RAIJA SIEKKINEN

Décalage horaire
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par Raija Siekkinen. Traduit par Hélène Lattunen / C.R.

Nouvelle extraite de Kalliisti ostetut päivät ('Des jours chers payés', Otava, 2003)

Elle était arrivée à l'aéroport trop tôt, comme d'habitude. Non parce que les transports depuis la petite ville où elle habitait étaient lents et compliqués, ni parce qu'elle aurait aimé l'atmosphère des longues attentes et des départs pressés de l'aéroport. Non ; elle voulait rester à l'aéroport pour voir les avions décoller et atterrir sans qu'une catastrophe se produise. Elle voulait voir l'accélération brusque des appareils au départ, le décollage élégant de la piste d'atterrissage asphaltée ; elle aimait à observer que la queue de l'avion ne touche pas le sol, ne se brise pas, que les moteurs n'explosent pas, ne prennent pas feu, mais que telle une flèche lancée en l'air l'appareil suivant sa piste se place dans sa trajectoire jusqu'à ce que sa carlingue métallique brillante disparaisse en clignotant dans la lumière du soleil. Elle voulait voir les trains d'atterrissage descendre au bon moment, surveiller que le pneu arrière n'éclate pas en touchant le sol et que la piste ne soit pas couverte de glace ou d'huile, ; que les volets de freinage fonctionnent et que les voitures de pompiers restent bien en bordure de piste, signe que tout était en ordre.

Elle était assise sur une chaise bleue en plastique moulé et voyait que tout allait comme il fallait : les petits tracteurs remorquaient les trains de chariots derrière eux, transportant les valises, les sacs à dos et les skis empaquetés, les voyageurs circulaient en file à l'intérieur d'un tunnel transparent, les bus de l'aéroport s'arrêtaient au stop avant de continuer leur trajet. L'ordre semblait régner dans le monde et chacun y avait sa tâche : les techniciens qui aspergeaient les ailes des avions d'un antigel couleur fluo, les techniciens qui remplissaient les réservoirs de kérosène, les pylônes d'éclairage, les lumières bleues bordant les pistes et l'équipe de nettoyage grimpant dans la machine remorquée devant le terminal. Et dans tous les aéroports du monde, maintenant, à cet instant précis, elle savait que des hommes d'affaires en rendez-vous rapide entre deux avions discutaient autour de tables recouvertes de nappes blanches, devant un verre d'eau minérale, pour que le monde soit de plus en plus ce qu'il était déjà.

Le soleil couchant avait empourpré les nuages et, un instant plus tard, les sommets enneigés des Alpes qu'elle les avait survolés avec son mari d'alors, en route vers une nouvelle vie, une vie différente, un hiver dans le Midi de la France. Dire que cette année qu'elle avait imaginée avec des visites aux marchés de légumes, des promenades dans les vignobles, un parfum de sombre soleil d'automne sur la peau, ; que cette année s'était en fin de compte avérée glaciale - plus tard elle se rappellerait seulement le froid émanant du carrelage et les courants d'air des fenêtres mal jointes. Oui, cette année était devenue une des plus tristes de sa vie. Était-ce ce vol, ou peut-être son souvenir, qui avait fait naître en elle cette angoisse : elle avait serré la main de son mari sans s'en apercevoir et aussi fort qu'elle avait pu : et si nous tombions maintenant ?

Qu'avait-il répondu ? Si on tombe, eh bien on tombe ; ou peut-être : on ne meurt qu'une fois ; ou peut-être encore : d'après les statistiques, c'est une des compagnies aériennes les plus sûres, calme-toi maintenant, il y a un tas de gens qui prennent l'avion chaque jour. Les sommets pointus des montagnes et, une fois le soleil disparu, les lumières des villages accrochés à leurs flancs, comment peuvent-ils y voir pour voler dans la nuit, lui avait-elle demandé, tout en connaissant bien la réponse : les radars et les satellites. Elle n'était pas parvenue à avaler la petite collation offerte, elle avait pensé à l'appareil tombé dans les Andes et aux survivants qui avaient mangé les morts et dont certains étaient devenus fous. Quand l'appareil avait sauté dans un trou d'air, elle avait poussé un cri et s'était mise à pleurer. Son mari, se rappelait-elle, lui avait commandé un calvados, ça calme, avait-il dit et il avait échangé un sourire de connivence avec l'hôtesse de l'air, peut-être un sourire de pitié. Alors c'est comme ça ? Je ne prendrai plus jamais l'avion, plus jamais. Et avec une voix tout à fait différente de celle avec laquelle il avait parlé à l'hôtesse de l'air, son mari lui avait dit : tu te calmes, maintenant. La route, c'est beaucoup plus dangereux.

Tout était si loin, déjà, comme tout semblait l'être aujourd'hui. Elle avait encore beaucoup de temps avant son départ ; elle se leva et alla se chercher un verre de bière, un gobelet en plastique dur, elle le regarda avec dégoût mais en but tout de même une gorgée en retournant à sa place. Deux sièges plus loin était venu un vieil homme. Il était assis la tête renversée en arrière, les yeux clos, les mains croisées sur le ventre. Était-il en train de prier, avait-il peur ; non, il n'était pas finlandais, il avait l'air d'avoir beaucoup voyagé, le sac entre ses jambes était usagé, ses chaussures celles de quelqu'un marchant beaucoup, en daim solide.

Elle s'assit, but sa bière et regarda les gens : tous se ressemblaient de quelque façon, même s'ils étaient habillés différemment et qu'on distinguait clairement qui partait en vacances vers le nord ou vers le sud et qui était en voyage d'affaires : cependant, étrangement, ils avaient tous le même air. Cela venait de l'atmosphère de départ, pensa-t-elle, de la hâte, même si personne n'était pressé sauf les gens qu'on appelait maintenant à la porte 21 : this is the last call.

Last call ; et elle maintenant, regardant la porte 21 s'ouvrir et les gens descendre le long du tunnel en plastique vers l'avion, un appareil d'Air France ; en les regardant, elle remarqua combien tous ceux qui partaient se ressemblaient, comme tous les nouveau-nés, et combien ceux qui revenaient se ressemblaient peu : aussi peu que les mourants. L'aéroport Charles de Gaulle, il y avait de cela des années déjà, et un Africain qui était assis à côté d'elle dans l'avion et dont elle avait déduit en voyant sa tenue et sa raideur qu'il allait à un congrès, qu'il était un spécialiste, dans un domaine quelconque, peut-être la médecine ; cet homme avait attendu ses bagages près d'elle et elle avait vu arriver sur le convoyeur un petit ballot enveloppé d'une étoffe africaine. Il l'avait pris et c'est à ce moment qu'elle avait remarqué qu'il portait des sandales bien qu'on soit en février, en hiver.

Où allait-elle alors et pourquoi ? Une petite ville à la frontière de la France et de l'Italie, les lettres envoyées de là-bas qui étaient restées sans réponse ; pendant ce vol, elle n'avait plus eu peur, ou seulement un peu, et le mauvais temps, la bruine, la neige fondue et ses chaussures constamment mouillées, tout cela l'avait réconfortée, car le vide, c'est ce qu'elle avait remarqué, lui pesait plus que la peur.

L'avion d'Air France, arrivé en bout de piste, s'arrêta pour attendre l'autorisation de décoller. Il est vrai qu'ils étaient revenus du Sud de la France en voiture, pas en avion, mais cela n'était pas dû à sa peur des voyages aériens mais au fait que son mari avait voulu acheter une voiture détaxée, et l'avait fait. Cette acquisition avait englouti une grande partie de leur budget de vacances : ils n'avaient plus les moyens de faire les excursions qu'ils avaient prévu de faire ensemble, et plus tard elle seule, car il aurait bien sûr fallu dormir en route et manger aussi, son mari lui avait démontré de façon irréfutable que ce n'était plus possible. Le soir, assise à table, une grande carte du pays étalée devant elle, elle avait imaginé les montagnes, les torrents et les vieux moulins les bordant, les routes en lacets des Pyrénées et la grotte de Lourdes, les collines fleuries de lavande de Grasse et d'herbes de Provence, tout ce qu'elle était venue voir ici.

L'avion d'Air France obtint l'autorisation de décoller, commença à accélérer pour prendre l'air et monta ; il s'éleva de façon tout à fait banale et disparut bientôt à l'horizon. Peut-être y avait-il à son bord un terroriste ou une bombe, mais elle n'y croyait pas vraiment. L'appareil se poserait à Roissy aussi élégamment qu'il avait décollé, les gens en descendraient, l'expression du voyageur consommé sur le visage, un peu fatigué, blasé peut-être. Et à Paris il y aurait une petite bruine d'hiver, ou bien du brouillard comme la dernière fois, quand elle y était allée en avion, fin mais recouvrant tout, avec des gouttelettes scintillant sous les réverbères. Dans l'avion il y avait eu un couple à côté d'elle, l'homme portait des lunettes noires d'aveugle et tenait à la main une canne blanche qu'il n'avait pas lâchée, même dans la cabine. La conversation avait démarré lentement, comme souvent dans des conditions inhabituelles, mais avait continué par bribes quand ils avaient compris que pendant quatre heures ils seraient assis côte à côte.

L'aveugle n'aimait pas voyager en avion, il avait parcouru l'Europe avec sa propre voiture, avant, maintenant ce n'était plus possible. Oui, elle non plus n'aimait pas les vols, elle avait expliqué que pour ce voyage aussi elle avait essayé d'acheter un billet de bateau et de train, mais que cela n'avait pas été accepté, et elle avait évoqué cette manifestation, qualifiée de séminaire ou de symposium, où elle devait faire un exposé de vingt minutes. Je vous ai vue à l'aéroport, avait dit l'homme. Et elle aussi avait vu le couple, l'homme dont la canne blanche sondait le parquet glissant et son épouse qui le guidait d'une main, poussant un chariot de l'autre. Tu as vu, avait dit la femme, qui jusqu'alors n'avait pas parlé. Tu as vu ? Oui, tu sais bien que quelquefois je vois vraiment encore, avait dit l'homme. Quelque chose. Une dégénérescence de la rétine, lui avait-il expliqué, on ne peut rien faire. Maintenant ils allaient à Nantes, voir des amis, et elle avait pensé : voir, et dit : Nantes, je n'y suis jamais allée. C'est vraiment beau, avait dit l'homme, surtout en automne, et il avait raconté les prairies et le brouillard qui y flottait, les arbres qui avaient de l'espace pour croître et étaler leurs branches à la lumière. La femme, avait-elle remarqué, avait tiré le store en plastique devant le hublot mais regardait dans la direction de la fenêtre comme si elle avait vu dehors.

On avait servi un petit repas et elle avait évité de regarder comment la femme aidait son mari à manger. Une omelette, des haricots en boîte ramollis : elle avait peu mangé, commandé un calvados avec le café, et l'aveugle en avait aussi commandé un, il faut bien ça, quand on va en France. La femme avait pris un cognac, le calvados n'est pas bon pour tes yeux, avait-elle dit, mais sa voix n'était pas douce, plutôt soucieuse, d'une manière qu'elle connaissait bien ; et l'homme avait bu son calvados rapidement et en avait aussitôt commandé un deuxième. Le cognac non plus, pour ton ulcère, avait-il dit.

Pendant le reste du voyage le couple avait bu encore nombre de calvados et de cognacs, et leur discussion avait pris un ton qui lui rappelait l'ambiance de son départ de chez elle. Mais c'est un voyage de travail, au nom du ciel, et une semaine, ce n'est pas bien long. Mais son mari semblait penser que Paris lui appartenait, ou toute la France en réalité, et elle se rappela de nouveau son année en Provence, quand l'ex-femme de son mari et leurs deux fils habitaient à 70 kilomètres de chez eux, dans une ville où elle n'était allée que deux fois, une ville connue pour son aqueduc romain et sa vieille faculté de médecine, la plus ancienne d'Europe peut-être, et que son mari s'y était rendu une fois en deux semaines pour voir ses enfants, avec la voiture qui sinon restait devant la maison, le toit couvert de la poussière de la rue.

À Paris elle avait partagé un taxi avec le couple : leurs hôtels étaient dans la même direction et il était difficile de trouver un taxi. Des lampadaires étaient suspendus en grappe au dessus d'eux et l'aveugle avait dit d'une voix recueillie : voici l'Arc de Triomphe. Non, ce sont des réverbères, avait dit la femme, et il n'avait plus rien dit pendant la fin du trajet. Devant leur hôtel elle s'était sentie soulagée de les laisser se chamailler pour savoir s'ils avaient trop payé pour le taxi ou non et en continuant vers la Seine et son propre hôtel elle avait remarqué qu'elle n'avait pas eu vraiment peur, peut-être à cause de l'aveugle, mais en fin de compte sans doute parce qu'elle était soulagée de partir de chez elle, où son mari maussade et taciturne lisait un livre français ou sur la France et ne lui avait pas répondu quand elle lui avait demandé quel habit mettre, quelle était la couleur qui convenait pour la rencontre où elle se rendait.

Elle entendit un léger ronflement à côté d'elle ; le vieil homme s'était endormi. Ses mains étaient toujours croisées sur son ventre et quelque chose brillait sur sa joue : une larme. Elle détourna le regard. La larme était-elle une larme de tristesse ou un réflexe quelconque, un canal lacrymal bouché, peut-être ? Où cet homme allait-il avec ces chaussures usagées et d'où venait-il, à quoi rêvait-il ? Mais derrière tout cela se cachait le souvenir d'un autre homme, beaucoup plus jeune, dont une grosse larme claire avait coulé de l'oeil gauche au moment de sa mort, un mystère qu'elle n'arriverait pas à éclaircir avant sa propre mort.


Paris avait son calme hivernal, les groupes de touristes faisaient sûrement partie de l'été ou traînaient dans les musées, en tout cas elle n'en rencontra pas dans les endroits qu'elle fréquentait : les venelles derrière la Sorbonne, les bouquinistes, la petite rue où le matin se tenait un marché, les oies, les poulets, les dindes et les lapins aux yeux vitreux pendus par les pattes et les monceaux de légumes. Elle circulait dans un espace restreint, l'hôtel où elle était logée était cher, et elle s'interdisait de penser à tout ce qu'elle savait de cette ville et de ce pays : les chiens errants, les embouteillages en été, les concerts de klaxons incessants, les quartiers algériens insalubres. Elle pensait avec plaisir pouvoir raconter après ce voyage à son mari qu'elle avait trouvé ce qu'on racontait dans les guides de voyage, ils avaient eu assez de discussions sur la France autour des bons plats français qu'il cuisinait. Mais à la maison il s'avérait qu'il considérait maintenant ce pays d'un oeil critique, les ouvriers par exemple, ne venaient jamais au moment convenu, sur le chantier de son ex-épouse par exemple ils n'étaient pas venus du tout, en plus la voiture de sa femme avait été volée, même si on l'avait retrouvée peu après, mais elle était arrivée en retard à son travail et avait même dû emprunter les transports en commun. Il semblait que son mari avait eu de longues conversations téléphoniques avec son ex-femme à écouter ses soucis. Et les enfants, oui, ils voulaient des skis pour Noël. Mais, avait-elle dit, il n'y a même pas de neige. Bien sûr, mais ils vont faire du ski dans les Alpes. Sa femme, elle, voulait un tapis en lirette, on n'en trouvait pas là-bas, et : est-ce que tu pourrais en chercher un, toi, tu t'y connais mieux que moi.

Elle jeta un coup d'oeil au vieil homme. La larme avait coulé dans sa barbe, ou alors elle avait séché sur sa peau. Il était toujours dans la même position que lorsqu'il s'était assis et sa quiétude lui rappela un autre aéroport : celui de La Valette, et les femmes qu'elle y avait observées. Le harem d'un vieillard, des épouses d'âges divers, mais toutes vêtues de caftans, d'une burkha plissée au-dessus des yeux. Elles étaient assises avec un calme et une immobilité aussi parfaites que ce vieil homme qui maintenant ronflait doucement et l'avaient regardée, et d'un coup elle s'était sentie en défaut, vulnérable, avec son pantalon long, son corsage sans manches, ses cheveux abîmés par le vent de mer. Le regard heureux des analphabètes, avait-elle songé, cette pensée l'avait longtemps poursuivie,





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