A la rencontre de Mr Vogel

Le témoinage
Mr vogel1
Le témoignage est extrait du livre Mr Vogel. Traduction de Christian Le Bras.

Mr Vogel par Lloyd Jones
Seren (2004)
ISBN 1854113801

Dès le départ règne la confusion. Comme un épais brouillard de racontars et interprétations erronées qui se serait déployé du versant montagneux de Mr Vogel, plongeant dans l'ombre la vallée de son existence bien ordinaire encore que tumultueuse.

Comment pourrais-je , du marécage de mensonges tissé par les fabulistes qui pullulent dans cette ville, sauver quelque vérité de la noyade ? Moi qui ne suis qu'un simple employé de bar, héritier d'un marin taiseux, déjà borgne quand il débarqua sur nos côtes (je concède que son oeil unique était d'une remarquable expressivité, capable de flamboyances giratoires et de regards pétrifiants). Dans le globe de son oeil gauche était nichée une bille verte, ramassée un beau jour sur le trottoir alors qu'il passait près d'un attroupement d'enfants accroupis. " Hé M'sieur « s'écrièrent-ils en s'égaillant autour du voleur de perle, avant de se repencher vers leur jeu en grommelant. De mémoire d'enfant, nul ne lui pardonna, et, quand ils devinrent assez dégourdis pour se faufiler dans les bars pour acheter à boire, la plupart ne mirent jamais les pieds dans son pub. Le vert foncé de la bille verticillée jurait avec le bleu perçant de son oeil droit, qui, pour compenser l'incapacité de son jumeau, devait doublement s'activer, fixer, étinceler...

Nous finîmes par apprendre qu'une indigène de Tasmanie lui avait brisé le coeur, lui laissant une bribe de chanson en langue vernaculaire et un petit avorton de fils, né avec une cicatrice lui barrant l'oeil gauche, signe annonciateur de l'infirmité qui devait affliger son père quelques mois plus tard.

Après avoir essuyé une tempête au large du cap de Bonne Espérance (ainsi nommé, bien entendu, en raison du faible espoir qu'avaient les marins terrifiés de le doubler), le premier propriétaire du Blue Angel avait perdu son oeil gauche lors d'une querelle d'ivrogne quant à la longitude et la latitude avec un autre marin, ce dernier l'ayant assommé avec un presse-papier en pierre servant à maintenir les cartes marines sur la table. Quand il revint en Tasmanie, la tête toujours enveloppée de bandages, la fille avait disparu dans les sombres entrailles du bidonville, et tout ce qu'il lui restait de son noiraud de rejeton était un souvenir fugace qui ne tarderait pas à s'effacer de la rétine de son oeil rescapé. J'ai un jour rencontré une aveugle qui n'avait perdu la vue que cinq ans auparavant et qui ne pouvait déjà plus se rappeler l'apparence des nuages. Je me demande si ce ne sont pas les dieux eux-mêmes qui arrachèrent l'oeil du marin, afin que le souvenir de la douleur s'efface plus rapidement.

Comme je vous le disais, reconstituer l'histoire de Mr Vogel est une tâche malaisée, semblable à celle du spéléologue en détresse qui, remontant à la surface agrippé à sa corde, doit traverser un labyrinthe d'obscures et traîtresses cavernes, souvent inondées, et des tunnels aussi dangereux que des boas constrictors. Mais tenons-nous en à l'examen des faits. Fort heureusement, les livres de référence ne me manquent pas, dans lesquels, grâce à mon esprit de déduction, je parviens d'ordinaire à glaner quelque récit plausible. Mes compatriotes affectionnent particulièrement la Chronique des Heures, dont j'ai déjà parlé. Sa fonction est double : elle relate les événements saillants de l'année passée (par exemple une pluie de poissons sur le rivage ou un raid de créatures démoniaques sur nos campagnes), et elle recense également les événements marquants de l'année à venir, en donnant la liste exhaustive des festivals, galas, foires à l'embauche et marchés , tout en n'hésitant pas à se lancer en conjectures divinatoires sur l'avenir de notre région, annonçant la probabilité de tremblements de terre et d'ouragans, prédisant les bonnes et mauvaises fortunes, le mouvement de la lune et des étoiles, le moment opportun pour les semailles et le traitement du bétail, et dispensant ici et là des conseils avisés en matière d'agronomie et de médecine. En bref, ce livre constitue pour nous un précieux guide sur un tas de sujets intéressants. Le nom de Mr Vogel revient régulièrement dans la Chronique.

Comme je dispose de beaucoup de temps libre, j'ai lu bien des choses sur l'histoire de notre région. Comme je vous l'ai déjà dit, les récits de voyageurs m'intéressent tout particulièrement, étant moi-même un étranger au pays, arrivé ici voici bien des années après avoir quitté mon village, fort loin en amont de la rivière, pour chercher fortune et découvrir le vaste monde. Si là haut, dans les terres, on parle encore la vieille langue, ma langue maternelle, il m'a fallu en arrivant ici apprendre celle des envahisseurs. (Humboldt - ne sachant trop quelle langue adopter - garde le silence). Bien que considéré comme un être intelligent et cultivé chez les miens, c'est avec la même unanimité que l'on m'a taxé ici de malade et d'idiot quand je suis arrivé en boitant, incapable que j'étais de converser avec les conquérants, qui exerçaient un contrôle absolu sur l'emploi et le logement. Tout en effectuant les tâches subalternes au Blue Angel - allumer le feu, faire le ménage, ramasser et laver les verres, j'ai appris leur langue et j'aurais pu trouver un vrai métier, mais j'ai découvert que nos maîtres n'y tenaient guère et préféraient favoriser l'accession des leurs aux nobles professions. Et voilà donc comment se déroulent mes journées , à travailler, observer, écouter et lire. L'histoire de Mr Vogel éveilla en moi un intérêt particulier car mon propre père avait été littéralement estropié par une maladie apportée dans notre région par les premiers missionnaires, tellement pressés de nous faire embrasser leur foi qu'ils s'arrangèrent pour nous faire mourir rapidement et en nombre afin de pouvoir rencontrer leur Dieu (la condition expresse de cet honneur insigne étant que nous périssions misérablement en abandonnant tout ce que nous chérissions).

Beaucoup de mes congénères accueillirent à bras ouverts les envahisseurs, qui pour leur part se montrèrent enchantés du paradis qu'ils avaient découvert. Voici en quels termes Geoffroy de Monmouth décrivait notre région au douzième siècle : on y trouve à foison tout ce qui convient aux besoins de l'être humain. Toutes sortes de minéraux y abondent. Le pays possède de vastes champs et coteaux, parfaitement adaptés à une agriculture intensive et où, en raison de la richesse du sol, toutes sortes de cultures peuvent être pratiquées selon la saison. La région possède aussi de vastes forêts regorgeant de gibier de tout poil et dont les clairières fournissent les divers aliments dont le bétail a besoin, ainsi que des fleurs de toutes couleurs dont font leur miel les voletantes abeilles. Au pied de ses montagnes battues par le vent s'étend l'herbe verte des prairies où les sources se répandent en ruisseaux argentés, dont le doux ondoiement et le léger bruissement bercent le profond sommeil des riverains.

Sublimes sont nos montagnes et harmonieux le flot de nos rivières, limpide notre air, augustes et vivifiants nos horizons. Nous ne poussons cependant pas la suffisance au point de penser que notre terre est la plus belle au monde. Ainsi, la coutume chez beaucoup des nôtres veut que, lorsque survient un décès, l'on fractionne les cendres du défunt en une centaine de portions et qu'on les disperse aux quatre coins de notre globe terrestre, si bien que nos âmes peuvent choisir de demeurer dans des contrées étrangères ou de retourner chez elles. Mais revenons-en à Mr Vogel.

La première référence à notre héros, sauf erreur de ma part, se trouve dans les Voyages de Thomas Pennant, même s'il apparaît clairement en lisant ce dernier qu'il ne tient pas de première main ses informations sur Mr Vogel, et je suis, moi, bien placé pour le savoir. Qu'il est clair, à travers cet exemple, que les historiens se basent sur des sources peu fiables, et combien ils sont enclins à l'erreur ! En effet, Mr Pennant, tout aussi illustre et intéressant qu'il ait bien pu être, n'a jamais rencontré Vogel, mais s'est contenté de gober la fable que lui raconta Moses, son serviteur, qui, ivre de bière et à la lumière d'une chandelle dégoulinante, était monté jusqu'à la chambre de Mr Pennant au Blue Angel juste avant l'heure du coucher pour lui relater la captivante histoire d'un infirme dont tout le monde parlait dans le pays. Et cette narration, de qui la tenait-il, sinon de votre serviteur ! Si bien que personne ne connaît mieux que moi les déformations et les carences qui affectèrent dès le départ la trame de son récit !

Je me souviens de cette soirée comme si c'était hier. Il est rare que des voyageurs du rang de Mr Pennant s'arrêtent chez nous, mais comme il devait trouver un gîte pour ses chevaux et son serviteur et que le soir tombait, il opta pour le Blue Angel. Après tout, l'entendis-je marmonner, c'est seulement pour la nuit (dans son livre, il eut l'impudence de mentionner brièvement notre auberge comme « un logis bien rudimentaire ».

Je m'empressai de remplir ma fonction de palefrenier de l'établissement (mon enfance passée parmi les chevaux sauvages de la montagne m'ayant été à cet effet d'un réel secours), et, revenu au Blue Angel, j'énumérai pour un Pennant bougon, et qui avait déjà descendu deux pintes de bière, la liste de nos victuailles.
« Peuh », dit-il en repoussant ma carte du jour (carte du mois, en fait). Tel le voyageur endurci qu'il était, il me laissa là et se dirigea tout droit vers la cuisine, passa devant le cuisinier pour se diriger vers le saloir, où il examina attentivement chaque gigot, chaque côtelette et chaque poisson, avant de proclamer haut et fort qu'il ne servirait pas le mouton à un chien mourant. Il se décida finalement (et bien lui en prit) pour une tourte au boeuf et se laissa tenter par un petit morceau de macareux en saumure (tellement grande était sa méfiance qu'il m'en fit auparavant manger un morceau).

Si l'on en croit ses Voyages, Thomas Pennant arriva dans notre région au début de l'hiver. Il traversa des contrées montagneuses pour arriver à une gorge parsemée de gros rochers, si abrupte et si dangereuse qu'il dut descendre de sa monture et mener son cheval à travers landes et chênes sessiles, jusqu'à ce qu'il aperçût des hauteurs un vallon qui s'élargissait pour atteindre le confluent de deux grandes vallées, là où les eaux des fleuves se rejoignaient pour former une étincelante cascade d'un bleu d'azur.

Lorsqu'il atteignit ce confluent dans l'après-midi, il prit la direction de la mer et suivit le fleuve jusqu'au port bruissant d'activité qui se trouve à proximité de notre ville. Fidèle à son sens de l'anecdote et à son habituelle faculté de rencontrer l'insolite par un heureux hasard, il tomba vers le milieu de l'après-midi sur une femme remarquable, connue de tous, qui vivait dans une simple cabane tout près du port.

Je cite de ses Voyages : De ce côté du port vit une femme célèbre, Margaret, fille d'Evans, dernier représentant de la vigueur de corps et d'esprit des anciens habitants de cette région. A l'heure où j'écris ces lignes, elle doit avoir dans les 90 ans. Cette femme extraordinaire fut le meilleur chasseur, le meilleur fusil et le meilleur pêcheur de son époque. Elle entretenait au moins une douzaine de chiens, terriers, lévriers et épagneuls, tous d'excellents spécimens de leur race. Elle tua plus de renards en une année que des battues organisées en une décennie, ramait vaillamment en véritable reine de la rivière, jouait superbement du fiddle et connaissait à fond notre ancienne musique, sans nullement négliger les arts mécaniques, car elle était experte en menuiserie, et, à l'âge de 70 ans, elle était la meilleure lutteuse du pays, et bien peu de jeunes hommes osaient s'affronter à elle. Quelques années auparavant, cette formidable chasseresse avait une servante qui lui ressemblait en tous points, fidèle compagne que la mort finit par lui arracher. Margaret était également forgeron, cordonnier, charpentier de marine et factrice de harpes. Elle ferrait elle-même ses chevaux, se fabriquait ses propres chaussures et administrait le transport du minerai de cuivre du sommet de la montagne à la vallée. Tous les poètes du coin rendaient visite à Margaret et célébraient ses exploits en vers bien tournés. En fin de compte, elle accorda sa main au plus efféminé de ses prétendants, comme si elle avait désiré maintenir ainsi la supériorité que lui avait conférée mère nature.

Je connaissais bien Margaret, car, désireux que j'étais de conserver la maîtrise de ma langue maternelle, qui était tombée en désuétude dans cette ville, je lui rendais fréquemment visite. De nos jours, il m'arrive très rarement d'entendre parler ma langue au Blue Angel, ce qui m'attriste profondément, et dès que j'en entends quelques mots, mon coeur bondit et je m'empresse d'accueillir le locuteur. Il s'agit, si je ne me trompe, de la plus vieille langue parlée dans cette région du globe, une langue antique, ce qui a causé son déclin, car tous les nouveaux mots ont trait au commerce, à l'appropriation foncière, aux litiges juridiques, à la maladie et à l'art de la guerre, et ils ont été forgés par les envahisseurs. Margaret et moi nous délections à dénicher dans de vieux dictionnaires étymologiques (elle en avait empilé pour former une sorte de trône, sur lequel elle s'asseyait fréquemment !) les mots tombés en déshérence. Ainsi, au cours de ces nombreuses et paisibles après-midi, nous avions trouvé pas moins de 39 définitions de la pluie (y compris celle du doux rideau gris annonciateur de l'automne), ainsi que 21 mots apparentés pour décrire le vent (vous serez peut-être intéressés de savoir que le mot ouragan vient de Hurakan, qui est le Dieu des Tempêtes).

La grammaire de notre langue est si précise que chaque phrase est unique et ne saurait être répétée. Notre langue a également un caractère mystique, et quand nos ancêtres entrèrent pour la première fois en contact avec l'anglais, ils narrivaient pas à croire que cette idiome était aussi simple, et ils passèrent des années à tenter d'y déceler un secret, un code, une version cryptée de la langue ,qui, comme pour la nôtre, aurait eu une vertu spéciale et sacrée, ce qui n'était bien évidemment pas le cas! Il existe d'autres différences : dans notre pays, mentionner le nom de quelqu'un moins d'une année après sa mort est tabou, et, il y a bien longtemps, quiconque prononçant un mot défendu était susceptible d'être mis à mort. Fort heureusement, cette pratique est à présent tombée dans l'oubli.

Lisez également Le roman noir chez les Gallois, un article de Tony Bianchi.













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