LA LANGUE CORSE

La langue corse
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La langue corse a un statut officiel déterminé dans le cadre de l'Etat français auquel l'île appartient. Au même titre que les autres 'langues de France', le corse est donc défini comme une des 'langues régionales ou minoritaires parlées traditionnellement par des citoyens français sur le territoire de la République, et qui ne sont langue officielle d'aucun Etat'. La loi Deixonne (1951) qui admet l'enseignement facultatif des langues régionales a été étendue au corse en 1973. Malgré des avancées notables, le corse n'a pas encore à l'heure actuelle de véritable statut juridique, et cela, bien qu'il jouisse d'une certaine reconnaissance officielle sur le plan régional. La plupart des Corses d'origine parlent le corse dans la vie privée, mais dans les situations formelles de communication cette langue reste sous-employée. Par exemple, à l'Assemblée de Corse, le français demeure généralement la langue d'usage, mais certains grands débats suscitent parfois l'émergence du corse, surtout de la part des conseillers nationalistes et autonomistes. Au plan local, beaucoup de conseillers municipaux délibèrent en corse, mais n'écrivent et ne lisent les actes officiels qu'en français.

par Jean Chiorboli.

L'impression que l'on a quand on compare les caractéristiques du corse moderne à celles qui transparaissent dans les textes anciens de l'aire corse est celle d'une remarquable continuité malgré les changements inévitables dus aux dynamiques internes et aux influences externes. Seule pour l'instant la latinisation a pris en Corse la forme d'une substitution linguistique a peu près totale (mais personne ne proteste contre la "corruption" du corse par le latin...), même si subsistent encore de rares témoignages de ce que l'on appelle prélatin (ou "méditerranéen").
Malgré leur influence considérable, ni le toscan ni le français n'ont gommé entièrement les caractéristiques linguistiques originales du corse. L'époque actuelle est tout autre, eu égard aux moyens dont dispose la langue dominante d'aujourd'hui, sans commune mesure avec ceux qui existaient avant l'avènement de l'école obligatoire et de la mondialisation. Dans les deux cas on a eu contact de langues, mais si l'on peut parler dans le cas du couple corse-toscan d'un bilinguisme d'élite, il faut parler aujourd'hui de bilinguisme social corse-français, avec des répercussions radicalement différentes à tous les niveaux. C'est pourquoi, à côté des réels progrès enregistrés dans de nouveaux domaines d'emploi comme l'école, le livre, la presse écrite et les médias, la régression de la pratique orale est constante. L'opinion généralement admise est qu'une politique volontariste et ambitieuse est indispensable pour assurer la pérennité de la langue historique des Corses.



Le corse : langue romane
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Le Lexikon des langues romanes, récente monographie qui fait actuellement autorité en la matière, a attribué une place spécifique au corse, à côté de l'italien et du sarde. De même a-t-on enregistré le nouveau statut de "langue à part entière" du corse, classé comme l'une des 12 langues modernes du groupe occidental de la famille indoeuropéenne.

L'appartenance du corse à l'espace roman ne fait guère de doute, ni l'héritage latin du corse, comme le montre d'ailleurs la toponymie qui conserve des archaïsmes latins ailleurs disparus ou rares ainsi que les spécificités sémantiques du lexique corse commun (cf.infra). Contrairement à ce qui se dit encore parfois, le corse ne dérive pas directement du toscan. Il est issu du latin oral, origine des parlers romans. Le latin, importé en Corse à partir du 3e av. J.C., se substitue peu à peu à la langue autochtone (substrat méditerranéen, ou pré-latin) pour devenir comme dans tout l'occident le véhicule principal de communication jusqu'au démantèlement de l'unité du monde romain (entre le 5e et le 8e siècles ap. J.C.).

A partir du 9e siècle émergent comme entités autonomes les variétés régionales. Parmi les dialectes "victorieux" qui prospèrent avec plus ou moins de fortune sur les ruines du latin, il y a ceux de l'Italie centrale et méridionale, et des îles comme la Sardaigne et la Sicile. Certains vont avoir une grande influence sur le corse, notamment le toscan qui va progressivement s'imposer d'abord comme langue littéraire hors de son aire (15e siècle) puis comme langue de l'Etat-nation italien (19e siècle). Or, au moment où est proclamée l'Unité italienne, la Corse a basculé dans l'orbite de la France (18e iècle)

La situation sociolinguistique corse telle qu'on peut l'observer encore aujourd'hui est donc déterminée par un faisceau complexe d'éléments à prendre obligatoirement en compte, citons le substrat prélatin, la latinisation, le contact linguistique et culturel avec le toscan et les autres variétés italoromanes centroméridionales et insulaires, puis avec le français. C'est ainsi qu'a été façonnée la langue des Corses telle qu'elle existe aujourd'hui, indépendamment de la conscience et des croyances de ces derniers.



Caractères linguistiques du corse

Les premières oeuvres littéraires en langue corse datent de la fin du 17e (G.Guglielmi né en 1644), c'est-à-dire à l'époque où les Corses ont pris conscience de leur bilinguisme. Cependant l'analyse attentive des textes produits par des Corses dès l'an 1000 dans les langues écrites de l'époque (latin, toscan) permet de déceler des traces de la langue orale des scripteurs. Ces "lectures en filigrane" ont permis de faire progresser la connaissance du "corse ancien", révélant des traits linguistiques encore manifestes dans le corse moderne. On trouve ainsi dans des textes du 13e siècle se présentant au premier abord comme toscans, des traits spécifiquement corses.

On citera pour la phonologie le -u final atone (tuttu, vivu au lieu de tutto, vivo dans un document vulgaire de 1242 découvert à Bastia) pour la morphologie l'article lu comme en corse moderne au lieu de lo comme en toscan, le gérondif en -endo au lieu de -ando, le relatif typique du corse chì au lieu de che, le genre de certains noms (fiche "figuiers" au féminin et non au masculin comme ailleurs et notamment en toscan).

De telles spécificités concernent aussi les autres niveaux linguistiques. Voici quelques-uns des traits relevés dans un texte notarial du 15e siècle, illustrés d'un exemple en corse moderne suivi de sa traduction en français.
- Construction directe de verbes intransitifs:
ùn lu parlu più (à Petru)
"je ne lui parle plus" (à Pierre)
- Emploi du féminin en fonction de neutre:
quessa hè vera
"ça c'est vrai"
- Emploi de l'article défini avec certains noms abstraits:
aghju a fame
"j'ai faim"
- Cordination à valeur de construction infinitive:
vai è chjama à Matteu
"va appeler Mathieu"
- Infinitif coordonné:
falgu, u tombu, è strascinà lu pè a coda
"je descends, je le tue, et je le traîne par la queue"
- Subjonctif passé dépendant d'un présent:
hè ora ch'ellu cullessi
"il est temps qu'il monte"
- Subordination et tendance à la pronominalisation obligatoire:
era ghjusta ch'è no cantessimu ancu noi
"il était juste que nous chantions aussi"
- Utilisation de la particule ET(è):
ind'è tè, cum'è tè/cumu femu?
"chez toi, comme toi/comment faisons-nous?"
- Interfixe issu de -IDIARE:
caccighjeghju/caccighjemu
"je chasse/nous chassons"

Stratification lexicale :

Comme pour toutes les langues, le lexique du corse est formé de mots autochtones, d'emprunts, et de mots étrangers (distinction seulement valable à un moment précis de l'histoire d'une langue : par exemple tous les mots latins qui sont entrés dans la langue corse à partir du 3e siècle avant J.C. ne sont plus considérés aujourd'hui comme "étrangers" bien qu'ils aient pris la place de mots "autochtones" plus anciens). Si la composante toscane a été souvent mise en relief, il n'en va pas de même pour l'élément génois, qui n'est pas considérable mais probablement plus consistant que la centaine de mots cités d'ordinaire. La composante française est très importante : si les emprunts (ex. aviò, 'avion') sont facilement reconnaissables, il n'en va pas de même pour les calques (ex. un mondu scemu, 'un monde fou' où l'adjectif se charge d'une signification qui, en français même, n'est apparue qu'à la fin du 18e siècle.

Onomastique

La toponymie corse porte les traces de mots latins archaïques disparus ou rares ailleurs (lucus "bois sacré"; "bois") ainsi que de termes d'origine clairement latine si nombreux que les citations sont superflues. Nous avons là la preuve que la latinisation de la Corse est achevée au moment où apparaissent les vulgaires romans, y compris ceux qui comme le toscan vont connaître une fortune considérable.

Le vocabulaire fondamental

S'agissant du corse il suffit de citer quelques verbes du lexique corse de base: falà "descendre", cullà/cuddà "monter", tumbà "tuer", piantà "(s')arrêter", lampà "lancer", caccià "enlever", stracquà "coucher", travaglià "travailler", discità "réveiller", sciuscià (si) "(se) moucher"... Quelle que soit leur origine, autochtone ou importée (selon certains auteurs le type caccià par exemple n'est présent qu'en Corse avec la "densité sémantique" qui est la sienne), ils n'existent simultanément dans aucune autre langue. De nombreux linguistes n'ont pas manqué de souligner les spécificités du corse, notamment les évolutions sémantiques originales et autonomes du fond latin. C'est par exemple le cas de carciula "cave, fond, abri pour animaux d'élevage..." qui est resté en corse très proche du contenu primitif de l'étymon latin CARCER.


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