PEREAT MUNDUS DE LEENA KROHN

Toi @ moi
Krohn[1]
Dans le roman de Leena Krohn Pereat mundus, Romaani, eräänlainen (Pereat mundus, un roman, si on veut, WSOY, 1998), le rôle principal est tenu par une kyrielle de personnages appelés Håkan. S'ils sont tous différents et vivent à des époques différentes, dans des endroits différents, ce sont des Monsieur Tout-le-monde, des gens comme vous et moi.

Dans l'entretien ci-dessous, Maria Säntti et Leena Krohn débattent de notre relation avec la langue, avec l'imagination, le monde et la réalité virtuelle.

MARIA SÄNTTI (MS)
Au cours des cinquante dernières années, vous avez publié plusieurs dizaines de recueils de poésie, des nouvelles, des essais et, depuis Tainaron (1985), des - romans, si on veut -, ainsi que vous définissez votre Pereat mundus sur la page de couverture. Vos oeuvres tendent parfois vers le roman, comme dans Umbra (1990), et parfois vers le recueil d'essais. Comment vous êtes-vous engagée dans cette forme de roman ouvert épistolaire ?

LEENA KROHN (LK)
En fait, Donna Quijote (Doña Quichotte), paru en 1983, avait déjà la forme du roman ouvert. À un moment donné, je me suis aperçue qu'en tant qu'écrivain, j'avais atteint la limite de mes possibilités. J'écrivais de manière impersonnelle, bref, j'écrivais mal. Il me fallait absolument sortir de cette impasse, ce qui s'est avéré un processus épuisant et m'a pris beaucoup de temps. Il ne me suffisait pas de renouveler ma façon d'écrire, c'est mon être tout entier qu'il me fallait changer, presque comme dans les métamorphoses décrites dans Tainaron. Pendant toute cette période, j'ai passé beaucoup de temps sans écrire une ligne. J'avais un travail, et surtout, je devais élever seule un jeune enfant.

Le genre épistolaire est le plus ancien des genres littéraires, et c'est ainsi que s'est imposée, de façon évidente, la forme de Tainaron. Au début, il s'agissait d'un petit roman entomologique (j'ai égaré le texte initial), avec ce nom de lieu inspiré de la mythologie grecque, qui avait attiré mon attention. Ce 'vous' à qui les lettres de Tainaron sont adressées et qui ne répond jamais n'est pas simplement l'être aimé mais l'objet fuyant et sans nom des éternelles aspirations humaines. Un être - masculin ou féminin - qui appartient au domaine des morts, ou des dieux.

MS
On pourrait aussi appeler simulation la facture formelle et fictive de vos livres. Il y a par exemple dans les 36 nouvelles de Pereat mundus, dont le personnage principal est soit ce Håkan aux multiples visages, soit un personnage d'une nature bien plus consistante et immuable, le Dr Fakelove, Docteur Fauxamour, qui assure des consultations de psychothérapie sur internet. À côté de la bonne vingtaine de Håkan, il est soit un chercheur en vie artificielle dont le cerveau a été affecté aux réseaux d'information, soit un croisement entre l'homme et l'animal, le fils d'une chimère, comme dans la nouvelle publiée dans ce numéro, soit un professeur du secondaire dont les élèves ne savent plus lire, et ainsi de suite.

Vos histoires s'apparentent pour moi à des exercices de simulation, en ce sens qu'elles ne se projettent pas dans le passé ni ne tentent de décrire ce qui s'est produit, mais qu'elles esquissent des solutions possibles pour l'avenir. Ces structures simulatrices vous ont-elles été inspirées par l'utilisation des systèmes informatiques ? Dans vos essais, vous affirmez que la littérature n'est nullement une question de littérature, ni d'esthétique, ni de choix formels, ni même de livres ou d'auteurs, mais bien de problèmes et de choix autrement plus fondamentaux, qu'il est possible d'aborder par la littérature ou avec son aide. De quelles questions et de quels choix peut donc traiter la littérature ?

LK
Bien qu'ayant travaillé dans cette branche, je ne pense pas que la technologie de l'information ait influencé mes choix ni la forme de mes écrits. Si cette activité m'a beaucoup appris, c'est bien plus sur la nature que sur l'écriture ou les machines.

Le fait que vous voyiez dans mon travail une forme de simulation me surprend quelque peu. Tout le matériel, toutes les informations que j'ai pu grappiller, emprunter ou dérober çà et là, je les ai utilisés. Beaucoup de ces Håkan qui apparaissent dans Pereat mundus, je les ai observés de mes propres yeux. Et entendu de mes propres oreilles. Comment faire autrement ?

En ce qui concerne les choix fondamentaux, je les ai développés dans Kynä ja kone ('Le Stylo et la Machine', 1996), et mon opinion n'a pas varié depuis : il s'agit de notre relation aux rapports essentiels, et j'entends par là les interactions humaines les plus fondamentales. Ces rapports essentiels comprennent la relation au temps, ce qui implique la relation au changement, à d'autres consciences, au corps, à l'individu, à la conscience, à ce qui est bien et ce qui est mal, à l'infini et à la beauté.

MS
Pensez-vous qu'il soit impératif de traiter de ces relations par le biais de la fiction, et en s'appuyant sur elle ?

LK
Pas nécessairement. On peut aborder ces relations de bien des manières, mais nul ne saurait faire l'impasse sur elles, car elles constituent des impératifs. Les écrivains et les lecteurs, ceux pour qui la littérature est une chose importante, en d'autres termes pas grand monde, y accèdent par la fiction, entre autres choses. Sans le caractère coercitif de ces relations, il n'y aurait pas de fiction.

MS
Si des questions d'ordre fondamental peuvent être traitées par d'autres moyens que la littérature, qu'est-ce qui différencie la pensée littéraire ? Dans le même ordre d'idées se pose la question de la nature particulière de la fiction comme expérience humaine. Après tout, toute fiction n'est pas littérature, ni toute littérature fiction.

LK
Les gens ne cessent de bâtir des fictions, qu'ils soient endormis ou éveillés. Tout le monde, pas seulement les artistes. Celà fait partie intégrante de la nature humaine. Ce que nous disons et ce que nous pensons, nos connaissances et notre religion, tout ça, ce sont des histoires. Toute la réalité que nous connaissons et partageons est le produit de la fiction commune à l'humanité. Dans nos rêves, c'est encore une autre forme de fiction que nous tissons.

La littérature elle-même est une forme de rêve, un rêve lucide dans lequel l'individu est conscient de rêver et peut lui-même diriger son rêve. Mais ces rêves peuvent être partagés, car ils sont vécus et lus sous la forme de mots. Au mieux, ils sont à la fois tout à fait personnels et résolument universels.

Je ne pense pas que nous puissions un jour perdre notre faculté de fiction, car celle-ci découle de notre appartenance au genre humain. Cependant, il est clair que la forme de ces récits est en train de se modifier radicalement. D'un autre côté, ce que l'on dénomme littérature est constitué d'aspirations mutuelles tellement paradoxales que la similitude apparente des livres, le fait que tous possèdent des pages blanches et des lignes couvertes de signes noirs, ainsi que des couvertures pouvant être ouvertes ou fermées, peut parfois paraître tout à fait hors de propos.

MS
Le contraste entre les Håkan et le Docteur Fauxamour rappelle peut-être l'une de vos interrogations fondamentales, le corps et sa relation avec la conscience. Après tout, une personne n'est-elle pas par essence un individu, un être tout à fait à part, une entité singulière, un 'moi' circonscrit ?'

LK
Dans nombre des histoires de Håkan, le corps est considéré comme quelque chose d'imparfait et de pitoyable qui vient perturber la paix de l'esprit. L'individu est emprisonné dans le temps et l'espace. Mais par ailleurs, l'esprit est un algorithme complexe qui peut poursuivre son existence en dehors des contingences du temps et de l'espace, tout particulièrement s'il est transféré dans les réseaux d'information, comme dans le cas de Ur-Håkan.

MS
Une autre attitude au corps existe cependant, plus positive, qui consiste à échapper à son corps. Dans la nouvelle Kirjavin lyhdyin ('Avec des lanternes multicolores'), l'un des Håkan, personnage de science-fiction, déplore le fait que les yeux des humains se sont atrophiés, et donc que les noms des couleur sont devenues des mots dont plus personne ne sait exactement la signification. Êtes-vous d'accord avec son amie Liisa quand elle prétend que sans un corps organique et bien réel, la pensée, l'âme ou la conscience ne sauraient exister ?

LK
Je pense que l'individu peut trouver son identité à travers sa relation privilégiée avec le temps, avec l'environnement et avec les autres consciences. En d'autres termes, par l'interaction. À la différence de Liisa, je pense que la conscience et l'identité pourront à court ou à moyen terme être développées par l'intelligence artificielle, autrement dit sans l'intermédiaire du corps humain. Je suis également fascinée par le concept de - panconscience -, tel que l'exposait par exemple Spinoza, selon lequel l'univers entier, apparemment nature sans vie, possède une forme de conscience. Au-delà se pose la question de la conscience après la mort, pour laquelle il convient de considérer les témoignages fournis par les expériences extracorporelles et celles aux frontières de la mort. Mais nous touchons là, bien entendu, au problème de l'esprit et du corps, qui, même s'il a été évacué par de nombreux philosophes et savants, qui ont déclaré qu'il s'agissait d'un faux problème, reste toujours présent. C'est du moins ce que je pense.

MS
De nombreux phénoménologues ancrent l'idée d'identité de l'individu dans son corps physique. Selon Merleau-Ponty par exemple, nous pouvons appréhender l'espace et le temps avant même que la conscience ne commence à examiner et interpréter ces phénomènes. L'individu serait donc à même, sans recourir à la pensée et à l'analyse, de tas de choses compliquées que les machines sont encore incapables de faire : marcher en droite ligne dans la rue sans tomber, faire de la bicyclette, jouer de l'orgue et danser. Au départ existe cette fusion au monde, et ce n'est qu'après que se développent la conscience, l'imagination et le langage. L'individu qui perd le contact avec son propre corps ne court-il pas un danger ? Se pourrait-il même que la réalité virtuelle anéantisse la réalité ?

LK
La réalité dans laquelle nous vivons, avec notre corps comme avec nos possessions diverses, est elle-même une forme de réalité virtuelle. C'est nous qui l'avons partiellement créée, par la conscience, car notre système nerveux est ce qu'il est. C'est certainement à l'aune de cette réalité primale du genre humain que nous comparons toutes les autres 'réalités'. Nos sens et les instruments dont nous disposons sont incapables d'appréhender l'intégralité de l'univers, qui inclut cette réalité partagée par les êtres humains. Mais au fond de nous-mêmes, nous en avons la forte conviction, même diffuse, nous savons que cette réalité est bien plus durable que tous les mots que nous-mêmes avons délibérément créés. Cette réalité, aucune réalité virtuelle ne peut la détruire.

Même si un individu erre dans des mondes virtuels lointains, il ne saurait se séparer complètement de son corps, car même là, il se retrouve à utiliser ses sens et son système moteur, même si son corps s'est mué en quelque chose ne s'apparentant à rien de plus qu'une télécommande. Mais nul ne peut vivre en permanence dans un tel environnement, et c'est le corps qui force l'individu à revenir à lui et à se réapproprier la réalité matérielle.

MS
Revenons un instant à la conception du langage selon Merleau-Ponty, qui pense que le langage n'est pas tant une analogie de l'esprit qu'une continuation des gestes et mouvements du corps. C'est ainsi que le fait de parler sa propre langue s'effectue avec la spontanéité du somnambule. Des mots comme par exemple carré, parallélogramme, loin, près, sous, à côté de, avant et après, tout comme les noms de couleur, seraient incompréhensibles si nous n'avions pas déjà marché sur des places carrées, ou à travers un parallélogramme avec des auvents de différentes couleurs. Mais quelles sont les relations mutuelles entre langage, esprit et corps ?

LK
On pourrait également dire qu'il nous serait impossible de discerner les carrés et les parallélogrammes si nous ne savions pas qu'il s'agit de carrés et de parallélogrammes. Ce genre de discernement implique à la fois la connaissance et l'imagination.

Il s'agit là d'un domaine de discussion extrêmement vaste, qui peut être abordé à partir de perspectives diverses. Si Merleau-Ponty pense que le langage est analogue au corps et d'autres que le langage est indissociable de l'esprit, ce paradoxe est-il pour autant insoluble ? Je ne le pense pas. Le langage, en ce sens qu'il est à présent utilisé par l'intelligence artificielle, est en train, dans une certaine mesure, de se détacher de l'humain et du corporel, même si bien sûr il tient son origine de l'évolution de la race humaine, et avant tout du cerveau.

Si nous n'étions pas (également) des êtres charnels et corporels, nous ne serions certainement pas devenus les prisonniers d'un système aussi complexe que le langage humain. Ou si nous étions un espèce aussi - télépathique - que certains insectes ou oiseaux migrateurs, nous serions capables de survivre sans les mots. Mais pas nécessairement sans une forme quelconque de langage. Nous ne devons pas oublier que d'autres espèces qu'Homo sapiens ont aussi leur propre langage, même si celui-ci se base, par exemple, sur la communication chimique. Nous devons payer notre niveau élevé d'individualisme et de liberté par l'impossibilité de nous comprendre dans l'immédiateté. Entre nous vient toujours s'intercaler le langage - à la fois vecteur de communication et d'isolement.

MS
Vous avez souvent situé la principale cause de la moralité dans l'imagination, dans cette capacité à imaginer la conséquence de nos diverses actions, à s'imaginer dans le rôle de quelqu'un d'autre : ce qui me fait souffrir doit également être mauvais pour toi, si j'étais à ta place. Le sens moral est basé sur le sens temporel linéaire qui nous est légué par nos corps de mortels : ce qui s'est produit ne peut être changé, impossible de revenir en arrière... La perte de mémoire et le sens du temps impliquent donc également la destruction de l'image du moi. Pas de moi sans temps et pas de temps sans moi. Mais dans le cyberespace, le temps, l'espace et le corps perdent leur valeur intrinsèque. Peut-on encore espérer que les êtres humains vont, à un stade donné de leur évolution, devenir immortels et non-linéaires ?

LK
Je ne me souviens pas avoir jamais prétendu que ce soit souhaitable. Tout récemment ont été publiés plusieurs ouvrages pseudo-scientifiques, dont les auteurs prétendent, tout à fait sérieusement, que la médecine sera bientôt à même de vaincre la mort. Ils avancent même l'idée que nous serons peut-être la dernière génération à devoir mourir ou la première qui échappera à ce destin. Ces idées me font horreur, car l'idée de mort a également un aspect résolument réconfortant : 'Ô Mort, vieux capitaine, que ton navire appareille ! Cet endroit est lugubre, levons l'ancre'. Qui pourrait trouver l'énergie de traîner avec soi une mémoire qui ne cesserait de s'appesantir au fil des siècles et des millénaires, même si les organes du corps pouvaient être remplacés à l'envi au fil de notre parcours terrestre ? Et même si la mémoire pouvait être renouvelée, comment demeurer la même personne ? À quoi donc ressemblerait cette immortalité ?

Le langage ne disparaît pas dans les systèmes d'information. Il s'agit d'une nouvelle dimension que l'espèce humaine a atteinte, et qui affecte directement son univers sensoriel. Là aussi, les lois de l'arithmétique restent valables. Et je pense qu'il en va de même pour l'intuition éthique.

MS
L'un des Håkan de Pereat mundus est un patient du Docteur Fauxamour. Il ne souffre d'aucune phobie particulière, si ce n'est qu'il a découvert le nombre exact de formes que pourra prendre la fin du monde. Si l'on en croit ses dires, une trentaine de menaces pèseraient sur nous. Certaines histoires parlent même de la destruction du monde. De quoi voulez-vous avertir l'humanité dans votre livre ? Que devons-nous mettre enf





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