dans ce numéro
LA PROSE D'UNE ILE
G.L. Moracchini
G. L. Moracchini
1. La compagnie des mazzeri
Un jour, Ange se présenta chez lui. C'était le signe qu'Alexandre devait commencer à être mazzeru. Le soir, au coucher, sa mère mit un bout de ruban rouge sous son oreiller. Dans un rêve, Alexandre prit son fusil pour prendre un poste de chasse près de la rivière. Le ciel sans nuage paraissait si haut ! Aucun souffle de vent ne troublait les lieux ! C'était une nuit à sanglier !
Alexandre attendait sans désemparer. Heureusement que le temps passe plus vite dans les rêves ! Il entendit un grognement et enfin un jeune sanglier apparut ! Un seul coup suffit à Alexandre pour le jeter bas. Le sanglier poussait des cris stridents tandis qu'Alexandre s'approchait pour sauver le double du villageois qui dormait paisiblement chez lui. Il essaya d'interrompre l'hémorragie pour que vive le sanglier à face humaine mais il ne put contenir le sang qui se répandait...
La gueule du sanglier se transformait déjà en visage connu. La chambre était fraîche et obscure à l'exception d'un rayon de soleil qui s'insinuait à travers une fente de la persienne. Un nom lui trottait dans la tête, c'était celui de son ami Pierre, le fils de Martin. Il comprit que le sanglier de son rêve était l'âme de Pierre et comme il l'avait tué, Pierre pouvait vivre un jour, trois jours ou un nombre impair de jours dans la limite d'une année. Le premier soir, Pierre était toujours vivant. Le lendemain, il ne risquait rien et ils s'étaient promenés tous deux, le mazzeru et l'enfant condamné.
Au loin, on entendait chanter le coucou. C'était le printemps et chaque abeille, chaque fourmi travaillait et donnait de la vie à la forêt. Tout était vie : le murmure de l'eau, les ébats des oiseaux dans les arbres, le chant du vent. Tout était vie, mais Pierre allait mourir lui qui parlait de l'avenir sans voir le sourire mystérieux des lézards qui le contemplaient. Eux savaient. Le mazzeru se demandait pourquoi ils avaient été choisis l'un et l'autre. Rien ne justifiait une telle injustice, ni Dieu, ni Diable. Alexandre était accablé par l'idée qu'il n'avait pas réussi à sauver son ami, mais il refusait de se considérer moralement coupable. Un vol de corneilles passa.
Le gamin vécut sept jours. Alexandre avait espéré et il avait même cru qu'il avait perdu son pouvoir de mazzeru, mais Pierre était mort une nuit. « Sans souffrir » pensait Alexandre tout en étant profondément troublé par cette mort. François et sa femme étaient les seuls profanes à connaître les causes de cet étrange décès, mais ils ne pouvaient qu'éprouver de la compassion. Alexandre avait trouvé de l'aide chez les autres mazzeri qui le comprenaient parce qu'ils avaient ressenti le même sentiment d'impuissance face au destin. Une fois nés, ils n'avaient plus eu leur mot à dire : tout était déjà écrit.
Alexandre rencontrait souvent les autres mazzeri. Au crépuscule, ils se réunissaient près de la rivière et ils parlaient, se moquant même de leurs difficultés. Il avait ainsi appris que s'il voulait se défaire de ses pouvoirs, il lui suffisait de crier, sur la place du village, trois dimanches consécutifs, « Eloignez-vous de moi, je suis mazzeru ! ». Il en mourrait, car il n'y a pas d'autre choix que de tuer pour ne pas mourir ou de mourir pour ne pas tuer. La plupart des mazzeri choisissent de vivre...
2. Harry
- Quelle surprise de vous rencontrer encore ! Après tant d'années sans vous voir !
C'est le casse-pieds d'hier. Je ne sais toujours pas comment il s'appelle et cette ignorance me dérange. Je lui demande donc :
- Vous pouvez me rappeler votre nom ?
Il me semble qu'il me répond quelque chose comme « Harry ». Cette manie qu'ont les gens, de nos jours , d'américaniser leur nom !
- Alors, vous nous écrivez quelque chose ?
- Non, pourquoi ?
- Eh bien...ça fait trois fois que je vous vois dans une librairie et je me dis que vous devez rassembler une documentation. Une histoire de mazzeru peut-être ?
- Non. Une passion pour le savoir et basta !
- Vous devriez vous remettre à écrire !
- Je n'ai plus rien à raconter ! Et je n'avais aucun style, aucun vocabulaire et peu d'imagination.
- Je suis pas d'accord. Je me souviens d'une nouvelle qui commençait par « U soli capicciuttava darettu à i muntagni. I so ultimi raggi murianu pianu pianu è pianu pianu l'attrachjata cautava i tafoni in li muri è i tetti scuparti, par u paesolu » Vous voulez me faire croire que ces phrases n'ont pas été travaillées.
- Vous vous rappelez ce passage ! C'est extraordinaire !
- Pas seulement ce passage. Je peux vous réciter le texte entier !
Cette réplique fait naître un doute en moi. Je connais cette situation. Ce nom aussi ! Alors, je m'emporte un peu :
- Arrêtez maintenant ! Qu'est ce que vous me voulez ? Moi aussi j'ai vu le film « Harry, un ami qui vous veut du bien. »
Je me calme un peu, parce qu'on ne sait jamais avec les fondus.
- Quoique...si vous voulez m'acheter un 4X4 comme dans le film, je suis d'accord. Pour écrire, non !
- C'est pas un film, mais cela nous ferait plaisir de vous voir écrire d'autres histoires de mazzeri... Pour le 4X4, je peux rien, mais autre chose peut-être&
- Ça plairait à qui ? Vous avez dit cela nous (j'ai appuyé sur le nous) ferait plaisir.
- Des personnes inquiètes de la disparition de certaines valeurs.
- Encore des horloges en panne et des vaches sacrées !
- Pardon ?
- Je me comprends ! Alors que voulez-vous ?
- Que vous écriviez un livre sur le mazzerisme ! En fait, autour du mazzerisme... Vous êtes libre...même de dire que les mazzeri n'existent pas...
- Encore heureux ! Mais, il y a déjà suffisamment de livres !
- Il faut adapter le mazzeru au monde nouveau !
Qu-est ce que je fous ? Je discute avec un allumé qui veut me convaincre de consacrer les prochains mois à inventer des contes pour un monde nouveau ! Je voudrais qu'il me foute la paix, mais avec les allumés&alors j'essaie de lui faire partager mon point de vue.
- Les contes n'intéressent plus personne. Ils seront dans un livre et alors ? Cela ne changera rien. D'après les statistiques, on est un lecteur régulier quand on a lu un livre, oui un livre, dans l'année. Moins de cinquante pour cent de la population a lu un livre l'année dernière ! Allez voir FR3, qu'ils fassent une émission pour en parler. Il n'y a plus d'appropriation.. Les mazzeri sont morts !
Il me regarde comme il regarderait un enfant qui dit des sottises et se remet à parler :
- Tsi ! Tsi ! Vous vous trompez ! Ils sont sur le déclin, mais ils ne sont pas encore morts... et ils survivront tant qu'ils occuperont l'esprit des gens.
Comme je reste muet, il continue :
- Je vous vois sceptique ! Pourtant, l'appropriation sociale existe toujours. Je prendrai deux exemples. En 1977, vous avez écrit une nouvelle sur les mazzeri et bien, vous retrouvez votre histoire, à l'identique, page 92, du livre «Mazzeri, finzioni, signadori » de Dorothy Carrington... Si c'est pas une appropriation, ça ! Comment votre nouvelle lui est-elle parvenue ? Pas sous sa forme écrite car sinon elle l'aurait évoquée comme une Suvre de fiction.
- Attendez !
Je vais au rayon des livres corses et j'ouvre ce livre à la page qu'il m'a indiquée. C'est vrai, la nouvelle que j'ai écrite est présentée par Carrington comme une légende populaire. Comment cela se peut-il ? Je ne sais, mais elle figure bien parmi le corpus de connaissances ethnologiques sur les mazzeri alors qu'elle est une pure oeuvre de fiction. Aurait-il raison ?
- Vous m'avez parlé d'un deuxième exemple..
- Oui, dans cette nouvelle, vous parlez d'un sorcier en chef qui dirige la compagnie des mazzeri.
- Je m'en souviens, c'est l'oncle du gamin..
- Eh bien, si vous faites une recherche sur Internet vous trouverez un site qui vous donne l'autorité pour déclarer qu'il existe « un ordre social chez les mazzeri ».
- Qu'est ce que j'en sais ? C'est une oeuvre de fiction ! Tout est inventé...
- Vous voyez donc qu'il y a appropriation, modification, amplification, transformation...de ce qui est écrit...mais encore faut-il que ce soit écrit.
- Alors, pour mon 4x4, vous ne pouvez rien faire ?
- Non...mais en écrivant vous faites reculer l'heure de votre mort ! Voulez-vous connaître l'heure de votre mort ?
- Je me demande si cette ignorance m'est inutile ! J'ai besoin de réfléchir. Je peux vous répondre demain. Je suis sûr que nous nous reverrons car vous êtes partout où je suis.
Harry ne répond rien. Il va me poursuivre tant que je n'aurai pas écrit ce conte ! Je ne le crois pas , mais il s'en va. Je reprends l'étude sur Becket et je me plonge dans l'analyse de « En attendant Godot » .
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