Le roman noir chez les Gallois

Niall Griffiths
Wreckage ngriffiths
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Niall Griffiths est né à Liverpool en 1966, dans cette ville aux liens très étroits avec le nord du Pays de Galles. Après des études d'anglais à Cambridge et des séjours dans diverses villes de Grande-Bretagne, il s'établit à Aberystwyth, dans l'ouest du Pays de Galles. Avec Grits (Jonathan Cape, 2000), féroce roman polyphonique où alternent d'authentiques voix du terroir, il fait une entrée fracassante sur la scène littéraire. Le roman fait en ce moment l'objet d'une adaptation télévisée. Dans la foulée, il publie Sheepshagger (Ianto l'enragé) (Jonathan Cape, 2001), dans lequel le regard se fait encore plus acéré, et qui vint confirmer la réputation d'écrivain que qualité de Griffiths et l'originalité de son talent littéraire. Suivirent Kelly and Victor (Jonathan Cape, 2002), puis Stump (Souche, Jonathan Cape, 2003). Son roman le plus récent s'appelle Wreckage (Naufrage, Jonathan Cape 2004).




Pendam Mountain
Pendam Mountain est un extrait d'un ouvrage en cours de Niall Griffiths. Traduction de Christian Le Bras.
Je suis tout là-haut sur la route de Pendam Mountain en cette fin d'après-midi d'été. Je marche et je grimpe depuis des heures. Le soleil m'a chauffé à blanc la peau, l'a tendue à craquer, brûlante et à vif, et les insectes et la lande ont laissé sur mes mollets, sur mon visage et le dos de mes mains des égratignures perlées de rouge et des boursouflures rigides et fibreuses.

Le sel, dont le vent porte parfois jusqu'ici les effluves, a desséché mes lèvres et mes paupières, et jusqu'à mon gosier, et bientôt il me faudra impérativement boire, et il est bien plus présent, ce sel marin, que l'océan qui scintille de mille feux à l'extrémité de la vallée là-bas, entre les montagnes à l'ouest et le bouquet de bâtiments qu'elles encerclent, la ville toute ramassée paraissant vue d'ici alluvions littoraux, moraine, roches ignées ou roches volcaniques, rien qui évoque l'action de l'homme même si cette ville est son oeuvre.

La rumeur de la ville n'atteint pas ce lieu, trop haut, trop loin. Le soleil bas qui la surplombe, semblable à un doublon terni, virera bientôt à l'écarlate et embrasera l'horizon de silex. Vu de ce sommet isolé, il n'est qu'une chimère, un mirage, rien de plus qu'un rêve.

Les gens ne viennent pas dans cet endroit haut perché, tout au moins pas aujourd'hui. Je n'ai vu aucun autre être humain depuis que je suis là-haut, à part le reflet de mon visage, fractionné, tout strié et éclaté en mille miroirs dans le ruisseau où je me suis agenouillé pour boire. Car tout en cet endroit est hostile à la présence humaine : les insectes assoiffées de sang, la lande et les orties piquantes comme des baïonnettes, les traîtres marais sous les touffes d'ivraie roussies par le soleil, où tout à coup on s'enfonce.

Dans ce lieu étrange se dissolvent rapidement les quelques signes d'intervention humaine : les poteaux des clôtures deviennent des tours de guet pour les autours, les pierres levées, sur lesquelles noircit le sang en séchant et où les bréchets finissent par ressembler à du papier, friable comme du papyrus, laissant une poussière de talc mort au doigt curieux qui les palpe, des perchoirs pour l'émerillon et le faucon. Quelques instants auparavant, ma présence avait troublé un busard dévorant une carcasse de mouton et l'avait fait s'envoler, lourdement chargé de viande et curieusement disgracieux, au sommet d'un poteau téléphonique, traînant après lui de longues entrailles dégoulinantes. Cet odieux oriflamme descendait jusqu'au milieu du poteau, là où commencent les crampons métalliques, entre lesquels s'étaient tissées des toiles d'araignée, qui ce matin nimbaient le ciel bas et le soleil ascendant de scintillante rosée.

Ici pousse la grande aunée, ici pousse la ciguë, ici pousse la scutellaire avec ses robustes fleurs capées, violemment violettes sur la morne lande environnante. Les béantes fleurs dentées happent l'air étouffant et pullulant d'insectes. Il y a des frelons, tels des guêpes sous stéroïdes, dont le bruissement de basse vrombit dans les cavités de pierre sèche. Il y en a un en train de déchiqueter un papillon. Il est si gros que l'ont peut voir ses mandibules au travail. Il s'élève avec sa proie pour revenir à la ruche, tel une unique et massive créature multiptère.

Je grimpe jusqu'à une crête. L'impulsion est forte d'aller encore plus haut que je ne le suis déjà, de réduire en cet acte ascensionnel le monde entier à une affaire purement physique dans sa minutie, à l'échelle de quelques centimètres, juste ma chaussure boueuse s'élevant jusqu'au rocher, infime épopée d'une unique enjambée, répétée encore et encore et encore. Juste ce besoin de repousser dans un halètement ce monde lointain et frénétique, de sentir le mugissement du coeur, comme s'il attendait une punition pour cet acte de défi, ce souverain mépris de la pesanteur, la rébellion qui nourrit cette union fusionnelle à la roche.

Cette prescience des nuages. Combien sauvage est cette sensation de bander les muscles arc-boutés de son corps et de son esprit contre l'aspiration de la pesanteur, de la planète, contre l'attraction de la terre plate en contrebas ! Ah, se fondre dans le magma, se muer en gabbro ! L'humeur saline qui brille comme du schiste sur ta peau, et ta respiration qui tonne aussi fort à tes oreilles que le vent chaud au contact avec la matière brute, avec le vent et la lumière et l'espace et le vide, maudit soit ton esprit agité et apeuré, lest plus pondéreux que tout ce que tu emportes, poids mort qui entrave ta marche. Ma sueur se répand sur les rochers et ma respiration poussive se perd dans la moiteur de l'air.

S'il existe ici un protohyle, c'est bien toi et tu es lui. Reste ici assez longtemps et l'ivraie grimpera pour s'insinuer par la plante de tes pieds dans tes veines, tel un reptile. Les insectes viendront s'abriter dans le creux de tes oreilles et dans les conduits de tes narines. Il se peut même que tu entendes une voix que, sans le savoir, tu as toute ta vie souhaité entendre. Tu deviendrais aisément un esclave, théurgique et plus heureux en cette folie que tu ne l'as jamais été, comme tu ne l'as jamais été.

Je suis au sommet de la crête. Je ne peux monter plus haut. Une fois apaisée ma respiration, je bois un peu d'eau, chaude et ionisée, et je fume une cigarette. Au-dessous je vois la tourbière d'où s'élève cette crête, l'épine dorsale d'une créature indéfinie émergeant de la boue noirâtre, le doigt crochu de quelque horreur chtonique, et à mi-hauteur, des nuages de moustiques qui volètent et couinent, engloutis par les fusées des hirondelles et des martinets, gavés des insectes de l'été mais toujours animés d'une avidité inébranlable, d'une choquante intensité.

Des lames d'oiseaux fendent ce miasme insectueux qui s'élève du cloaque comme une vapeur. Ils sont d'une énergie démente, ces oiseaux, frénétiques dans leur fauchante rapacité. Des oiseaux-démons, pensait-on autrefois qu'ils étaient, avec cette vitalité et la résolution chauffée à blanc de leur être, que les âmes simples ne pouvaient qu'assimiler à la noirceur et au diabolisme, les esprits profondément ébranlés par le spectacle de l'ébriété de ces oiseaux-épées en prise au délire de leur propre célérité. Le ravissement évident qu'ils tirent de leur vol et de la terreur qu'ils répandent, cette ivresse sauvage et toute physique, aussi antique que ces collines. Je les observe un instant, ces traits d'énergie infatigable se découpant sur le ciel qui commence à se teinter de gris. Il font partie de ce tout. Il ne saurait en être autrement.

Le soleil descend. Je suis épuisé. Tout là haut, l'appel désolé des busards, là-bas dans la vallée le croassement des corbeaux dans les arbres, et ici, parmi les fusants oiseaux et le strident gémissement des mouches, une solitude totale, fastidieuse et redoutable, dont on ne sait si elle monte de la vieille terre où pourrissent les ossements ou si elle descend du ciel parsemé de vie, ou peut-être des deux, m'étreignant comme dans un étau. Tout m'est étranger et désolé ici, dans ce monde de créatures ailées, et qui n'a cure de ma présence. Qu'est-ce que je fais ici ? Dans l'air, des effluves de mer surchauffée. Tout est proie. Je commence à entrevoir l'ébauche d'un ténébreux dessein, bien trop ténébreux pour que j'en supporte la vérité, et il me faut boire, pensé-je, et vite. Le besoin a fondu sur moi de façon soudaine mais pas totalement inattendue. Tel un moustique, il vient se cogner à mes oreilles, à mes paupières, à l'intérieur de ma gorge desséchée. Dans la prochaine vallée il y a un pub.










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