LA PROSE D'UNE ILE

Ghjuvan Maria Comiti
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Né à Bonifacio en 1956, il est maître de conférence à l'IUFM de Corse où il est chargé de la formation en langue corse des futurs professeurs de collèges et lycées. Chercheur en linguistique, sociolinguistique et pédagogie, il est membre du jury du CAPES de Corse. Il est auteur d'ouvrages universitaires dans ces spécialités mais il publie aussi en littérature. Il pratique le genre de la nouvelle avec une grande maîtrise depuis Da una sponda à l'altra (Piazzola, 1998) et participe régulièrement à la revue Bonanova. Son écriture affûtée, rapide et caustique l'entraîne vers la publication d'un premier polar en langue corse U salutu di a morte (Albiana, 2002) traduit en 2004 (L'invitation au trépas, Albiana 2004).



La poursuite
Extrait de Tumbera dans Cheese (Albiana /CCU 2001). Traduction de D. Verdoni. Ce texte a également fait l'objet d'une adaptation théâtrale.

Elle courait, hagarde. Elle écumait sous la chaleur accablante, le souffle coupé par un sanglot. Elle courait, jetant parfois derrière elle un regard effrayé pour voir s'ils étaient loin. La terreur lui tordait le ventre. Haletante, elle entendait la clameur se rapprocher et grossir. Elle ne savait plus où s'enfuir car l'espace devant elle se resserrait de façon inquiétante. Son coeur battait lui aussi comme dans un étau, sa gorge desséchée l'étouffait, et les gouttes de sueur salée qui dégoulinaient sur son front brûlant lui enfiévraient les yeux. Mais elle courait, encore et toujours, et pour rien au monde, elle ne se serait arrêtée.

L'écho menaçant des pas dans les rues étroites lui entrait dans le crâne et ses yeux désespérés cherchaient une issue pour se sauver. De la lumière, dans le fond, là-bas, un espoir. Une lueur qui l'appelait comme la voix claire d'une mère. Elle se glissa dans cette fulgurance, happée par une force supérieure. Une fois sortie de l'ombre des hauts murs décrépis, elle se cacha les yeux pour ne pas être aveuglée par le puissant soleil du mois d'août. Elle avait l'impression d'avoir échappé à un piège mortel, à une mort infâme; mais cela fut de courte durée. Comme sortie de nulle part, la foule déchaînée déboula sur le terre-plein blanc et caillouteux. Courir lui était devenu impossible. Toutes ses forces l'avaient abandonnée, même celles du désespoir. Comme pour se protéger, elle s'adossa à un mur en pierres sèches, ultime vestige des vieilles murailles tombées en ruines. Hommes, femmes, enfants : tous ceux qui la poursuivaient s'étaient immobilisés, silencieux. Le regard effrayé de la femme se heurtait à tous ces yeux d'acier, cruels et sans pitié.

Pendant un instant, tout sembla pétrifié, coulé dans un soleil de plomb. D'un pas décidé, un homme qui semblait être le chef se détacha des autres. Il se tourna d'un mouvement solennel vers la foule excitée et cria :
« Il est temps d'en finir ! »

Il se tourna de nouveau vers la femme saisie de terreur, se pencha lentement et ramassa une pierre. Et d'un coup, le déluge lapidaire s'abattit. Les hurlements de douleur de la femme déchirèrent l'atmosphère sereine des confins, puis, le silence chaud et lourd retomba. Sous les blanches pierres ensanglantées, la femme gisait, la bouche ouverte, les yeux révulsés, morte.

De nouveau, tout fut enseveli par un silence épais et poussiéreux. Le regard figé sur la morte, Dominique, le chef de bande, pensa à tout ce qui s'était passé quelques jours plus tôt. L'arrivée dans l'immeuble de cette femme qui ne faisait jamais un signe à personne et qui ne répondait même pas quand on la saluait. Cette nuit-là, quand pour la première fois, il fut réveillé par les cris, et les gens, debout dans l'escalier, s'interrogeant sur ce qui pouvait bien se passer. Les hurlements hystériques de la femme, les sanglots terrorisés d'une fillette. Les coups, le fracas des plats et des ustensiles qui volaient en éclats contre les murs.
« Je vais te tuer ! hurlait la femme.
-Ne tape plus, ne tape plus ! » criait la voix aiguë de la petite fille.
Mais rien à faire ! Les coups étaient si violents que chacun pouvait en ressentir la cuisante douleur. Et puis plus rien. Dans le silence obscur de la nuit, chacun était rentré chez soi, sans pouvoir trouver ni sommeil, ni repos.

Le lendemain, on l'avait vu sortir toute seule et revenir le soir, à la nuit tombante. On n'avait ni vu, ni entendu la petite fille.

Et de nouveau, en pleine nuit, les cris, les sanglots, un bruit d'enfer. La voix menaçante et cruelle de la femme, les prières désespérées de l'enfant. Dominique avait frappé à la porte, demandant ce qui se passait. La porte s'était ouverte, la femme était apparue, avec un visage de cire. « Laissez-moi tranquille ! » avait-elle dit, enragée ; et elle lui avait claqué la porte au nez.

Une fois dans son lit, il se mit à causer avec sa femme. On ne pouvait pas laisser cette malheureuse enfant avec cette folle furieuse. Il fallait en informer quelqu'un. Sa femme lui répondit qu'il valait mieux ne pas s'occuper des affaires des autres.

(...)








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