THOMAS WARBURTON

L'espèce humaine déguisée
Warburtmon[1]
Maria Antas sur les nouvelles brèves de Thomas Warburton
Depuis une soixantaine d'années, Thomas Warburton (né en 1918) ne cesse de jongler avec les mots, de produire poèmes, récits, traductions, histoires de la littérature et articles. Il s'est emparé des littératures finnoise et anglaise pour les fondre dans sa propre langue, le suédois (il a également traduit en anglais plusieurs des histoires de Moomins de Tove Jansson), et il écrit sur l'ancienne culture du Japon.

Rien d'étonnant donc, vu la longue expérience de Thomas Warburton à se glisser dans la peau d'une foule de personnages littéraires afin de mettre en exergue leurs destins, que son dernier livre soit intitulé Förklädnader ('Déguisements', Schildts, 2003; WSOY, 2003, pour l'édition en finnois).

Förklädnader, s'il comporte peu de pages, est pourtant un long voyage dans le temps et l'espace, qui nous entraîne dans le monde entier. Au fil de ces quarante brefs récits, nous retrouvons le Minotaure, Hansel et Gretel, Aphrodite, la Belle au bois dormant, et bien d'autres personnages. Nous embarquons pour la Grèce, les États-Unis, pour les coins les plus reculés de la Finlande ou la forêt vierge peuplée d'enfants soldats. Les contes de fées, les légendes, les paraboles, les nouvelles brèves de journaux y font bon ménage pour nous projeter quarante différentes perspectives, quarante regards différents sur une humanité qui apparemment fait bien plus souvent le choix de la paresse, de l'aveuglement et de la violence que celui de la déférence et de la bonté.

Sans emphase, mais avec le juste mélange d'ironie et de compassion, Thomas Warburton fait place à l'homme, à une foule d'êtres humains. Comme si elle sortait tout droit du Capital de Marx, la Petite fille aux allumettes de Hans Christian Andersen a faim et froid et doit se chauffer à la flamme d'une allumette. Le reste appartient à l'histoire, l'usine brûle, mais vers la fin de sa vie, le propriétaire de la fabrique se voit décorer par la Reine Victoria. Archimède, quant à lui, est l'inventeur génial qui a créé la guerre et l'hostilité mais qui devra lui-même finalement périr par le glaive. Ailleurs, au fin fond de l'ancestrale forêt finlandaise vit un vieux couple. Ils se retrouvent un beau jour changés en arbres et sont abattus par les tronçonneuses d'une grande entreprise de bûcheronnage, et entrent tristement dans l'histoire sous la forme de bûches entreposées dans une scierie, transformés en capital.

Dans le premier recueil de poésie de Warburton, Du, människa ('Ô toi, homme', publié en 1942, à l'heure où la guerre faisait rage), nombreux sont les morts qui s'expriment, surtout ceux tombés sur le champ de bataille. Dans ce recueil, il donne également la parole à plusieurs poètes de langue finnoise. Pas étonnant que Warburton ait par la suite traduit la Spoon River Anthology d'Edgar Lee Master et que, presque soixante ans plus tard, il publie un livre où retentissent, murmurent et tonnent tant de voix.

Förklädnader (ou Valepukuja, car notre auteur polyglotte a lui-même effectué la traduction finnoise de son livre) est un livre d'aventures qui se permet de rappeler au lecteur l'impressionnant héritage de récits dans lesquels baigne chacun d'entre nous. À condition que nous puissions nous en souvenir, y réfléchir et écrire sur eux, en utilisant le fonds de contes de fées qui sommeille en chaque être.

Il m'arrive de culpabiliser lorsque je ne parviens pas à me souvenir du récit originel sur lequel Warburton bâtit sa réinterprétation et sa satire, mais bien souvent je me laisse porter par cette conversation qui traverse directement la mémoire, le temps et l'espace. Car ces personnages déguisés par Warburton ne cessent d'exister et de parler tout au long du livre. Chacun a donc en lui la faculté de poursuivre un dialogue intérieur avec cette présence violente mais généreuse qu'est la tradition.



(Traduit par Christian le Bras.)













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