LA PROSE D'UNE ILE

Paulu Desanti
Paulu Desanti est né en 1968. Il est professeur de langue et culture corses au collège de Purtichju et chargé de cours à l'université de Corse Pasquale Paoli à Corti. Il est souvent présent en qualité d'auteur dans différentes revues et journaux insulaires : U Taravu, A l'Asgiu, A spannata, Bonanova. Il dirige la revue littéraire en langue corse Avali Ses deux premières nouvelles ont été primées par le jury de la « Biennale de prose littéraire » qui associait en 1996 et 1997 la Corse et la Sardaigne et publiées dans les recueils Vicini et Scunfini. Paulu Desanti a écrit avec la complicité de Filuppu Guerrini, plusieurs pièces de théâtre : Sciaccati à Shakespeare, Sangue trippette ed identità, Cristu s'hè firmatu in Vizzavona, Tranxène è metafisica. (Quaterni teatrini, Albiana-CCU, 2002). Il a aussi publié un recueil de ses nouvelles : L'ultimi mumenta d'Alzheimer, Albiana-CCU, 2002).




Il y a de quoi rire
par Paulu Desanti.
Il y avait ce jour là une grande fête nationale. Les drapeaux claquaient. En ville les voitures se doublaient à qui mieux mieux, à coups de klaxons, ou avec des cris. Un raffut de tous les diables...

Une si grande joie, si grande...

Des années et des années pour en arriver là. Des années et des années de lutte et d'efforts. Mais on avait réussi : le concept d'identité l'avait emporté, le peuple était enfin libéré. Ce n'était plus un petit peuple. Il avait grandi. Hier infantilisé, il atteignait la maîtrise de soi, la liberté. C'est ce que disaient les journaux, la télévision.

Et les vivats résonnaient.

Transporté d'enthousiasme, Antoine assistait au passage des voitures officielles, grisé par cette atmosphère de liesse.

Surtout qu'aujourd'hui il n'y avait plus de danger de revenir en arrière. Jamais plus ces jours maudits où culture, langue et peuple s'en allaient à vau l'eau. Aujourd'hui l'identité était assurée.

La nouvelle loi, votée à l'unanimité, et fêtée ce jour là si bruyamment, ne laissait plus aucune place à l'inégalité d'avant. Tout était prévu.

De ce point de vue tous les articles de la loi étaient révolutionnaires. Ils précisaient ce qu'était, pour chacun, en chaque circonstance, l'attitude juste, le comportement précis à adopter.

Par exemple, la constitution se prononçait même sur le rire des gens. Qui y avait pensé, au rire? Personne. Et pourtant le rire faisait lui aussi partie de la culture. Il fallait donc le gérer au mieux lui aussi.

D'ailleurs l'affaire était venue de ce déplorable constat : plus ça allait, moins le peuple était capable de comprendre son propre humour. On riait en américain, en chinois, en espagnol. Bref, des denrées étrangères. On se gargarisait de certains traits que même un japonais n'aurait pas compris. Or il était de la plus haute importance -c'était aussi l'avis d'Antoine- que chacun sût rire par lui-même, sans singer l'éclat de rire d'ailleurs. De la plus haute importance de connaître et reconnaître son génie propre sans le laisser s'abâtardir -ça, pas question !

Ainsi était né le concept de rire identitaire. Un pas en avant pour l'éternité, un symbole pour tous les peuples épris d'authenticité.

Disons -le : Antoine, lui, était vraiment transporté de contentement, proprement fou de bonheur. Pensez donc : cet énorme changement qui attendait le monde... Il faut dire que, même modeste, il avait lui aussi sa parcelle de responsabilité dans le mouvement. Il s'était impliqué personnellement dans la reconnaissance de la cause identitaire. Il avait par exemple monté un théâtre: l'été, avec une équipe d'acteurs, ils essayaient de faire revivre la tradition nationale. Ils jouaient des pièces adaptées du fameux Mouillesec, ce charretier né deux siècles plus tôt et qui, plus malin qu'un singe, divertissait tout le monde de ses calembours de génie.

Ces drapeaux qui claquaient, cette liesse unanime, aujourd'hui Antoine les considérait donc un peu comme son oeuvre.

Quoi qu'il en soit, ce fut certainement à cause de cet enthousiasme exacerbé que, pendant qu'il regardait le spectacle, et sans même s'en rendre compte, Antoine trébucha. En l'espace d'une seconde il tomba, la tête la première. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il se retrouvait les quatre fers en l'air, la chemise déchirée, étourdi et tout honteux.

Alentour un applaudissement nourri se fit entendre.
Les gens riaient à gorge déployée devant une si belle cabriole...

Ils applaudissaient tous, tout à fait réjouis.
Antoine ne savait plus où se mettre. La vraie risée du village.

Il n'eut guère le temps de réfléchir: il y eut immédiatement un groupe de gendarmes pour se précipiter, par peur d'on ne sait quoi.

Antoine s'expliqua tout de suite. Allons, tant de remue-ménage pour une petite glissade !... Mais en deux temps trois mouvements deux solides gaillards l'avaient empoigné. Rapidement ils l'emmenèrent à la gendarmerie. Et un instant plus tard, convenablement menotté, Antoine se trouvait en face du commissaire :
- Alors ?
Que fallait-il penser ? Les choses allaient trop vite pour notre ami.
- Alors quoi ? Je suis tombé.
- Ah oui ? Et il a fallu que vous tombiez juste aujourd'hui, jour de fête nationale ?
Antoine était abasourdi. Le fait est qu'en chutant il avait reçu un coup à la tête. La seule réponse qu'il émit fut donc ce sourire niais qui exaspéra tant le commissaire.
- Ah... Vous souriez... Beaucoup se tiendraient cois, dans leurs petits souliers, après un pareil méfait... et vous vous souriez... Je vais vous rabattre le caquet, moi, mon petit...

Vertige ou pas, Antoine ne comprenait rien à cet imbroglio. Quelle infraction avait-il bien pu commettre?
Il fallait se secouer, faire un effort, et savoir ce qu'on lui reprochait.
- Parce qu'enfin, quelle affaire, tomber sur le cul ... Je ne me sens pas du tout coupable... Le pire est plutôt pour moi... J'ai failli me rompre les os...
- Vous faites l'innocent !
- Pas du tout, monsieur le commissaire, pas du tout... Je ne comprends pas.

Il n'eut pas à attendre trop longtemps pour apprendre que sa chute n'était pas une broutille, comme il le croyait. Au contraire, du strict point de vue de la loi, elle était considérée comme inconvenante et même perverse. Sinon inconstitutionnelle.

Il était par conséquent dans l'erreur s'il croyait pouvoir s'en tirer comme ça: chacun devait connaître la loi.
Dans le détail l'affaire se présentait ainsi : d'abord l'acte d'Antoine montrait son mépris pour la Patrie - car un vrai patriote, quand passent les voitures officielles, reste debout, bien droit, digne et découvert. Glisser comme un gamin, en pareille situation, trahissait assurément son peu de civisme (article 111, alinéa 3).

Deuxièmement : par la faute d'Antoine, tous ceux qui étaient autour de lui avaient éclaté de rire -gros délit qui se payait cash, toujours du point de vue de la loi, puisque se désopiler était une activité permise mais avec des règles, et qu'il n'était pas question, de toute façon, de le faire n'importe comment un jour de fête nationale ! (article 1092, alinéa 6).

(...)

Le commissaire, cependant n'était pas homme à se laisser amadouer. Il appela deux de ses agents.
Et l'ordre tomba :
- Déshabillez-moi ce renégat !
Antoine se sentait défaillir. Mais il ne servait à rien de se débattre. En un rien de temps, Antoine se retrouvait donc complètement nu, tout gêné d'enlever son caleçon froissé. Le pire n'était pas encore venu.
Les deux gendarmes s'étaient approchés. Ils scrutaient Antoine les yeux écarquillés. Et bientôt l'un cria :
- Il ne l'a pas !
Antoine était au supplice.
Quelle nouvelle tuile allait encore lui tomber sur la tête ?
- Il ne l'a pas, continua l'autre, touchant et montrant à monsieur le commissaire la chaîne en or qui tintait à la poitrine d'Antoine.
Et allez !
Celle là il ne l'attendait pas.
Antoine se hasarda tout de même à poser cette question :
- Hum... Qu'est-ce-qui me manque ?
- Ta médaille, traître !
- Mais de quelle médaille s'agit-il ?
A peine lâché ce mot, Antoine se souvint. Sapristi ! Il s'agissait de cette pendeloque gravée, ce petit pendentif qui représentait, symboliquement, les armes et l'emblème de la patrie : un crapaud verdâtre avec deux grandes oreilles d'âne (car tel était, depuis des siècles, le drapeau national).

Antoine, qui d'habitude le portait au cou, l'avait oublié à la maison. Il sentit immédiatement passer au-dessus de sa tête les prémices d'une catastrophe. Il ne se trompait pas : l'article 87, alinéa 40, indiquait clairement qu'un tel acte était puni de façon très sévère, car c'était la preuve manifeste de l'absence de civisme du coupable.
Le châtiment était clair : l'exil.

Mais comment ? On l'avait menotté simplement parce qu'il avait glissé sur le trottoir ; il s'était trouvé dévêtu pour avoir supposé que le café identitaire était pire qu'une nourriture d'hôpital ; et maintenant, à cause d'un crapaud oublié, on parlait de l'expédier hors du pays ?
Antoine se trouvait en plein délire.

Et ce fut alors qu'il essayait de protester que se produisit le dernier incident.Il y avait déjà un petit moment qu'il le sentait venir.

Ça montait des intestins, du foie, de la poitrine, du fond.
Ça montait et il n'y avait pas moyen de l'arrêter. Ça allait passer la bouche. Déjà c'était à mi-gorge.

Antoine se mettait la main devant les lèvres. Pour prévenir, pour conjurer. Rien à faire ! Le rire, le rire lui avait échappé. Antoine riait à s'en crever la panse.

Pendant que l'avion se détachait lentement du sol, Antoine jeta un regard triste par le hublot. Dehors la grande fête nationale battait son plein. Les drapeaux claquaient.
Les vivats retentissaient.











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