Trois hommes, une tradition

Emyr Humphreys
Giftdaughter
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Emyr Humphreys, né en 1919 à Prestatyn, dans le nord du Pays de Galles, est l'un des romanciers gallois anglophones de tout premier plan. Après plusieurs séjours à l'étranger dans l'aide humanitaire, il travaille comme producteur pour le théâtre, puis comme professeur, avant de se consacrer entièrement à l'écriture. Il a écrit plus de vingt romans, qui lui ont valu de nombreux prix, parmi lesquels le Somerset Maugham Award, le Hawthornden Prize, et à plusieurs reprises le Prix du livre de l'année de l'Arts Council du Pays de Galles.

Lisez une présentation de Old People Are A Problem de Emyr Humphreys sur le site Welsh Literature Abroad.


Une épopée enfantine
A Toy Epic , Emyr Humphreys
ISBN 1854110098
Première publication en 1958, réédité en 2003 (Seren)

Lisez l'extrait suivant de A Toy Epic par Emyr Humphreys ici dans Transcript. Traduction de Christian Le Bras.

J'ai grandi dans une large vallée située dans l'un des quatre coins du Pays de Galles. Les jours de beau temps, du coin en bas à droite de la fenêtre de ma chambre, je pouvais voir se profiler la courbe de la mer, au pied des montagnes. Ma soeur et moi jouions dans le jardin. Nous nous cachions dans la douce forêt d'herbe d'asperges, grimpions aux pommiers. Mon nom est Michael. J'ai grandi entre la cuisine et la chambre du N° 15, Cambrian Avenue.

Cambrian Avenue se trouve à Lllanelw, une station balnéaire animée. C'est sous la table de la cuisine que j'ai vu pour la première fois des atomes de poussière voleter dans un rayon de soleil, et sur le plancher, tout près, des miettes de pain, blanches et comestibles. A l'âge de trois ans et demi, je jouais dans l'impasse, sous l'oeil carré et indifférent des numéros 13,14,15,16,17 et 18, qui autour de moi montaient la garde.

Je m'appelle Albie. J'ai grandi au coeur d'une ferme de 90 arpents, arche fermement ancrée au sol au coeur du pays de Noé. J'ai poussé comme un petit veau, passant de la semi pénombre de notre obscure cuisine à la lumière crue du jardin dégarni devant la maison. Je suivais ma mère qui allait disperser les cendres du foyer, m'abritant derrière sa jupe de l'éloquence agressive des oies. Je courais derrière mon père pour aller voir le nouveau taureau, mon petit poing tentant maladroitement d'accrocher la toile rêche de son pantalon de velours. Ma ville à moi, c'était la charrette, la mare au canards, l'étable des vaches et le hangar à foin, l'écurie et le grenier à blé.

Mon nom est Iorwerth. Le presbytère était ma demeure, dit Michael. Une maison bien trop grande au goût de ma mère. Le traitement de mon père s'élevait à 300 livres par an, auxquelles j'ajouterais un modeste revenu de 60 livres annuelles, provenant de la location d'une petite ferme, là-bas dans le Cardiganshire, que son grand-oncle Job lui avait légué en héritage. Comme mes compagnons de jeu, je fréquentais l'école du village, à la seule différence qu'au lieu de retrouver après l'école et les jeux une enfilade de maisons ouvrières, une allée abritée d'ormes me conduisait à une vaste demeure ; ou encore que je pouvais, moi, observer le pasteur dans son imposant surplis blanc en me sachant intimement autorisé à m'asseoir sur ses genoux et même à passer le doigt dans son col empesé, d'une blancheur éclatante .

Ma mère, femme rigide et de bonne éducation, fille d'ecclésiastique, maîtrisait l'art du piano et de la broderie. Comme il était improbable que l'on m'envoie par la suite dans une école prestigieuse, ma mère apportait un souci particulier à m'inculquer une bonne éducation et insistait constamment pour que j'aie bien conscience de mes nobles origines. Par un après-midi pluvieux, Wil Ifor Jones était venu jouer avec moi dans les écuries du presbytère. Wil était le gars plus téméraire de notre classe. Mais son père était ouvrier agricole, connu pour son ardeur au travail comme pour sa propension à la boisson, qui l'amenait parfois à battre sa femme. "Nid fel yna mae gwneud," « C'est pas comme ça qu'on fait, espèce d'idiot ! », me dit Wil, comme je n'arrivais pas à faire tourner ma toupie, au moment même où ma mère venait nous appeler pour le goûter. « Tu ne traites pas Michael d'idiot, Wil Ifor Jones, et puis, arrête de le tutoyer. Tu dois savoir rester à ta place. » Je me sentais vaguement exalté d'avoir été, moi, considéré supérieur à Wil, un gars aussi déluré, et je le fixais, guettant sa réaction . Plus que jamais, je désirais conserver son amitié, mais Wil ne revint jamais jouer à la cure, et pendant longtemps, il me traita avec une certaine rudesse à l'école.

Dans le jardin, ma mère portait toujours des gants, et ma soeur et moi la suivions obligeamment en arrachant des mauvaises herbes, attentifs à ses remarques distinguées. Nous arrachions des herbes dans le parterre de fleurs entourant la pelouse tandis que notre mère taillait les buissons de lauriers. En son absence, nous gambadions entre les lauriers et les rhododendrons. Dans la maison, ma mère donnait ses ordres à Mary, la servante : frotter les grandes dalles carrées du sol de la cuisine, faire la vaisselle, repasser notre linge, nettoyer le foyer de la cheminée, et autres tâches ménagères diverses, que ma soeur et moi observions avec délectation. « Mary ! » appelait ma mère sur des tons différents. « Mari-mary! Mary-mari! Mary-cette-maison-a-besoin-de-deux-ou-trois-servantes-pas-d'une ! » « Mary », appelait mon père de sa voix profonde et chaude, sa voix de pasteur. « Vous n'avez pas vu ma pipe, mon chapeau, mes gants, le livre rouge, le livre bleu, ceci, cela, telle ou telle chose ? »

Mary, grosse et peu attirante, se confiait à nous et nous parlait comme à des égaux, et les opinions de Mary étaient les nôtres. Elle avait bien trop de travail. Nous étions d'accord. George Jones était un benêt. Nous étions d'accord. Notre père-là-bas-dans -son-bureau avait une mémoire comme une passoire. Nous étions d'accord. Mary était notre mentor, notre conseillère en matière de vie. Dans ses mains rouges et abîmées par les corvées ménagères, nous n'étions que de l'argile crédule et malléable ; ce qui pour elle était bon ou mauvais l'était pour nous. Nous étions de son côté. Le soir, elle nous lisait des histoires d'enfants dans son anglais d'une monotonie ensorcelante : Hé dit Dobson vous êtes prêts pour une tranche de rigolade écoutez bien on pourrait cacher la boîte dans son bureau trop risqué dit Peers...

Mary aimait ces histoires autant que nous et jugeait pour nous quelles était les meilleures et lesquelles étaient médiocres. Mary, selon ses dires, était anglaise. Son père était né à Chester mais, disait-elle, il pouvait parler gallois quand l'envie lui en prenait. Il n'y avait guère que les vieux méthodistes pour parler gallois tout le temps ! Nous étions d'accord et répondions à notre père en anglais, ce qui enchantait notre mère, je pense, mis à part notre accent, que nous tenions de Mary.

Mais mon père ne se résigna jamais à abandonner ce qui pouvait apparaître à l'époque comme un combat perdu d'avance. C'est pourquoi ma soeur et moi préférions parler anglais.C'était là l'idée de Mary. L'un de ses principes. Je roule dans l'impasse, dit Albie, me guidant du bâton cassé que je tiens dans les mains, et mes lèvres sont mon moteur. « Mon père conduit un bus ! », je crie à tous ceux dont je croise le chemin. Mon père rentre pour le dîner par la porte de derrière , il jette sa rigide casquette à visière sur le sofa et pend sa sacoche de cuir derrière la porte. « Ça a bien failli aujourd'hui,là-bas dans les virages entre Pantbach et Pydew ». « Ah oui, Dic, qu'est-ce qui s'est passé ? » dit la voix douce et patiente de ma mère. « Juste quand je passe le premier virage, voilà un espèce de dingue qui fonce vers moi.Mais je pouvais pas le voir à cause de la haie, tu comprends ? « Ben, bien sûr, Dic, bien sûr que tu pouvais pas le voir ». « Heureusement pour lui que je roulais doucement, autrement, ce c... » Mon père me regarde et ne finit pas sa phrase. »Il aurait pu y passer. Ecrasé ! » »Oh mon Dieu ! ».Ma mère hoche la tête et je ressens l'envie de l'imiter. "Une autre tasse de thé, Dic ? » « Diawch, Nel ! J'en ai entendu une bien bonne au dépôt l'autre jour. Tu connais le petit Archie, le gars de Llansannan, celui qui est contrôleur sur l'un de nos bus à impériale ? Tu sais, un petit, très petit. Celui qui dit toujours « On y va John Jones » chaque fois qu'il fait tinter la sonnette ? » « Ben, à vrai dire, je le connais pas, Dic bach. »

Adroitement, ma mère coupe le pain et étend le beurre tout en gardant un oeil sur la bouilloire dont l'eau va frémir, sur l'assiette de mon père et sur moi. « Diawch, tu sais bien, Nellie ! Un caractère de cochon, pour un homme si petit. Un vrai démon. Quoi qu'il en soit, il s'est pris de querelle avec un des gars des Royal Yellows. Tu sais c'qu'il a fait ? » « J'en ai aucune idée. » Ma mère penche la tête sur le côté, attendant la suite.

Maintenant qu'elle lui accorde toute son attention, mon père, théâtralement, marque une pause. « Il lui a balancé sa poinçonneuse à la figure ! » Ma mère a l'air choquée et alarmée, mais comme mon père continue à rire, je sais que tout va bien. « Mais oui, il l'a fait, balancé sa poinçonneuse ! » Mon père rote. Pas étonnant que sa digestion soit mauvaise, qu'il dit, à rester assis toute la journée, arrimé à ce grand volant qui n'arrête pas de vibrer entre ses mains, à scruter toutes ces routes sinueuses et à respirer des vapeurs de pétrole sans arrêt. « Je gagne ma vie en me faisant secouer à mort », répète-t-il souvent. Manière de plaisanter. Mon père adore plaisanter. « J'espère qu'y vont me laisser sur cette tournée locale, Nellie », dit mon père, debout près de la porte du fond, ouverte, buvant sa tasse de thé.
« C'est bien de pouvoir rentrer à la maison pour le dîner, beaucoup mieux que la tournée de la campagne. » « Ben, tu n'as qu'à leur parler, Dic. Demande-leur s'ils peuvent te transférer » . « J'y penserai, Nel. » « Nel ! Nel ! « « Voilà ta tasse de thé, Dic. Quelque chose ne va pas? » « Merci, juste une gorgée. J'peux pas rester. Au dépôt, on dit que Foster va vendre aux Royal Yellows. Dur à dire, on sait pas vraiment. » « Jim Morris me disait que travailler comme chauffeur de bus c'est le meilleur boulot à l'heure actuelle. On peut pas te virer si facilement. Dur à dire. On sait pas vraiment." « Nel ! Nel ! » « Voilà ta tasse de thé, Dic » « Désolé Nel. J'peux pas rester longtemps. On parle d'une grève aux Royal Yellows. T'en as entendu parler ? » « On ne sait pas que croire, Dic bach. Dur à dire. » « On ne sait pas. Faut que j'y aille maintenant. N'en fais pas trop pour ces visiteurs, Nel. Salut, p'tit gars ». « Au revoir papa. »

Une fois encore il a remis sur sa tête la casquette à la visière étincelante et mis en bandoulière sa sacoche. Tourne la tête vers nous, un sourire entre deux enjambées alors qu'on le voit passer à la fenêtre de la cuisine. « Au revoir, papa. Prends soin de toi, papa. Ta-ta ! ta-ta ! » La première fois qu'on m'a laissé apporter une gamelle de thé brûlant au champ où travaillent mon père et Llew, c'est l'hiver et je suis bien emmitouflé. « Les haies, on les coupe à l'aide d'une règle de deux pieds, n'est-ce pas, Lllew ? » Mon père est de bonne humeur et je lui tourne autour en courant. Avec le vent qui emporte ses paroles, tout ce qu'il dit paraît plus enjoué. A la maison, il est toujours plus sérieux. « Fais attention, mon garçon. Ne reste pas trop près de moi, mon gars ! ». Il est évident qu'il manie sa serpe avec délectation, cet homme mince aux cheveux blancs, avec son pantalon de velours et sa vieille veste déchirée. Une moitié de la haie est nettement taillée, l'autre se dresse toujours, en broussaille, attendant l'élagage. Si l'on jetait un coup d'oeil dans le journal de bord de mon père - le grand almanach agricole de chez Boot's, qu'il conserve dans un tiroir de son bureau - , année 1926, on y trouverait un compte-rendu de cette froide journée de février où il m'autorisa à rester dans la grange pendant qu'il hachait le foin pour les bêtes dans la tiédeur de l'étable toute proche, respirant fort et tenaillé par la faim. « Ho ! » criais-je en tournoyant. Clec! Clec! Chuff! Chuff! Chuff! chantait le moteur à essence, et le hachoir cliquetait comme un possédé.

Mon père fourrait le foin dans l'auge vers les fausses dents de la machine. Ah, ces dents, ces fausses dents ! Dès qu'il eut le dos tourné j'y mis la main, pensant y ressentir l'extase du tressautement de la batteuse, et, bien que je n'en aie gardé nul souvenir, les fausses dents se saisirent de ma main, et, j'imagine, la hachèrent. Ma main droite a maintenant trois doigts et une protubérance au-dessus du pouce. Tout le monde remarque que j'écris de la main gauche. Je pense que c'est un avantage de grandir à la campagne, le printemps, l'été, l'automne et l'hiver. « C'est un avantage », disait Miss Roberts, notre institutrice « d'être élevé à la campagne, et surtout dans une ferme, n'est-ce pas, Iorwerth ? » « Oh oui, Miss Roberts », disais-je en rougissant. « Il y a des petits enfants », poursuivait Miss Roberts, « qui vivent dans les grandes villes et qui n'ont jamais vu un brin d'herbe. » « Oh, quelle horreur, quelle horreur », soupirait la classe entière.

Le printemps, l'été, l'automne et l'hiver, habilement, doucement, doucement, vite, je couvre les deux kilomètres et demi qui me séparent de l'école en longeant des haies, en traversant des champs. Je cueille des fleurs selon la saison, une poignée de primevères pour l'école, une poignée de jacinthes pour la maison, des campanules pour Miss Roberts, des violettes pour maman ; ou, enserré dans de hautes guêtres, moi aussi je chemine tant bien que mal à travers la neige, là où c'est le moins difficile. « Robert Jones ! Tu devrais avoir honte, toi qui habites tout près de l'école, tu as dix minutes de retard ! Et Iorwerth Hughes, qui doit faire plus de deux kilomètres à pied, il n'est jamais en retard, lui, jamais ! Et arrête de ricaner, espèce d'insolent . » Oui, Robert, s'il te plaît, Robert, arrête. Ne l'embête pas. Ne le rabroue pas. Soyons tous amis. « Iorwerth Hughes a réussi toutes ses opérations ce matin. Voilà un bon garçon. Viens et assieds-toi devant, Iorwerth, là, assieds-toi près de Michael. » Heureux, je me dirige furtivement vers l'avant avec mon crayon et mon livre et je fais glisser mon derrière sur le siège, et Michael, qui me regarde bizarrement, se pousse. « Maman », dis-je tout essoufflé le soir quand je rentre pour manger, « Maman, Miss Roberts a dit aujourd'hui que j'étais un bon gars. Et j'ai réussi toutes mes opérations. Elle m'a fait passer au premier rang près de Michael Edwards. » Ça c'est bien. Dis-moi, Iorwerth, est-ce que Michael a réussi ses opérations, lui ? » « Non maman. Seulement moi. »










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