PEREAT MUNDUS DE LEENA KROHN

Fils de chimère
Krohn[1]11
Leena Krohn

Nouvelle extraite de Pereat mundus. Romaani, eräänlainen ('Pereat mundus, un roman, si on veut', WSOY, 1998)

Traduit par Hélène Lattunen / C.R.

Je suis né, mais personne ne l'a voulu. Personne n'imaginait même que ce soit possible, car ma mère était une femme et mon père une chimère. Il était l'un des premiers hybrides issus de plusieurs espèces.

De lui, il n'existe qu'un portrait, pas même une photo, juste une aquarelle peinte par ma mère. Mon père y est assis dans un fauteuil, un livre à la main, un sabot gracieusement croisé sur l'autre. Il aimait, au dire de ma mère, à feuilleter des albums illustrés, bien qu'il n'eût jamais appris à lire. Il est vêtu d'un élégant veston bleu nuit, mais ne porte pas de pantalon. Une toison gris argenté recouvre ses fortes jambes jusqu'aux sabots. De charmantes petites cornes pointent sur son front bombé. Le plus frappant, dans son visage - ou plus exactement sa face -, ce sont ses yeux ronds et jaunes, sa bouche d'une largeur démesurée, son menton quasi inexistant et son nez étonnamment grand mais plat.

Par la fenêtre, à l'arrière-plan, on aperçoit, se levant au-dessus d'une profonde forêt, une lune rougeoyante, comme ensanglantée. Si on examine le tableau avec un peu plus d'attention, on remarque que la couverture du livre représente la même image de Håkan, assis dans le même clair de lune à regarder le même livre.

Ma mère n'a jamais très bien réussi à l'école, ce qui a été une déception pour mon grand-père, juge à la Cour suprême. Ma tante disait toujours que ma mère manquait de persévérance. Pourtant, elle a toujours travaillé et gagné seule sa vie. Elle avait abandonné tôt sa scolarité, tenté par trois fois le concours d'entrée de l'Académie des beaux-arts et échoué autant de fois. Mais elle n'avait jamais cessé de peindre. Plus tard, elle s'était débrouillée grâce à des petits boulots, avait fait le ménage dans divers établissements, été un moment assistante du cordonnier de l'opéra, puis aide-cuisinière au service des cantines paroissiales. De temps en temps, il lui arrivait de remplacer le concierge du musée de la ville.

Ma mère avait fait la connaissance de mon père au centre de recherche de l'Institut international de génie génétique Hydra, où elle avait été embauchée quelques mois pour faire le ménage et, parfois, nourrir les animaux de laboratoire.
- Tu te plaisais, à Hydra ? lui demandai-je.
- Ç'a été une de mes meilleures places, répondit-elle. Les bâtiments étaient modernes et spacieux et les femmes de service y étaient traitées comme des êtres humains. Le personnel était nombreux, mais même moi j'étais assez bien payée. J'aimais bien nettoyer les salles des animaux de laboratoire, surtout quand je pouvais travailler seule. C'était un endroit calme et lumineux, après cinq heures du soir. Les chimères venaient d'être nourries et la plupart d'entre elles dormaient profondément, car après les tests on leur administrait des calmants. On entendait seulement ronronner les ventilateurs des ordinateurs et gargouiller les tuyaux des armoires à embryons.
- Parle-moi encore de Papa, lui demandai-je.
- Ton père, Håkan, n'était pas la seule chimère du centre. À sa naissance, il y en avait déjà des dizaines, mais la plupart d'entre elles ne provenaient que du croisement de deux espèces. Håkan, lui, était un cas à part, il était le premier hybride issu de quatre éléments : chimpanzé, loup, chèvre et homme.

Comme tu t'en souviens sans doute, on avait réussi à transplanter en Håkan près de vingt mille des quatre-vingt mille gènes humains. Le reste venait des trois autres espèces, mais dans quelle proportion, je n'ai jamais pu le savoir. Au moment des événements qui ont abouti à ta naissance, les polychimères n'taient plus une nouveauté. À Hydra même, certaines étaient le résultat de l'hybridation de sept espèces.

Håkan était toutefois le plus vieux des spécimens du centre, il avait même un jour fait l'objet d'un brevet. Il avait été le favori de tout le laboratoire, pas uniquement à cause du brevet, mais aussi parce qu'il avait un caractère doux et docile. Mais, à l'époque où j'ai commencé à m'occuper de l'entretien et des animaux, il n'était plus tout jeune et n'intéressait personne. On ne lui prêtait plus aucune attention, sauf lors des tests de routine et des soins indispensables.

Moi, j'étais attirée par son regard de chimpanzé humble et mélancolique, mais étonnamment expressif. Ses pupilles étaient si souvent dilatées - peut-être à cause des médicaments - que ses yeux, malgré leur iris jaune, paraissaient noirs et profonds. Le soir, après avoir nourri les chimères, je restais à caresser la frange ébouriffée de Håkan, et lui frottait sa tête démesurée contre mon bras blanc, encore bien en chair à l'époque. C'est ainsi que naquit rapidement entre nous une amitié muette mais durable.

Håkan avait une ouïe développée, mais ni les chercheurs ni les soigneurs ne savaient s'il comprenait ce qu'on lui disait. Au début, on avait paraît-il beaucoup espéré de sa capacité à apprendre le langage et, depuis qu'il était tout jeune, il réagissait à son nom et obéissait, comme un chien, à des ordres simples. Mais, malgré les cours réguliers d'un phoniatre, il n'avait jamais appris à parler. Il émettait des petits cris, des bêlements et des hurlements rauques qui s'exacerbaient à l'approche des repas.

- C'est l'heure du loup, disait-on alors à Hydra.
Il marchait sur deux pieds, bien qu'avec difficulté, car il avait des sabots de chèvre, comme tu le sais. Ses pattes de devant, en revanche, étaient pratiquement dépourvues de poils et munies de trois doigts dont il se servait avec une étonnante habileté. Son corps se terminait par une petite queue courte et était recouvert, de ses sabots jusqu'à son front bombé de chimpanzé, d'une épaisse fourrure de loup. Difficile de le dire beau, malgré la gracieuse courbe de ses cornes. De l'homme, il n'avait à vrai dire pas grand chose si ce n'est le nez, les épaules et les omoplates. Dans sa cage, Håkan avait une balançoire sur laquelle il passait la plus grande partie de son temps, quand il ne dormait pas.

Tous savaient qu'il n'en avait plus pour longtemps, qu'à l'âge de dix ans une dernière piqûre l'attendait.
J'avais du mal à accepter cette idée. Mon emploi à Hydra n'était que temporaire et j'étais bien décidée à ne plus jamais m'approcher de cet établissement après la fin de Håkan. Je n'avais rien prévu à l'avance, mais un hasard, qui changea aussi le cours de ma propre vie, me fit intervenir dans son destin.

Lors de mon dernier jour de travail à Hydra, Håkan était éveillé et me suivait inlassablement des yeux. Quand je passai mes doigts entre les barreaux de la cage pour lui gratter le front, je remarquai avec surprise qu'un soigneur négligent avait oublié de verrouiller la porte grillagée qui était restée entrebâillée.

J'ouvris alors la cage pour pouvoir mieux caresser Håkan, mais il en profita pour se glisser dehors.
- Qu'est-ce que tu fais là ? dis-je à ton père.
- Tu n'as pas essayé de le faire rentrer dans sa cage ? l'interrompis-je.
- Non. J'ai pensé que cela lui ferait du bien de se dérouiller un peu les jambes. Tu t'imagines bien que les cages des animaux de laboratoire n'étaient pas très grandes.

Håkan, donc, n'avait jamais appris à marcher correctement, mais il lui arrivait de se dresser sur ses pattes de derrière et il était capable de grimper en s'aidant de ses bras solides. Ses sabots glissèrent sur le carrelage brillant du laboratoire et il tomba à la renverse en gémissant misérablement. Je le soulevai dans mes bras. À cet instant, en sentant son corps chaud peser contre ma poitrine, quand sa pure odeur de laine pénétra dans mes narines, je sus que je ne pourrais plus me séparer de lui. Håkan n'intéressait plus personne au monde et j'étais pour ma part le seul être auquel il tenait. Comment aurais-je pu repousser son attachement - et encore moins renoncer au mien ?

- Tu as donc volé papa ?
- Oui. J'ai enveloppé Håkan dans une couverture et je l'ai porté sur mon dos à travers la foule pressée des rues jusqu'à mon studio. Je sentais sa respiration rapide dans ma nuque et sur mes joues, sa chaleur douce gagnait tout mon corps. Il pesait une trentaine de kilos et il me fallut plusieurs fois m'arrêter pour me reposer. Je n'avais pas les moyens de prendre un taxi et je n'osais pas monter dans un bus avec Håkan, car je craignais qu'il se mette à japper et éveille l'attention.
- Tu peux dormir ici, lui dis-je une fois arrivés.
Je lui fis un lit dans la baignoire, car j'avais peur que quelqu'un ne vienne à l'improviste et que je n'aie pas le temps de le cacher. Je menais toutefois une vie si solitaire que c'était extrêmement improbable.
- Personne ne l'a jamais recherché ?
- On m'a téléphoné une fois à son sujet. C'était un assistant du laboratoire, qui m'a demandé si je savais quelque chose d'une chimère échappée. Bien sûr, j'ai répondu que non. Après cela, je n'ai plus eu aucune nouvelle. Ils nous ont oubliés, Håkan et moi, comme si nous n'avions jamais existé.

Nous avons commencé à vivre notre vie, calme et sereine. Je parlais beaucoup à Håkan et il me comprenait de mieux en mieux chaque jour. Je distinguai bientôt dans ses jappements des sons intelligibles et assez vite il se mit à donner de brèves réponses à mes questions. Il employai souvent la première syllabe des mots, redoublée. Boire devenait ainsi boi-boi, dormir do-do. Il apprit aussi à sourire en découvrant ses dents acérées de loup. Je m'aperçus que durant toute sa courte vie on avait largement mésestimé son intelligence et ses capacités de développement.

Je voyais en lui une âme immémoriale attachée à un corps difforme, à un assemblage de différentes parties d'homme. Comment pourrons-nous jamais nous faire pardonner l'injustice que nous avons commise envers lui ? Pourtant, sans cette injustice, il ne serait jamais né, ni toi non plus. Håkan se mit à manger à table, mais il n'apprit jamais le maniement de la fourchette et du couteau. À cause de sa petite taille, je lui avais acheté une chaise haute. Le soir, nous écoutions de la musique ou bien je lui faisais la lecture. Ton père appréciait tant les lieder de Schubert que parfois il tombait dans une sorte d'extase semi-consciente qui m'inquiétait un peu.

Je lui lisais aussi des poèmes. Ces quelques vers, en particulier, le ravissaient à tel point que je devais les lui réciter chaque soir avant le coucher. Cela devint notre rituel commun.

Cet amour quel est-il
qui des yeux vers l'âme mène droit
limité, borné, petit
mais, tel un fleuve, coule en moi ?

Chaque fois que je m'en souviens, je revois les prunelles de ton père, où alternaient la joie et la tristesse infinie. À la télévision, nous suivions régulièrement des documentaires sur la nature et des programmes pour les enfants, mais nous ne regardions jamais de séries policières. Je parlais à Håkan de ma vie, de mon père et de ma mère, de mes frères et sSurs qui avaient tous réussi mieux que moi. J'évoquais mes mauvaises notes en mathématiques et en langues, mes redoublements, mes cures d'amaigrissement et de mes emplois précaires. Je lui parlais de mon seul amant, un comptable à qui j'avais sacrifié ma virginité. Il me traitait mal, m'insultait et me pinçait, et notre relation n'avait duré que quelques semaines. J'avouais à ton père mes hontes et mes humiliations, je pleurais sur mes déceptions et il m'écoutait en silence, joignant ses larmes aux miennes.

Håkan prit l'habitude de venir dormir à mes côtés. Son regard me touchait au coeur, inondant ma pauvre vie d'un amour désintéressé, sacré. Après le comptable, je n'avais plus couché avec aucun homme. Mais de Håkan, je n'avais pas à craindre de paroles blessantes et, soir après soir, nous tombions dans les bras l'un de l'autre. Je n'étais gênée ni par la dureté de ses sabots ni par son odeur animale.

Tomber enceinte de lui fut évidemment un choc pour moi. Je n'avais même jamais imaginé qu'un être puisse naître de notre union.
- Tu n'as pas un seul instant songé à avorter ? demandai-je.
Maman resta longtemps silencieuse avant d'avouer.
- Si, mais un instant seulement. Car quand j'ai vraiment compris que j'allais devenir mère, j'en ai dansé de joie.
Ton père cependant n'eut jamais l'occasion de te voir. Son état de santé commença à se dégrader alors que j'étais enceinte de quatre mois. Je voulus le conduire à l'hôpital, mais il refusa. Je compris que son heure était venue, que sa brève vie touchait à sa fin. Les dernières semaines, il cessa de s'alimenter. Il changea également beaucoup durant cette période. Plus sa fin approchait, plus il ressemblait non seulement à un homme mais aussi à un ange.

Il mourut un jour de pluie, un lundi matin. Je mis son corps dans une grande valise. J'achetai une pelle, pris un taxi et me fis conduire vers le nord. Tu sais où je fis arrêter le chauffeur. Je creusai seule la tombe, dans une clairière de la forêt.

Quand l'heure de ma délivrance approcha, je partis accoucher dans une clinique privée. Ma situation était délicate, tu le comprends bien. J'avais expliqué à l'avance à la sage-femme et à l'obstétricien ce qui était à attendre. Tu naquis par césarienne après de longues douleurs. Le médecin me fit la promesse de ne dévoiler à personne tes origines inhabituelles.

Je naquis donc, hybride moi aussi, monstrueux, comme beaucoup diraient. Je suis plus proche de l'homme que mon père, mais je tiens aussi largement de la chèvre, du chimpanzé et du loup. J'évite de me regarder dans un miroir, mais je suis heureux d'être en vie. Nous habitons à l'extérieur de la ville, dans une petite maison louée au propriétaire d'un grand domaine. Enfant, je courais dans les prairies et broutais de l'herbe. Maman a appris à traire et, au besoin, remplace la vachère.

La tombe de papa se trouve dans une clairière, sur les terres du domaine, mais tout le monde l'ignore sauf nous deux. Maman y a semé des myosotis blancs et des pavots d'Orient et, de temps en temps, nous coupons les jeunes saules qui envahissent l'endroit. Aux beaux jours, nous y partons en pique-nique avec dans notre panier des pommes,
du pain et une bouteille de vin.

Nous menons la même vie calme et tranquille que mon père et ma mère, et d'ailleurs elle m'appelle aussi Håkan. Je ne m'aventure guère dehors pendant la journée parce que mon physique attire trop l'attention. J'évite d'entrer dans l'étable, car les vaches deviennent très nerveuses à mon approche. Je préfère ne pas penser au moment où maman ne sera plus. J'espère que mon existence sera aussi brève que celle de mon père, car je ne veux pas vivre sans ma mère.

La beauté du monde ne cesse de m'étonner. Mes sens sont plus nombreux et plus développés que ceux des humains. Mon odorat est aussi sensible que celui du loup. Je grimpe avec la souplesse d'un chimpanzé. Pourquoi ne serais-je pas content de mon sort, bien qu'il ne soit pas des plus faciles ?

Je crois qu'un jour viendra où il n'y aura plus d'espèces distinctes de mammifères, plus d'hommes d'un côté et de mammifères inférieurs de l'autre. Tous se seront croisés entre eux pour former de nouvelles espèces que nous ne pouvons même pas encore imaginer. Nos sens se seront affinés, nous verrons de nouvelles couleurs et entendrons des sons là où il n'y a maintenant que du silence. Alors nous en saurons, en sentirons et en comprendrons plus qu'aujourd'hui, et nous en serons plus heureux.

Mon père et moi sommes des pionniers. Le temps viendra où nous serons tous unis et égaux. D'ici là s'écouleront des années, des millions, peut-être des milliards d'années, mais je ne doute pas que cette époque arrivera.

Le soir s'obscurcit ; je quitte ma chambrette et ouvre en silence le portail du jardin. Lorsque je me souviens que je suis une chèvre, je n'ai besoin que de vagabonder dans les champs. Quand ma nature de loup prend le dessus, je m'évade dans la profondeur des forêts, de ma gorge s'échappent des sons étranges et je danse, solitaire, à la lune. Parf





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