LA PROSE D'UNE ILE

Ghjacumu Thiers
Gthiers
Lisez un extrait de Le Ventre de Bastia de Ghjacumu Thiers en bas.
Né à Bastia (1945) Agrégé de lettres classiques, professeur des universités (langue et culture régionales) et directeur du Centre Culturel de l'Université de Corse. Il fait partie des militants culturels corses dits « génération de 1970 ». Il pratique l'écriture poétique et signe des textes popularisés par les chanteurs Soledonna, Canta u Populu Corsu, I Muvrini et Surghjenti.. Un recueil de poèmes est en préparation aux éditions Albiana sous le titre La Halte blanche. Il est aussi dialoguiste et auteur de théâtre, avec des comédies populaires : L'Orcu, U Rè, Pandora, U Casale, U più hè per fà l'erre, I Strapazzi di Bazzicone et Tutti in Pontenovu et des drames : U Trionfu di a puesia, Matria, Medea. Depuis 1980 il travaille, avec la section corse de l'Instituto del Teatro del Mediterraneo (IITM, Madrid) pour une scène multilingue : Itaca ! Itaca ! (1997, avec L.Sole (Sardaigne) et F.Scaldati (Sicile), Ciclopu (1998), avec L.Sole et Lelio Lecis (Cagliari), Baruffe in Mariana (1999), avec M.Cini (Pise), A Memoria di l'Acqua (2000), Troilu è Cressida, adapté de Shakespeare (2001), Labirintu (2002), Ghjudice di a Malapaga (2003), Ma chì Culomba ? (2004), L'Abbracciu (2004). Il est romancier (A Funtana d'Altea, Prix du Livre Corse 1990 traduit en français (Les Glycines d'Altea), italien (Il Canto di Altea) et roumain (Parfum de glicine); A Barca di a Madonna (1996, traduit en français sous le titre de La Vierge à la barque), In Corpu à Bastia (2003), traduit en français sous le titre de Le ventre de Bastia (2004). Autres titres notables : Papiers d'identité(s) (Albiana, Levie, 1989, éd.), essai de sociolinguistique; Les Potirons, l'inspecteur et le gecko (1994, Albiana), un montage narratif à partir de l'archive de la francisation de la Corse ; Memorie de F.O. Renucci (1767-1842) (1996, Piazzola), Salvatore Viale et la Toscane littéraire (1996, BU-CCU, Corti) Les Itinéraires de Salvatore Viale, (1998, BU-CCU), des études historiques sur les rapports entre Corse et Toscane au 19e siècle.


La sentence
Ce texte est un extrait de Le Ventre de Bastia de Ghjacumu Thiers.

Et voilà ! Un autre qui s'est laissé prendre. Quand ça part, ça fait un coup sec ! On dirait une porte qui claque. J'ai sursauté. William a repris de plus belle. Au début, il a dû se méfier. Il a inspecté les abords avant de s'approcher...et puis il s'est enhardi. Ce qu'il faut en guise d'appât, c'est une petite tranche de fromage sec. Il ne pouvait pas en ronger davantage. Il a fallu tirer le morceau : la tapette est partie. Un tressaillement et c'est terminé. Des fois, le système se déclenche quand j'installe le bout de fromage et dans l'instant les doigts me cuisent. J'en ai les ongles meurtris, alors imaginez quand le fer claque en plein ventre ! J'ai pu entendre l'agitation de ses pattes minuscules : c'était un petit. Les jeunes se laissent plus facilement attraper. Mais il y en a déjà un autre qui a flairé l'appât et qui s'approche.

Ce n'est pas nouveau. Il y en a toujours eu. Les tapettes ne suffisent plus. Tous ces rats, ça ne peut plus durer. Demain, je vais acheter du poison. Maintenant on fait du grain très efficace. Il convient pour toutes les races, campagnols ou rats d'égouts. C'est fait avec une pâte gluante qui contient du coumatetratyl. C'est un anticoagulant qui provoque des hémorragies internes fatales et l'animal s'éloigne pour mourir, à l'écart du piège. La mort vient lentement et semble naturelle, comme ça les autres ne se méfient pas.

Un autre système performant est la glu qu'on trouve dans le commerce. Elle est conditionnée en petites pipettes et c'est assez propre si on fait attention. On place la glu sur un journal, aux endroits où l'animal passe fréquemment. Il vaut mieux étaler un Corse-Matin entier car, si l'animal est gros et qu'il se débat, il peut en mettre partout. Au centre on place un appât, un morceau de fromage ou autre chose, et autour, à une distance de vingt centimètres à peu près, vous disposez votre glu, en faisant attention à tenir la pipette par le fond, inclinée pour former un beau cordon, assez épais mais pas trop. En effet, la colle doit adhérer au support car s'il y en a trop, l'animal s'échappe avant qu'elle ne sèche.

Le moment le plus difficile avec William ce sera quand il aura fini. Il va rouler sur le côté avec un soupir de satisfaction et il va me falloir faire pareil, comme si j'éprouvais du plaisir moi aussi. Rien n'a changé. Il a peut-être été plus brutal quand il m'a jetée sur le lit et qu'il m'a pénétrée. Il est tout de même resté deux ans en prison, deux années ! Je n'ai jamais rien ressenti ni avec William ni avec les autres hommes auparavant. Trop brusques. Ils font mal. Il est alors difficile de feindre le plaisir surtout que cette fois-ci non plus je n'en aurai pas.

William est resté presque deux ans en prison. J'en avais presque oublié la douleur que ça procure. Je me suis uniquement inquiétée de son état et rien d'autre. Tout s'est passé comme l'avait dit l'avocat. Lui, il savait que William serait acquitté. Il n'y avait pas de preuves et il avait préparé la défense comme il le souhaitait. Il vient lui aussi des bas quartiers et il a déclaré aussitôt que pour lui ce ne serait pas une affaire comme les autres. L'avocat est de la Marine et de la Marine aux Terrasses, les choses, la façon d'être et de penser sont semblables. C'est le même état d'esprit que j'ai retrouvé chez l'avocat. Un jour, après avoir rendu visite à William, il est venu vers moi, m'a pris les mains et les a serrées avec une émotion sincère et il a dit : « Vous avez un mari comme il en existe peu, Madame Petracusciotti, croyez-moi. C'est un homme honnête, généreux et qui vous aime plus que vous ne pouvez l'imaginer. Combien de fois m'a-t-il dit que s'il tenait bon, s'il ne se laissait pas aller au désespoir, c'est parce que vous êtes à ses côtés ? » Cet avocat est un homme bien. Il est instruit mais il n'a pas oublié d'où il vient.

Quand j'étais jeune et que nous parlions avec des filles de mon âge, j'ai entendu dire que certains hommes font l'amour différemment. Ils savent y faire et alors ce n'est que du plaisir. Ils invitent la dame à souper, ils parlent ensemble et passent une agréable soirée. Ils peuvent aussi l'emmener danser et ils ont plusieurs rendez-vous. Faire l'amour après ces manières-là ce n'est pas pareil et la vie semble alors presque irréelle. Ça prend plus de temps. On dit que ceux du Boulevard et de la Place savent faire comme ça. Ils prennent leur temps. Alors il y a de la place pour le désir et ce n'est pas pareil. L'amour est doux, d'après ce qu'il se dit.

La solution de la glu me paraît quand même la meilleure car on sait au moins combien on attrape de rats et combien il en meurt tandis qu'avec le poison, ils partent se cacher plus loin et on ne les découvre que bien plus tard, lorsqu'ils ressemblent à des lambeaux de parchemin sec et jaunâtre.

Ça a été un beau moment lorsqu'ils ont lu le jugement. Pour nous seulement car du côté des témoins certains étaient visiblement déçus et d'autres nous ont insultés. Il n'y avait personne pour représenter Monsieur Richard. Pas même sa femme, une certaine Gudrun. Il n'y a donc rien eu de ce qui est courant à la fin des procès d'assises quand les familles des victimes prennent à parti les familles des accusés et surtout les jurés. Les plus déchaînés ont été Matteia Ziccona et sa bande du C.M.C. La police nous a fait passer par un couloir dérobé avec William, pendant que la rumeur enflait dans la salle d'audience.

L'avocat nous a accompagnés jusqu'à la voiture. Il nous a embrassés tous les deux avec une grande émotion. Nous l'avons remercié à plusieurs reprises et nous nous sommes retrouvés seuls. Sans réfléchir je me suis installée derrière le volant pour conduire et nous nous sommes aperçus à ce moment-là que William ne savait pas que j'avais passé le permis pendant qu'il était en prison. Ça nous a fait rire et nous avons été contents d'avoir cette occasion car se retrouver ainsi, seuls et libres, était quelque chose qui nous angoissait un peu. Nous ne savions que dire ni l'un ni l'autre et nous n'avons donc rien dit. J'ai eu un peu peur quand nous sommes allés tourner devant le tribunal. Il était plus de vingt heures trente et pourtant il y avait encore un attroupement. Mais personne n'a fait attention à nous car Matteia donnait de la voix et gesticulait sur le trottoir et les autres restaient assemblés autour d'elle, abasourdis.










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