.
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