JEUNES POÈTES DE CROATIE

Une pléiade de poètes croates
Delimir311
Delimir Resicki
Dans ce numéro, Transcript entend donner au lecteur une idée du dynamisme de la poésie croate dans les années 80 et 90. A travers les oeuvres de neuf auteurs, on pourra ainsi appréhender les expériences marquantes, les tendances, styles et langages poétiques qui ont caractérisé cette période.

Une pléiade de poètes croates est une adaptation de Transcript d'un article de Kresimir Bagic.

Les années 80 : réinterprétation de l'expérience lyrique

Les années 80 en Croatie ont connu un foisonnement de tendances poétiques à partir d'expériences antérieures. C'est pendant cette décennie que le postmodernisme prit fermement racine dans notre pays, tendance qui s'exprima principalement autour du magazine Quorum. On assista alors à une réinterprétation des expériences lyriques antérieures, à une distanciation du passé, une distorsion ironique, critique et volontiers maniériste des styles, tendance à travers laquelle purent s'affirmer de nouvelles voix lyriques.

Dans son poème Contextes, Miroslav Micanovic exprime parfaitement l'idée centrale selon laquelle la poésie croate est arrivée devant un mur qu'elle se doit de franchir par le syncrétisme d'une exubérante tolérance :

mur mur mur mur mur
mur mur mur mur mur
s'élève quand on pose
une brique sur une autre
chacune artistiquement éprise
de sa précédente tr
trace trace trace trace tr
mur mur mur mur mur...

A ses côtés, d'autres poètes majeurs émergèrent dans les années 80 : Branko Cegec, Delimir Resicki, Kreaimir Bagic, Drazen Katunaric, Goran Rem, Nikola Petkovic, Milos Durdevic, Sibila Petlevski, Simo Mraovic, Zorica Radakovic, and Bozica Zoko.

Branko Cegec est obsédé par le thème du vide de la folie quotidienne. Dans son recueil intitulé Screens of Emptiness (Ecrans de vide), il tient son journal du vide, seule et unique expérience originale et personnelle. Car les écrans de télévision et d'ordinateurs, avec leur succession ininterrompue d'images qui disparaissent avant que l'esprit humain aie le temps de les assimiler, ont envahi l'expérience humaine, annihilant l'individu pour produire des stéréotypes.

Delimir Resicki, quant à lui, marie habilement et résolument les techniques du film, de la vidéo, du graffiti et de la musique rock, qui confèrent à ses textes poétiques une aura de rébellion, dans une représentation de la rue où le passant poète est soumis dans l'instantanéité aux sensations et messages contradictoires qu'elle lui envoie.

Les poètes des années 80 ont bouleversé de fond en comble les thèmes et le langage du lyrisme en décloisonnant le monde et le texte, le style recherché et le style vulgaire, les thèmes majeurs et ceux mineurs. Ainsi, l'espace du poème s'est ouvert à l'authenticité d'expériences multiples.

Les années 90 : banalité et exigence

La génération des poètes des années 90, à la différence des précédentes, a pu s'exprimer dans diverses revues et magazines (Godine, Zor, Libra, Rijek, Aleph, Homo volans), et toujours dans Quorum, avec sa préférence pour les jeunes rebelles. C'est ainsi qu'une pléiade d'auteurs de talent a vu le jour : Tatjana Gromaca, Damir Sodan, Ivica Prtenjaca, Drago Glamuzina, Tvrtko Vukovic, Ivan Herceg, Damir Radic, Evelina Rudan, Rade Jarak, Kresimir Pintaric, Robert Perisic, Kemal Mujicic-Artnam, Lucija Stamac, Ervin Jahic, Ivana Zuzul et Dorta Jagic.

Colloquialisme, narcissisme et intertextualité semblent constituer les caractéristiques communes de ces jeunes poètes, ainsi qu'une indifférence marquée à l'égard de tout, à la différence de leurs aînés, qui tendaient presque à sacraliser la position de l'outsider. L'innovation majeure qu'ils apportèrent est probablement une radicale désacralisation du langage poétique, dans lequel ils n'hésitent pas à inclure néologismes et écriture journalistique.

Tatjana Groma excelle dans l'hyperbolisation de l'instant présent, des menus détails et des situations ordinaires, comme querelles de famille, conversations de femmes dans un tramway ou d'hommes déblayant la neige. Ses textes en langage familier, voire argotique, témoignent d'un « réalisme poétique » teinté d'humour et dégagent une exceptionnelle force communicative. Dans la même veine travaillent des poètes comme Rade Jarak, Evelina Rudan, Ivan Herceg, Dorta Jagic et Drago Glamuzina.

L'écrivain contemporain semble habité par deux pulsions contradictoires : exprimer son originalité et traduire en même temps le caractère banal, le lot commun des expériences individuelles. On pourrait, comme Baudrillard, qualifier les expériences actuelles de « post-orgiastiques » : « Les orgies sont le moment explosif de la modernité... à l'heure actuelle, tout est bon, les jeux sont faits, et nous sommes collectivement confrontés à la même question : que fait-on après les orgies ? ». Réclusion narcissique du sujet et restitution des jeux mentionnés ci-dessus par l'intertextualité et le mélange des supports, pourraient répondre les tout jeunes poètes croates.

Il est fascinant de constater que les poètes qui ont émergé dans le cataclysme de la guerre, Ivica Prtenjaca par exemple, ne l'abordent pas dans leurs oeuvres, sinon de manière indirecte, presque fortuite, ou encore à des fins thérapeutiques. Leurs textes sont davantage une attaque contre la société de consommation et ses symboles, une déconstruction par l'ironie de son absence de valeurs.

Même si cette voie a déjà été ouverte par des poètes antérieurs, les auteurs actuels font appel aux médias fétiches de notre époque : SMS, email, internet, où les émotions, la pensée et la langue tendent à se rapprocher sensiblement de l'espace virtuel. On pourrait dire que le poète ne possède comme matériau de travail que les mots et phrases des autres, tout en soumettant cet héritage à une réinterprétation humoristique et ironique, un peu comme un touriste effleurant la réalité d'un monde dont il serait absent.

La génération des poètes des années 90 a placé sur un piédestal la spontanéité l'informalité, le banal, l'ordinaire, le terre-à-terre, le détachement, dans une tentative globale de fragmenter l'espace de la vie et les évènements, en réaction aux tendances antérieures à la suffisance et à l'exagération du pouvoir de l'art.













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