LES REFUGES DE L'AME

Vies secrètes
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par Petri Tamminen. Quatre extraits de Piiloutujan maa ('Géographie secrète', Otava, 2002). Traduit par Hélène Lattunen / C.R.

'Enfants, nous cherchons des cachettes comme un adulte cherche un appartement agréable, un café sympathique, un endroit où il fait bon vivre. Nous cherchons le placard où nous blottir lorsque nous sommes blessés. Toute notre vie, nous gardons en mémoire l'atmosphère de ce coin secret. Nous regrettons sa lumière, tout comme l'enfant Jésus le ventre de Marie où la lumière du monde filtrait à travers l'hymen translucide.'




1. Le Grenier
par Petri Tamminen. Traduit par Hélène Lattunen / C.R.
Une cave peut servir de cachette quand la vie n'est pas rythmée par des bruits de basse ou de Tchétchénie - quand on est dégoûté de son propre corps et que le quotidien paraît fade et morne -, mais un grenier est idéal en toutes circonstances. Chaleureux comme une flamme orangée, sentant la sciure. Quelqu'un parle en bas dans la salle, le vent bruisse dans les arbres et les guêpes bourdonnent dans les fentes des murs de bois. Mais un grenier à porte grillagée dans des combles d'immeuble, bien aménagé, peut aussi faire un nid confortable.

Chacun de nous s'est quelquefois échappé du brouhaha de l'étage d'en bas pour monter l'escalier vers le ciel, vers le silence du grenier. Là où les voix arrivent étouffées. Là où la rumeur du monde parvient en sourdine, comme d'un autre temps, d'un temps dont on aurait déjà triomphé. Là où l'on peut rester couché sous un métier à tisser dans l'odeur de vieux journaux et de cartons jaunis, à écouter la vie s'écouler autour de soi. Avec la même sensation de légèreté que dans une entreprise de pompes funèbres au mois de juillet, quand le croquemort mange un sandwich au fromage et que le soleil brille sur les cercueils.

Le grenier n'est pas fait pour les foules. C'est un lieu intime qui déconcerte les gens et où même les hommes adultes perdent leur naturel. Le grenier est le domaine de la solitude et de la jeunesse, c'est là qu'on apprend le sexe et l'existentialisme : à 17 ans, on rentre en cachette du bal, on tourne avec précaution la clé, on monte l'escalier, on ouvre la porte du grenier, on se déshabille, on se couche en maugréant dans le noir sous la couverture : 'Pourquoi est-ce que chaque planche grince ?'

Le père de famille aussi aime à se cacher au grenier pour échapper à ses obligations du samedi en feuilletant un illustré de 1956. Quand il redescend, c'est déjà l'après-midi, le repas est prêt et tout va bien. Le père de famille comprend qu'il n'est pas toujours indispensable, que les avantages et les inconvénients de ses actions s'équilibrent. Savoir cela le réconforte et lui donne le courage de s'intéresser pendant longtemps encore aux problèmes de sa famille.

Dans une bonne cachette, il y a des tas d'objets inutiles, des papiers cadeau du Noël précédent, des douilles, un livre de poche suédois à l'eau de rose. Il y a de tout, mais rien qui soit important pour le moment présent. De la poussière et une odeur de chiffons, des journaux intimes et des boîtes de chocolat vides. Des lettres du front où l'on décrit les lambeaux de chair accrochées aux branches de pin et la trousse de pharmacie qu'on a utilisée dans les années soixante quand un fermier du village voisin s'est arrêté en bordure du pré avec sa Jawa pour demander qu'on lui arrache une dent qui lui faisait mal. Il y a un vieil album de photos et un portrait de groupe avec, au second rang, un cheval qui regarde l'objectif d'un air sérieux.

Quand on a passé un après-midi dans la tranquillité d'un grenier et qu'on en redescend, on a l'impression de rentrer d'un long voyage. La grand-salle est claire, dehors le ciel est haut. Les arbres se dressent majestueux. Le vent fait vibrer la drisse du mât à drapeau - tous les détails du paysage apparaissent distinctement. L'allée du jardin mène vers le monde. Là où la vie est chaotique. Où l'on est à tour de rôle cocher et passager.

L'amoureux des greniers peut passer des années dans les étages au-dessous. Mais lorsqu'il y remonte, l'enfance ressurgit. Il lui semble que tout ce à quoi il croit, tout ce qui est durable et solide, tout ce pour quoi il se lève chaque matin provient de là. Il lui semble qu'il aurait eu sa part de vie quand bien même il ne serait jamais sorti de son grenier.





2. La bibliothèque
par Petri Tamminen. Traduit par Hélène Lattunen / C.R.
Une petite bibliothèque de village peut être un paradis, mais c'est dans les bibliothèques scientifiques que l'on trouve où se cacher. Là, le visiteur est attendu par des kilomètres d'étagères déserts, par le silence des plantes vertes et par une mélancolie pareille à celle d'un terrain de saut en longueur en octobre.

Il faut d'abord se déplacer comme pour chercher quelque chose, puis brusquement saisir un livre et l'ouvrir. Les pages de garde laissent échapper un léger nuage de poussière. La surface du papier est d'un jaune tendre, les caractères d'imprimerie font sérieux, le livre traite de l'accueil fait en Suède à la littérature féminine catalane. Il faut alors caresser doucement le livre.

Quand on poursuit son chemin, on sait que le monde continue de tourner, que l'humanité est pleine d'amour et de confiance. Personne n'est animé de mauvaises intentions, on ne demande que du temps et une cellule sûre où étudier en paix. Quand on y songe, on a envie de se glisser dans l'espace entre l'étagère et le mur du fond. Tôt ou tard l'odeur douce du café vient y flotter, annonçant la pause bien méritée des diligents employés de la bibliothèque.





3. Le bouquiniste
par Petri Tamminen. Traduit par Hélène Lattunen / C.R.
Beaucoup sont entrés dans l'arrière-boutique d'un bouquiniste recueillis et soulagés comme un prêtre se retirant dans la sacristie après l'office. Mais bien peu ont jeté un coup d'oeil au réduit secret séparé de l'arrière-boutique par un rideau. Là aussi il y a des livres. Ils traînent entassés en piles sur le plancher. Ils semblent n'avoir jamais eu de propriétaires attentionnés, capables de les apprécier. On y trouve des feuillets de matricules d'ingénieurs, des westerns en format poche, des brochures historiques sur d'obscures bourgades et Comment ne pas commettre d'impair en société de E.Tiket . Sur tout cela flotte l'odeur ineffable des choses oubliées. Derrière le rideau et le mur, dans la boutique, la vie continue. Des hommes à l'air décidé se penchent sur les offres spéciales, la porte s'ouvre et se ferme.

Si l'on arrive à se faufiler derrière le rideau de l'arrière-boutique un samedi à l'heure de la fermeture et à se glisser parmi les livres, on a un week-end époustouflant devant soi. Le propriétaire ferme son magasin à deux heures et secoue la porte - puis c'est le silence. Maintenant on a tout son temps. Il vaut mieux garder la boutique elle-même pour le dimanche et se contenter pour l'heure d'examiner les ouvrages rares perdus derrière les rangées de livres de la pièce du fond.

Comme le petit cochon qui sourit entre les pages d'un livre d'enfant dans la boutique silencieuse a l'air triste ! Comme la lumière d'un soir de printemps est belle quand elle filtre à travers les vitres poussiéreuses et que le fredonnement de milliers de livres résonne plein d'espoir dans vos oreilles ! Tous les écrivains du monde vous tendent la main. Pour répondre à leur geste, il suffit d'un soupir de bonheur.

Le marché aux puces est un endroit impudique. Il ne peut offrir la paix d'un magasin de livres d'occasion. Sur les tables du marché aux puces se trouvent étalées des vies d'inconnus, la nudité crue des casseroles et des cassettes vidéo. Chez le bouquiniste, l'homme accepte sa condition ; au marché aux puces, il convoite un cygne de cristal, n'importe quel objet capable d'engloutir son désir confus.





4. Les détails
par Petri Tamminen. Traduit par Hélène Lattunen / C.R.
Dans les mauvais films il faut observer les pourtours, le spectacle des rues et les intérieurs, chercher quelque chose qui aide à passer le temps. Lorsqu'il est impossible de se dérober, quand on est couché dans son lit ou assis sur la banquette arrière entre des personnes qu'on n'a pas choisies, il faut se réfugier dans les détails.

L'enfant remarque les détails. Il scrute la planche brûlée par le soleil et voit la mouche qui s'y promène. Tout est silencieux, on n'entend que le faible bourdonnement de l'insecte. Le monde vous embrasse. On ne fait qu'un avec lui.

L'adulte est pris par les changements de saison et par un automne toujours en train d'arriver. Ce n'est que dans des circonstances exceptionnelles qu'il trouve les refuges de substitution que sont les détails et se rappelle qu'une autre réalité existe en dehors de celle où l'on traverse précipitamment les rues et où l'on a peur du lendemain.

Dans la forêt automnale, l'homme méditant sur son divorce fait une pause près d'un ruisseau. Le courant est puissant, les graminées se ploient et des bulles filent à la surface de l'eau. L'homme en fixe une, qui accélère et disparaît. Il se demande ce qu'est cette existence, celle d'une bulle vivant dans l'eau sombre d'un fossé, d'abord claire et inexorable, puis complètement effacée, évanouie. Perdu dans ses pensées, il se ressaisit. Maintenant il peut continuer son chemin.

Dans la salle du dispensaire, un simple stylo peut aider. La tristesse de l'hôpital ne l'atteint pas. Un stylo publicitaire blanc donne à la pièce la même paix naturelle qu'un paysage de lacs vu d'une colline. Celui qui le veut peut se réfugier dans cette paix. Caché là, il observe ce qui lui arrive.

Dans les embouteillages du matin, le business planning manager jette un coup d'oeil au pin solitaire au bord de la route et songe à la bienveillance de la nature. Son âme reste attachée à ce pin, tandis que sa Volvo et son stress continuent de faire route vers Helsinki.

Au bureau d'aide sociale, une personne lève les yeux vers la gaine d'aération du plafond et trouve une fraternité dans sa silhouette abandonnée. Depuis cette canalisation, elle regarde son corps qui s'avance pour déposer une demande.

Le père de famille rappelé pour une période militaire remarque dans les toilettes de la gare routière un porte-rouleau cabossé et pose son coeur sur son couvercle, où il attendra son retour.

On trouve partout des refuges de substitution. N'importe où, une vis anodine ou une plinthe peut arrêter le regard et mener ailleurs, comme l'accordéoniste envoûté disparaît dans l'au-delà.

Lorsque l'on a l'esprit serein et qu'on n'a pas besoin de cachette, les détails silencieux respirent l'ennui. On fixe alors le crochet de la fenêtre ou le bouton du canapé d'un regard vide. Cela ne fait rien, car déjà là on est ailleurs : au sein de la grande fratrie internationale de ceux qui regardent dans le vide.











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