LA PROSE D'UNE ILE

Une prose dialogique
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Nous brosserons un panorama succinct de la « prose corse » -d'une part dans l'espoir d'expliciter un domaine qui reste bien largement méconnu du public extra-insulaire, d'autre part parce que nous restons persuadés que si la création corse s'est le plus souvent référée aux prestigieux modèles culturels italien, bien longtemps, puis français-, elle peut désormais se prévaloir d'une petite histoire littéraire, presque bicentenaire. A travers quelques exemples significatifs on peut voir en effet comment la « conscience linguistique nouvelle, réflexive et critique, vis-à-vis du langage » qui, pour Bakhtine, est à l'origine du roman, a, en Corse aussi, pu prendre corps dans une authentique création.

par Paulu Desanti

Si l'on fait exception des contes, légendes et récits tardivement compilés à partir de l'oral, les premiers essais de prose en langue corse datent de 1896. Elles sont le fait d'un auteur qui fait figure de père fondateur : Santu Casanova (1850 -1936) en créant le « premier » journal en langue corse A Tramuntana (La tramontane). La fin du 19e siècle, en Corse, est une époque où les lettrés n'ont presque plus accès à l'italien, langue traditionnelle à l'écrit, sans pour autant posséder encore la langue officielle, le français.

En a résulté un usage nouveau de la langue corse dont Casanova fut l'initiateur, mais non unique, comme en témoigne trois mois avant le sien la parution du journal U libecciu (le libeccio), dirigé par Ghjuvan Carlu Romanacce, qui lui aussi ouvrait la langue corse à d'autres horizons. Cela nous semble démontrer assez bien que la naissance de la prose corse était non seulement inscrite dans « l'air du temps » mais correspondait même et surtout à une situation historique particulière : une béance linguistique qui n'est pas si éloignée des grandes ruptures où Bakhtine voit la naissance de la prose : période de « repli sur le dialecte » lorsque les langues monolithiques qui étaient jusque là efficientes perdent leur place ou, pour le français, tardent à trouver la leur.

Longtemps, ce seront les articles de Santu Casanova qui feront référence, bien plus que les deux recueils de textes qu'il publiera plus tard . Dans Papiers d'identité(s), G.Thiers, voit dans cette prose un texte « constamment émaillé de formes manifestement marquées par le contact avec le français et, à un degré moindre, l'italien,(...) influence (qui) ne se limite pas à quelques traits linguistiques isolés (mais à) l'ensemble du texte, au niveau de la syntaxe, de la morphologie et du lexique. » et conclut que ces « moyens linguistiques divers (du trait proprement corse à l'interférence caractérisée) sont entièrement subordonnés à l'effet que le polémiste entend produire. »

De fait les effets de « dénotation » permis par les gallicismes sont aussi autant de traits qui acquièrent paradoxalement une saveur peu commune. Il est frappant de noter que lorsque l'auteur s'adresse directement à ses compatriotes, il retrouve un accent plus authentique et des constructions parfaitement idiomatiques. En bref, nous ne sommes pas loin, par le joyeux brouillage des codes linguistiques, de ce « plurilinguisme » dont parlait Bakhtine, ni d'une vocation carnavalesque de cette prose tout à la fois conservatrice et novatrice, mais assumant cette contradiction.

Après Santu Casanova, l'élan sera donné. Il faut ici citer les prosateurs Maistrale , Prete Gentili , Dumenicu Carlotti et ceux qui les premiers s'essayèrent à la forme romanesque, le plus souvent sous forme de feuilletons publiés dans les journaux insulaires : Marco Angeli, avec Tarra Corza, ou Marcellu Alessandri di Chidazzu, avec Dumenicu d'Altaleccia. Mais ces deux tentatives étant inabouties, c'est en 1930 que le premier « roman corse » verra le jour : il s'agit de Pesciu Anguilla, de Sebastianu Dalzeto.

Oeuvre étonnante d'un autodidacte qui s'était déjà essayé au roman français. C'est un roman d'apprentissage contant l'ascension sociale, dans le cadre du Bastia de la fin du 19e siècle, d'un jeune cireur de chaussures, Pesciu Anguilla, un surnom qui suggère un jeune aussi leste que le poisson et l'anguille. Une oeuvre qui, pour son préfacier de 1990 est « la légitimation d'un parler bâtard » , en l'occurrence ce corse de Bastia, fortement métissé, « toscan mâtiné de lucquois et de génois, en contact avec un français de plus en plus envahissant » et se laissant « pénétrer de parlers rustiques » , -un style en un mot où tant les « langues » que les « langages » se mêlent, au point que le roman fut réputé intraduisible. Et Marie-Jean Vinciguerra de le noter en ces termes : « A cette charnière de deux siècles, la toge d'un toscan académique est en train de se déchirer. La « lingua togata » d'une culture cultivée se défait au profit d'une langue populaire qui sourd, de toutes ces strates bousculées, savoureuse, coruscante et lyrique ».

Ce « style » de Dalzeto est aussi une illustration exemplaire du « plurilinguisme » de la prose qu'analysait Bakhtine. Le quatrième chapitre de son roman, intitulé « U votu a Lavasina » (le voeu à Lavasina) est à cet égard fort significatif. On y assiste à un pèlerinage vers Lavasina, en vue d'y remercier la vierge à la suite d'un naufrage où le héros eut la vie sauve. S'y retrouve une « clique » d'étranges pèlerins, avec tambours et trompettes, pour la plupart amis de bamboche du père, et c'est alors l'occasion pour Dalzeto d'orchestrer une formidable cacophonie de tous les « langages » possibles des différents personnages, depuis le fiancé de la soeur du héros, Pergaloun, qui s'exprime en provençal, le prêtre, confessant en italien, l'ami ivrogne, qui entonne des chansons patriotiques françaises, jusqu'au père lui-même qui s'amuse à imiter les différents accents des différents parlers de l'île.

De la même façon, du caractère religieux initial, on passe à la franche impiété (la messe est par exemple interrompue par un « aux chiants ! » (aux champs), lancé par un des protagonistes), chacun s'adonnant vite à une ripaille gargantuesque, sur fond d'ivrognerie. Carnavalesque donc, à tous les sens du terme, que cette « contre-culture populaire du rire» effectivement soutenue par une « « attitude fondamentalement nouvelle vis-à-vis du langage ».

La suite du roman le prouverait à l'envi. Mais il est surtout remarquable que le ton pesamment didactique dont témoignent souvent les romans écrits en français par Dalzeto disparaît ici pour laisser libre cours à une idéologie multiple, aussi multiple que les langues employées, aussi multiple que les personnages dépeints.
Pourtant, cette « leçon » « polyphonique » de Dalzeto restera longtemps sans écho. D'une part parce que, dans l'après-guerre, la production en langue corse subira fortement une certaine mise à l'encan liée à la dérive droitière des principaux mouvements autonomistes auxquels elle était liée ; d'autre part parce que l'on s'installe bientôt dans une sorte de récit où la « pratique remémorante », lorsqu'elle n'est pas un simple effort de traduction, va presque seule tenir le haut du pavé, peu de productions prétendant à l'appellation de roman . Il faudra donc attendre les années 1970 pour qu'un évident regain culturel vienne quelque peu bouleverser les données.

De 1973 à 1987, c'est en effet une nouvelle génération d'auteurs qui, autour de la revue emblématique Rigiru (Le Renouveau), a envahi la scène littéraire corse. La prose y a tenu une place non négligeable. Cette importante prise de conscience, qui a caractérisé ce que l'on a appelé la « rumpitura di u sittanta » (la rupture des années 1970), a permis l'éclosion d'oeuvres qui paraîtront un peu plus tard. On citera par exemple R.Coti, né en 1944, et qui a indéniablement dominé cette période ne serait-ce que par sa prolixité, G.Thiers , G.G.Franchi, G.Fusina, S.Casta et M.Poli.

On ne saurait bien sûr enfermer tous ces auteurs dans le fourre-tout pratique de la « génération des années 1970 » ; du moins peut-on noter qu'ils ont tous tâché d'inscrire le roman comme « horizon d'attente » et que chacun s'est plus moins heurté à cette « polyphonie de la prose» dont nous parlions plus haut.

Si on laisse de côté Ghj.Ghj Franchi, M.Poli et Lisandru Marcellesi, dont les motivations sont plus traditionnelles, c'est le cas de R.Coti dont A signora (la Dame), est un récit, plus sans doute qu'un roman. Constitué à près de 80 % par les dialogues des protagonistes, le texte, quasiment porté par les mots, est tout entier tissé de digressions. C'est le cas de G.Fusina qui « invente » la notion de « prose elzevire », sorte de « marge » où peuvent se définir ces écrits corses inclassables et caractérisés par leur brièveté; c'est le cas pour S.Casta, qui, dans un roman historique, L'acelli di u Sariseu (Les oiseaux du Sariseu) évoque le passage de la domination pisane à la domination génoise à la fin du Moyen Age. Il y voit la source d'une nouvelle « identité » corse qu'il exprime dans un style d'une belle complexité renouant avec l'épopée, dans un plagiat léger mais substantiel des vieux chroniqueurs de la corse). C'est enfin - et peut-être surtout- le cas pour Ghj.Thiers qui, dans A funtana d'Altea, (La fontaine d'Altea, traduit par l'auteur sous le titre de Les glycines d'Altea) laisse faire à Brancaziu, un « poète micro-régional », une « chronique » de la Corse actuelle dont l'ordonnance vient vite à se disloquer au profit d'autres voix, collages divers ou fumaturi en style indirect libre, dans une impossible objectivité.

Ces récits novateurs nous semblent avoir ouvert la voie. Ils ont en tout cas précédé (bien qu'ici la chronologie s'enchevêtre) le vivifiant regain actuel. De fait, à partir des années 1990, et notamment sous l'égide et sous l'impulsion du Centre Culturel Universitaire (CCU) qui organise différents concours) un changement notable a eu lieu. Les causes sont nombreuses : une politique éditoriale plus audacieuse 'notons que les éditions Albiana consacrent actuellement à la langue corse 30% de leur catalogue ; la possibilité désormais offerte de se faire entendre dans différents média et en général la généralisation du corse à l'école et dans l'espace public. De 1988 à 2003, ce ne sont pas moins de 12 romans qui ont vu le jour. On peut y adjoindre pour la prose 16 recueils de nouvelles, collectifs ou individuels - ce phénomène de la nouvelle étant du reste certainement l'un des plus significatifs.

Une série d'ouvrages où l'écriture, loin de céder aux tentations de l'académisme, a su faire sien un stimulant rejet de la diglossie : refus de cette alternative langue dominante/langue dominée, posée comme un « soit l'un soit l'autre » absolu ; refus, de la même façon, de s'inscrire tout autant dans une « pratique remémorante » que dans l'engagement idéologique (sauf bien sûr à considérer qu'écrire en corse en est d'ores et déjà un) ; ouverture enfin au monde extérieur en cela que ces récits n'ont plus exclusivement la Corse comme cadre géographique ou sociologique. M.Biancarelli, par exemple, n'hésite pas à évoquer l'exil de Saint Jean à Patmos, ou la mort de Sweig au Brésil. Quant à Ghjuvan Maria Comiti, dans un récent roman « policier », il crée le personnage de Cordilione, dont les principales enquêtes se situent en Sicile.
Mais cela mis à part, les traits les plus voyants de cette prose « nouvelle » sont sans doute la distance humoristique qu'elle sait pratiquer. Un caractère désinhibé, désacralisant, et, surtout, ironique - ce qui n'interdit d'ailleurs pas certains auteurs, et non sans talents, de s'inscrire dans une veine plus traditionnelle (voir P.Ottavy, G.Benigni, P.Leca). Un usage de la langue qui nous renvoie encore à la vision de Bakhtine: « le plurilinguisme s'est organisé sous sa forme la plus évidente et en même temps la plus importante historiquement, dans ce qu'on a appelé le roman humoristique ».

Avec Diodoru di Sicilia Petru Mari réalise une confrontation anachronique et savoureuse entre le philosophe grec et les réalités de la Corse et du monde d'aujourd'hui. Il joue ainsi de la façon dont la langue corse intègre la modernité dans une volonté de désacralisation ironique. Dans une nouvelle intitulée Ahù tiré de son recueil Macagni au titre ambigu (« plaies/plaisanteries »), A. Di Meglio met lui aussi en place une stratégie narrative dialogique, avec un narrateur qui n'est autre qu'un chien. Les écrits de Marco Biancarelli ont de même eu le grand mérite de mettre un coup de pied dans la fourmilière en s'imposant, avec une écriture volontairement rageuse et dans un corse que les puristes désapprouveraient sans nul doute. Il y a là un ton inédit en corse, souvent provocateur, et qui n'est pas sans rappeler le John Fante des Bandini ou les ouvrages percutants de catalans comme Sergí Pamies ou Quim Monzó) : hormis que l'auteur, dans une joyeuse verve iconoclaste, se sert là encore des interférences français/corse de la langue de la rue pour donner corps à son propos.

Quant à G.L.Moracchini, qui exploite littérairement le fond magico-religieux traditionnel de la Corse, il vient de donner avec www.mazzeri.com (Albiana-CCU, 2004) un recueil de nouvelles dont le titre suffit à montrer le dessein. Travaillant la figure emblématique du mazzeru (« massier » qui s'adonne à la chasse onirique et prédit la mort de certains membres de la communauté), il la confronte à des contextes au prime abord saugrenus : échanges télématiques, préoccupations de carrières universitaires, fréquentation des supermarchés. Il tire de cette juxtaposition des effets très réussis et une tonalité générale de désenchantement ironique et lucide.

Outre le dialogisme, on pourrait encore ajouter bien des traits caractéristiques de ce ton nouveau. Dans un livre récent, Umberto Eco évoque par exemple, cette fois pour la littérature mondiale, ce qu'il nomme les « caractéristiques de la narrativité dite post-moderne » où il cite entre autres phénomènes « l'ironie intertextuelle ». Sans vouloir à tout prix tirer ces textes vers la modernité littéraire corse on remarquera que bien des écrits d'aujourd'hui répondent à ces définitions. C'est le cas par exemple de P.Mari, encore lui, qui nous propose, toujours dans son Diodoru di Sicilia, différents modes de lecture : « Bona, avà, femu sosta è riflettimu una stonda à prupositu di issu racontu. Si pò leghje à u primu, u sicondu o u terzu gradu. Ghjè un racontu demogradu. » (Bien, maintenant, faisons une pause et réfléchissons un instant à propos de ce récit. Il peut se lire au premier, deuxième ou troisième degré. C'est un récit « démogradé »). C'est aussi le cas de Lucia Giammari qui, dans une de ses nouvelles du recueil Ci sò (« Il y en a », (CCU.1995), se livre à une sorte de réécriture en prose d'un « vocero » (chant funèbre représentatif de la poésie corse), procédé là encore qui n'est pas loin de l'ironie intertextuelle.

Devant le cortège des familiers venus présenter leurs condoléances la fille du trépassé dialogue mentalement avec son père et stigmatise, en traits forts savoureux, les vices de chacun des arrivants. C'est enfin le cas de Paulu Desanti (Pitretu è Bicchisgià, 1968), dont l'oeuvre, déjà importante, est campée sur cette attitude et développée sur ce type de style. De la simple drôlerie au sarcasme décapant, révélateur de l'absurde d'une société instrumentalisée et sans repères, son ironie joue sur toute la gamme, dans ses nouvelles comme dans ses pièces de théâtre. La langue corse y joue de toutes ses ressources, jusques et y compris dans des interférences avec le français.

Avec ce coup d'oeil sur la prose corse d'aujourd'hui, on perçoit la tendance générale d'une littérature qui a pu produire quelques oeuvres d'importance, en réaction contre l'effritement constant de son tissu linguistique et en en faisant une marque stylistique. Le processus mortifère qui menace la langue corse y a ainsi joué, paradoxalement, un rôle générateur. En quelque sorte, le contact de deux langues, sclérosant ou fatal dans une situation diglossique, a ici été transformé, quelquefois, en avantage -générant, nous espérons l'avoir montré, un dialogisme inédit. En vivant sur le « fil du rasoir », la littérature corse montre qu'elle a « quelque chose à dire ».












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