LA PROSE D'UNE ILE

Pasquale Ottavi
Ottavi ident
Né en 1956. Professeur de langue corse à l'IUFM de Corse. Didacticien, auteur de plusieurs méthodes d'apprentissage du corse, il est aussi nouvelliste et poète. Membre du groupe Canta u Populu Corsu. A obtenu le Prix du livre corse en 2003 pour Rime à dirrimera, un recueil de poèmes (Albiana-CCU, 2002).

Le Café par Pasquale Ottavi. Traduit par G. Fusina.

Les nuages se traînaient dans le ciel de septembre, à l'heure où le soleil se couchait. La ville, hébétée par la chaleur caniculaire, les encombrements routiers et le grouillement mêlé des gens, attendait que le temps se mît à l'orage. Mais le ciel ne voulait pas se déchirer et une chaleur étouffante avait posé son couvercle sur toute la région. Il était assis, à demi allongé sur sa chaise, la chemise ouverte et des lunettes sombres, pour cacher ses yeux certes, mais brillantes aussi pour que s'y reflète la rue avec tout le remue-ménage de son âme. La sueur
ruisselait le long de ses tempes, comme pour racheter la pluie du ciel qui tardait à tomber. Entre deux bouffées de fumée qu'il tirait de son petit cigare, il clignait des paupières si un rayon de soleil venait à l'atteindre ou demeurait à contempler le spectacle de la rue. Toute angoisse superflue était inutile tant s'installait, avide, en vous celle du temps qu'il faisait.

Sur les verres étincelants de ses lunettes, les nuages ne se pressaient guère, gonflés d'eau capricieuse, une hirondelle filait comme une flèche à la recherche d'un filet d'air, des camions fumants passaient et des touristes rougeauds, assommés, la casquette de travers, à la recherche d'un coin d'ombre. Passait aussi, de temps à autre, un visage féminin, comme un souffle de fraîcheur dans cet air poisseux. Mais que cachaient donc ces yeux, ces lèvres, ces joues dessinées au pinceau? Derrière les verres sombres, on ne pouvait deviner grand chose, seule l'imagination pouvait errer à son aise mais elle pouvait aussi s'avérer trompeuse. Une personne ne s'offre pas, tel un livre qu'on feuillette, car avant d'atteindre le coeur de l'aire, il s'agit de contourner les pierres dressées du pourtour, et arrivés au centre, d'y attendre l'heure du vannage, quand souffle la brise. Cette brise qui manquait ce soir là même au bord de la mer.

Les verres reflétaient des groupes de visages, connus ou non, petits ou grands, larges ou fins, mêlés aux carrosseries des voitures. De temps à autre, un rayon menaçant s'en approchait& Défilé aussi d'attitudes et comportements des uns et des autres, ceux qui n'aimaient boire qu'accotés à un comptoir, ou qui devaient refaire le monde à la même heure, au même endroit, devant le même bout de zinc qu'à l'habitude.

Parfois, un salut, quelques formules de politesse, la santé, les enfants, quand reprends-tu le travail, quelle chaleur, je suis cuit... L'apéritif coulait dans toutes ces gorges comme l'eau dans un ruisseau. Un ruisseau en effet, où plonger sa tête sous l'eau et y demeurer pour se
protéger de l'angoisse. Mais le village est tout là-haut, hier, il y a un mois mais plus du tout à présent, en tout cas. Les pensées défilaient comme les nuages dans le ciel et les gens dans la rue. Puis il y avait les femmes
assises, d'abord elles apparaissaient dans les petits miroirs puis en disparaissaient comme un rêve évanescent, et il fallait alors tourner la tête pour les emprisonner de nouveau dans les rectangles brillants. Terres
vierges à conquérir ? Lieux déjà colonisés ?

Il ne savait pas si le regard qu'elles lui lançaient incidemment était un coup d'oeil distrait, un défi ou une réponse déjà conquise. Mais il n'essayait même pas de savoir, il lui suffisait de fantasmer, du moins en
attendant... En attendant on mourait de chaleur, le soleil ne voulait pas se coucher, quelques gouttes enfin, non, même pas, on n'aurait toujours pas d'eau. Derrière les lunettes, les yeux se mirent à regarder en eux-mêmes : cet août dernier, une voiture renversée, une nuit, avec sa femme. Lui en était sorti, avaient dit les médecins, il n'y aurait aucune conséquence, aucun organe n'avait été touché. Etendu, à moitié endormi sur le lit d'hôpital, il
entendait parler entre eux parents et médecins, l'heure de l'enterrement, Madeleine, demain, à cinq heures, la malheureuse. Lui restait assis, à demi allongé sur une chaise, la chemise ouverte et les lunettes sur les yeux. Un peu plus d'un mois auparavant, à la même heure, au
même endroit, ils vivaient ensemble d'une existence agréable. Une sorte de bien-être simple né de leurs silences complices. Pour l'heure, la tempête s'était un peu atténuée dans sa tête. Mais au-dessus, le ciel de septembre ne voulait pas s'entrouvrir.











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