dans ce numéro
L'OEUVRE DE R.S. THOMAS
L'intégrale des derniers poèmes de R.S. Thomas
L'édition des 'Collected Later Poems 1988-2000' de R.S. Thomas rassemble l'intégralité des poèmes de ses cinq derniers recueils : The Echoes Return Slow (Lentement revient l'écho, 1988), Counterpoint (Contrepoint, 1990), Mass for Hard Times (Messe pour des temps difficiles, 1992), No Truce With The Furies (Combat sans trève avec la fureur, 1995) et Residues (Résidus, oeuvre posthume, 2002).
Depuis longtemps épuisé, The Echoes Return Slow, suite de réflexions autobiographiques, est en quelque sorte un bilan de la carrière et de la vie du poète. A travers ce travail exigeant sur la mémoire, la dernière partie de l'oeuvre de R.S. Thomas reflète un sens profond des temps immémoriaux, une harmonie profonde entre l'homme et l'espace qu'il habite, l'équilibre délicat que confère la maturité : 'Rien n'égale la sérénité de celui qui n'est plus jeune tout en n'étant pas encore vieux'. (CLP 214). Le poète est parvenu à dompter les tensions qui l'accompagnèrent toute sa vie durant : 'j'ai été libéré par cette vérité pendulaire de la marée, qui veut que le coeur, aujourd'hui à l'étiage, connaîtra demain le flux de la pleine mer' (246). Dans ce monde où 'nos actions prennent leur envol au seuil de l'anonymat' (321), le moi n'a qu'une piètre importance. C'est dans un tel état d'esprit que les dernières oeuvres de R.S. Thomas abordent les question de l'être, de son devenir et de sa disparition.
Arrivé à pleine maturité, le poète ne saurait cependant se focaliser sur un thème unique. L'amour et le mariage sont toujours présents dans ses poèmes, tout comme le thème de la paternité : 'Longues étaient les heures, dans l'attente de la parole de l'enfant, l'attente de cette rupture du silence qui est l'unique sacrement de l'Homme' (29). Si le mariage demeure un sacrement exigeant, 'insensiblement, après cinquante longues années passées à retenir sa respiration, le coeur s'est réchauffé' (328). Affligé par le deuil, il laisse percer la tendresse : 'Et elle, qui sa vie durant avait toujours agi avec la grâce d'un oiseau, ouvrait à présent son bec pour laisser échapper le plus ténu des soupirs, aussi léger qu'une plume' (198). Il est bien possible qu'il n'ait jamais surmonté la douleur du décès de son épouse, M.E. Eldrige, ni qu'il ait souhaité s'en remettre. Parfois, 'il se produit comme un tressautement de la lumière, comme si un oiseau croisait la route du soleil, et je lève les yeux, croyant y reconnaître une présence dans l'absence' (237).
Les thèmes du triomphe du mécanisme et de l'aliénation de l'homme dans un monde moderne obsédé par le progrès technologique demeurent prégnants dans la dernière partie de l'oeuvre du poète. Tout d'abord, 'le tracteur a envahi la quiétude immémoriale de la terre' (25), puis très vite, les scientifiques ont codifié 'le mythe de leurs équations' (149). Malgré le cataclysme des deux guerres mondiales, écrit-il, 'On parlait de paix, et on refourbissait nos armes' (172). Se décrivant lui-même comme 'le compositeur des premiers vers radioactifs', le poète se souvient : 'Quand j'étais jeune... il y avait de la rosée sur les champignons de l'aube, ce qui n'est plus le cas' (142). L'image de la fission nucléaire lui inspire ces lignes : 'Le savant pointe sa loupe, et l'unité est fragmentée' (142). Finalement, la machine en viendra à exiger toujours davantage, 'non la tête de l'humanité, mais bien son coeur, sur un plateau' (330). Malgré tout, l'homme comme le poète R.S. Thomas rejettent le désespoir et résistent à la tentation de la désillusion : 'Que les explorations galactiques se poursuivent. Mon parcours à moi est autre ' (147).
Le chemin emprunté par le poète lui fera découvrir la foi, médaille qui possède son revers. 'Les nuages s'amoncelèrent. Prophétique était leur forme, mais de prophètes, il n'y en avait point' (16), écrivait-il dans un de ses premiers poèmes, image qu'il reprend dans 'Tidal' : 'comme les vagues qui montent vers la plage et se retirent, je tente de m'élever vers Dieu et retombe' (167). Il est des moments où les sentiments négatifs l'emportent : 'Toi qui construis des ponts, jetteras-tu une chaussée entre nous, au-delà de ce gouffre où je me suis égaré ?' (311), et dans un autre poème : 'Que peut faire un homme de son silence et de sa solitude, sinon souffrir le travail de sape de questions auxquelles nul ne peut répondre ?' (21). De la carrière de la pensée contemporaine, le poète va extraire le matériau de sa langue, et, non sans une certaine matoiserie, utiliser à son profit le langage de l'empirisme pour conforter sa foi. Ainsi, écrit-il dans 'Nuance' que 'La réalité est composée de vagues et de particules... Nous ne devons pas désespérer. Prier, c'est peut-être bien prendre part à une déflection infinitésimale' (269).
L'oeuvre de R.S. Thomas laisse bien peu de place au lyrisme gratuit. Pour lui, point n'est besoin, par exemple, de réaffirmer la beauté d'une fleur. Bien plus que sa forme ou sa couleur, c'est sa fragrance qui est décisive : 'Je prends place près d'un lys, pensant que... quand Dieu viendra, il y sera parfois conduit par les narines' (147). Par sa senteur, et également par sa force : 'J'ai observé les vrilles des fleurs avec moins de vigueur que les doigts de l'enfant qui ouvrent l'âpre rocher' (22). Les moments de pure beauté sensuelle, même s'ils sont peu fréquents, ne sont pas absents de l'oeuvre de R.S. Thomas : 'L'archer use du temps comme de sa flèche - a-t-il rompu sa corde pour que l'arc-en-ciel soit si paisible au-dessus de notre village ?' (223).
La nature, manifestation multiple de la divinité, est un domaine très présent dans l'oeuvre de R.S. Thomas. Pasteur des populations rurales quelque peu frustes de Manafon, Eglwys Fach et Aberdaron, le poète se prend parfois à rêver de destinées plus glorieuses : 'Il planait parfois, au-dessus des têtes de ces paysans, l'image de nobles congrégations, de paroisses raffinées. Mais l'appel des champs était trop fort. Les bois avaient plus de sainteté qu'une cathédrale' (24).
Galloisant et nationaliste, auteur de 'Qu'est-ce qu'un Gallois' (1974) et de 'Airs gallois' (1987), il arrive qu'au soir de sa vie, R.S. Thomas revienne sur ce thème autrefois prédominant dans son oeuvre : 'Nous sommes le peuple perdu... Le vent s'engouffre dans nos châteaux, la chaire de poésie est vide. Nous sommes des exilés dans notre propre pays' (218). Et ailleurs : 'je fus confronté à la réalité : un peuple ayant mis aux enchères sa langue et son héritage, son ciel envahi du vacarme des avions de guerre' (323). Ses textes vont bien au-delà du contexte national : '...de vieux sénateurs, des hommes d'Etat... prêts comme toujours à déclarer la guerre' (243). Il est dégoûté par le couple parfait que constituent guerre et société de consommation : 'Au-delà de cette pièce sont les pertuis arides par lesquels se déverse l'argent, et à ce spectacle, le coeur se dessèche' (322). Dans la même veine, il écrit : '...l'espèce reconsomme ses déchets, cultive des ersatz désinfectés, se reproduit et s'éteint...' (334).
Dans ses derniers écrits, R.S. Thomas, préoccupé par les limites du langage et la relation entre les phénomènes et l'expression de l'existence de ces phénomènes, s'étend sur la matière même dont son oeuvre est faite : le langage. Dans le monde moderne, celui-ci 'est jeté au rebut lorsqu'il ne parvient plus à gagner sa vie comme publicitaire' (356), et les mots doivent endurer 'les esprits arides' des théologiens et 'les longues phrases de leurs chapitres' (150). La poésie, il la définit comme 'un envoûtement tissé par des consonnes et des voyelles, en l'absence de toute logique', ou encore comme 'ce qui parvient à l'intellect par le chemin du coeur'. La poésie a pour fonction de protéger le poète des choses matérielles : 'Je suis descendu de la montagne où le tentateur m'avait promis le royaume de ce monde en échange de ma poésie. C'est ma folie qui m'a sauvé' (304).
La puissance de R.S. Thomas vient, au moins partiellement, de son originalité. Passant au crible la philosophie occidentale, il laisse de côté ce qui ne lui paraît plus pertinent ou défendable : 'Hume, qui s'est si souvent cogné la tête à une cause, au point de devenir insensible à sa présence', et 'Descartes... ses pensées comme époux en instance de divorce' (171). D'autres références l'éloignent des romantiques. 'Kierkegaard suggérait, Heidegger approuvait : le nominatif est Dieu, clairière dans la forêt de la pensée, où la vérité peut respirer...' Bien que contemporain d'écrivains comme Beckett et Eliot, il ne s'attarde guère sur le modernisme, avec son obsession pour l'individualisme. Quant au post-modernisme et tout son charabia, il le trouva probablement bien trop complaisant pour lui prêter une quelconque attention.
C'est peut-être après tout la définition d'humaniste qui conviendrait le mieux à R.S. Thomas, même si l'on chercherait en vain dans l'oeuvre du poète une quête ou une expression d'allégeance à une quelconque orthodoxie. On y trouverait bien davantage une délectation pour le paradoxe : 'La fin est nulle part, le voyage est tout, quel meilleur moyen de s'y rendre qu'à genoux ?' (33). Le poète s'interroge sur d'autres questions, moins rhétoriques celles-là : 'Quel Dieu pourrait être fier de son jardin de fleurs mortes, cette caverne sous-marine qu'est l'humanité ?', se demande-t-il dans 'Gériatrie' (213). Et dans 'Sonate en X', reprenant la figure de la danse et du danseur de Yeats : 'Un air de musique existe-t-il quand les instruments sont silencieux ?' (207).
Confronté à l'oeuvre d'un pionnier, il faut cependant faire preuve d'une grande prudence et savoir résister à la forte tentation de généraliser et cataloguer. Dans deux poèmes tout de même, 'Hommage à Wallace Stevens' (266) et 'Hommage à Paul Klee' (279), R.S. reconnaît une dette spirituelle et artistique. Puis, sur un mode un tantinet léger, le poète nous parle de lui-même, de cette 'obsession du rien qui le distinguait de ses pairs' (35). En accord avec la réputation d'homme volontiers renfermé qui le poursuivit toute sa vie durant, R. S. réaffirme sa particularité dans 'Island' : 'Je pourrais toujours aller là-bas... et y vivre, prisonnier consentant de la mer dont nul ne s'évade, du pain et de l'eau de l'esprit' (283).
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