QUATRE POETES CORSES

La poésie de langue corse
A di meglio 1
Alanu di Meglio
Gfusina
Ghjacumu Fusina
Photo lucia
Lucia Santucci
par Paul-Michel Filippi
La tradition: une poésie chantée.

Nombre des formes poétiques de la tradition sont préservées, et assez largement connues du public, grâce à des interprètes ou des groupes de chanteurs qui les ont véhiculées jusqu'à nous. Cette conception de la poésie, qui fait du texte le support du chant, a longtemps constitué une sorte d'arrière-plan à partir duquel l'écriture poétique s'est définie, dans une relation perçue comme allant de soi, utile, voire nécessaire, à la création, ou comme un cheminement toujours ouvert à l'inspiration poétique.

Le temps du « Riacquistu » ou de la réappropriation.

C'est devenu un lieu commun, quand on dresse le constat de la situation culturelle en Corse aujourd'hui, d'évoquer les années du riacquistu, qui, à compter de 1970, vont initier un mouvement de réappropriation d'une culture menacée de silence. Cette réappropriation se fera pour l'essentiel, par l'intermédiaire du théâtre, de la poésie et du chant. Sont considérés comme des «partenaires» quasiment mythiques de cette reconquête, un groupe comme Canta u populu corsu (Chante le peuple corse) et la revue littéraire Rigiru (Renouveau) et qui comptera plus de vingt numéros et sept cents abonnés, ce qui est considérable dans le contexte de l'époque. Entre Rigiru et Canta..., une relation est d'emblée établie, nombre de textes et d'auteurs publiés dans la revue s'inscrivant au répertoire du groupe de chanteurs, dont le succès est considérable, malgré l'hostilité affichée de certains milieux conservateurs. Sans mots d'ordre, sans doctrine et sans école se produit alors un mouvement culturel d'une telle ampleur que quelques-unes des exigences qu'il a formulées alors sont de mise aujourd'hui. Elles pourraient se résumer en une seule: refuser, dans les domaines de la langue et de la culture, un silence donné comme inéluctable. Et les premiers poètes (ils sont aussi, fort souvent, prosateurs), comme Franchi, Fusina, Rocchi, Thiers, Ottavi, Lucia Santucci, Patnzia Gattaceca et quelques autres qui collaborent à Rigiru, témoignent de l'émergence de ce renouveau communautaire, tout en suivant un cheminement personnel dans leur création. Grâce à eux l'écriture poétique s'inscrit au coeur de cette revendication collective qu'elle exprime et révèle, dans le chatoiement des textes et des inspirations.

Ecriture poétique et polynomie

Le concept de langue polynomique, défini par Jean-Baptiste Marcellesi, s'applique à des «langues dont l'existence est fondée sur la décision massive de ceux qui la parlent de la déclarer autonome ». Le concept met plus particulièrement en évidence le rôle d'une communauté dans la gestion de son capital linguistique. Autour des années 1930, quand il s'est agi de fixer les règles de l'écriture du corse, on a été bien près d'imposer la variété du Nord, au détriment des autres variétés existantes. L'erreur fut évitée, et les générations de 1970, se gardèrent bien de la reproduire, avant même que Jean-Baptiste Marcellesi ne donne un fondement linguistique à un comportement que le concept de langue polynomique, en somme, ne faisait qu'entériner. C'est une des singularités, et une des richesses de la poésie corse, de permettre à ces variétés de coexister, de se juxtaposer et donc de s'emmailler, sans le recours à une norme qui aurait probablement tari une part de l'inspiration poétique.

Le plus souvent, ces variations se retrouvent chez de tout jeunes poètes, comme Lisandru Muzy, né en 1978. Les textes de Muzy sont écrits dans la variété linguistique en usage dans le village paternel, avec - c'est une des originalités de son écriture - le recours à des expressions empruntées à la variété régionale parlée par sa mère.

Le plus remarquable est sans doute que les lecteurs corses baignent dans tout cela comme dans une eau familière, même si les teintes et les courants en sont ici ou là changeants. La Corse a ses poètes, du Nord ou du Sud, de Bastia, d'Ajaccio, de la Castagniccia ou de la Cirnaca, qui faisant bruire leurs différences, nous parlent pourtant dans une seule langue, que nous reconnaissons.

Poésie corse et diglossie

J.Thiers a mis en évidence, dans ses recherches, les données et les conséquences de la situation linguistique de la Corse, caractérisée par la présence de deux langues, coexistant, pour faire court, dans une opposition langue dominante (le français) / langue dominée (le corse). Une des conséquences de cette situation, est la prégnance, de plus en plus évidente, de la langue française, y compris dans des domaines (vie familiale) où le corse pouvait subsister. En gros, la pratique du corse, dans quelque domaine que ce soit, et donc dans l'écriture, est toujours jouxtée par celle du français. Il en résulte des prises de position idéologiques qui ont pu aboutir, dans l'écriture, à une sorte de bannissement du français, le corse devenant souvent, dans une telle perspective, une langue dont il s'agissait de démontrer la richesse, face à la prééminence de l'autre système linguistique. La diglossie se trouve ainsi, d'une certaine façon, prise à rebours. Mais il n'empêche, que dans le nouvel équilibre que l'on cherche, le temps d'une oeuvre, à constituer, cette diglossie persiste, aucune des deux langues ne pouvant, pour parler simplement, être oubliée. Dans le domaine qui nous occupe, la poésie, certains auteurs entendent dépasser cette opposition dans la pratique de l'une et l'autre langue en écrivant en français et en corse. Ainsi, notamment pour G.Fusina, auteur publié dans les deux langues, et pour G.Biancarelli, haute figure de la poésie, corse et française. Ce qui retiendra ici notre attention c'est que ce passage consenti d'une langue à l'autre trouve son exutoire dans un exercice en somme inattendu, la traduction de poèmes du français vers le corse. Jacques Fusina a ainsi traduit, de fort belle manière, La complainte de Rutebeuf (mise en musique par Ferré) et La prière de Francis Jammes, (mise en musique par Brassens). Ce recours à la traduction ne se borne pas à une circulation de textes entre les deux langues de l'île. Sont traduits vers le corse, dans la revue Bonanova, ou chez des éditeurs, des auteurs portugais, comme Casimiro di Brito ou Rose-Alice Branco, catalans (Carles Duarte) croates (Katunaric) syriens (Maram al Massri), et cette liste n'est pas exhaustive. En retour, pourrait- on dire, des poèmes, comme ceux de Thiers, sont accueillis dans la plupart des langues du pourtour méditerranéen. Ce jeu de traductions dessine ainsi dans l'espace poétique corse une zone frontalière, limite d'un territoire en même temps que lieu de contact et d'échanges avec d'autres écritures.

La poésie corse: marginalité ou mouvement de fond?

Sur l'ensemble des auteurs mentionnés dans le dernier numéro de Rigiru, en 1981, soixante sont des poètes. Dans un article de janvier 2000 sur la poésie corse, Fusina énumère plus de soixante-dix noms. Si l'on rapporte ces chiffres au nombre de Corses en mesure de rédiger dans leur langue, qui n'excède vraisemblablement pas quelques milliers d'individus, on obtient un pourcentage d'écrivants en poésie de langue corse assez conséquent. Le regain espéré par les auteurs du Rigiru s'est-il produit? La menace du silence est-elle définitivement conjurée? .

Voix de femmes.

Leur présence est révélatrice d'une donnée que la critique littéraire, sans l'ignorer, laisse quelquefois à l'orée de ses analyses: la littérature, et donc la poésie, est tributaire de l'histoire, grande ou petite, immédiatement révélée ou plus discrète. Si dans le domaine de l'écriture poétique en langue corse, la prise en compte de la revendication identitaire est presque immédiate, l'avènement d'une responsabilité féminine accordée et reconnue, peut paraître moins évident. Or cette influence est ici importante et remarquable. Il suffirait, pour l'établir, de noter que si l'Anthologie de la littérature corse de Mathieu Ceccaldi, parue en 1973, ne mentionne qu'un seul nom de femme, celui de Maria Anghjula di a Matticcia, l'anthologie en préparation de F.M. Durazzo propose deux écritures de femmes sur la dizaine de poètes retenus. Encore faudrait-il y ajouter les noms de Sonia Moretti, Dumenica Foata, ou Mattea Casanova.

Le cercle des enseignants.

Hommes ou femmes, la grande majorité des auteurs mentionnés sont enseignants (ou coordonnateurs d'enseignement) de langue corse. La chose était apparemment inévitable. Cette activité enseignante, par les choix quelle implique au niveau des études entreprises (chez la plupart licence et CAPES de langue corse) est le témoin d'un engagement culturel militant, que, pour beaucoup, l'écriture et la création littéraire prolongent presque naturellement.

Poètes ou paroliers: vrai ou faux débat?

Dans la poésie chantée traditionnelle, la part du chant et de l'architecture mélodique, particulièrement dans les polyphonies avec ses troix voix, la seconde, ou moyenne, la basse, la troisième, s'entrelaçant dans de savantes arabesques musicales, est un des moteurs majeurs de la communion qui réunit les interprètes à leur public, averti, participant activement à des manifestations collectivement perçues comme autant de cérémonies du partage d'un patrimoine et d'une culture. En confiant son oeuvre à ces groupes dont le succès, pour l'heure, ne se dément pas, et qui sont des acteurs fondamentaux de la vie culturelle corse, le poète sait pouvoir, par l'entremise du chant, retrouver un public déjà prêt à l'entendre. On serait tenté de dire que pour le poète de langue corse être publié est une chose, être lu en est une autre. C'est donc le plus souvent tout autant le respect de la tradition que le souci de rencontrer un auditoire, à défaut d'un lectorat, qui a incité nombre d'auteurs, et parmi les plus connus, comme Fusina, Thiers, Rocchi, ou aujourd'hui Di Meglio, Sonia Moretti, et bien d'autres, à écrire pour des groupes ou des chanteurs. Sans parler de ceux qui, comme Patrizia Gattaceca sont d'authentiques poètes et des chanteurs de renom international. Dans nombre de cas, ce sont les groupes de chanteurs ou les interprètes qui sont venus puiser, pour enrichir leur répertoire, dans les ouvrages ou plaquettes de poésie corse, dans les revues publiant des textes poétiques. C'est bien ainsi qu'il faut interpréter les remerciements de Ghjacumu Thiers aux chanteurs: «O li ringrazii ch'elli devenu i pueti corsi à i cantarini.» (O les remerciements que doivent les poètes corses aux chanteurs.» (D'oghje sì, d'odiu nò, Albiana Ajaccio 1995). Cette relation privilégiée entre le chant et la poésie corse contemporaine se situe, en fait, au croisement d'une donnée d'ordre culturel (la poésie est chant) et d'une donnée d'ordre communicationnel, ou médiatique: le chant, avec les concerts publics et les spectacles qu'il propose, les supports qui sont les siens, disques, radio, télévision, DVD, atteint de toute évidence un auditoire sensiblement plus important que le lectorat étroit concerné par l'oeuvre écrite. Dans la bouteille à la mer lancée par le poète corse à destination de sa communauté, se trouve un texte que nombre des siens ont encore quelque difficulté à déchiffrer, interdisant ainsi, dans la relation entre le poète et son lecteur, la fluidité nécessaire à un véritable échange. Et les chants qui parfois accompagnent l'auteur dans son entreprise, permettent cette fluidité et rendent possible l'échange. Encore faudra-t-il veiller à ce que l'écriture poétique soit libre de choisir tous les parcours qui s'ouvrent à l'inspiration du poète, fussent-ils en rupture avec toutes les traditions.

Une poétique de l'identitaire?

La poésie écrite corse d'aujourd'hui reste pour une part liée aux circonstances de son renouveau. On a pu parler, avec Fusina, d'une « poétique de l'identitaire ». Encore faudrait-il s'interroger, comme le font entre autres Thiers ou Fusina, sur ce qu'il faut précisément entendre par identité, concept plus fuyant et plus changeant qu'il n'y paraît. Existe-t-il bien des «thématiques» (avec toute l'imprécision liée au terme) de l'identité? On peut le penser. Elles empruntent au réel comme au symbolique, aux vicissitudes de l'Histoire et aux interrogations du présent. Mais encore faut-il considérer que le recours à l'image, la métaphore, la part de l'imaginaire, en somme le cheminement inhérent à toute création, à toute écriture, brouille parfois les références. L'évocation du visage d'une mère, d'un paysage familier, de l'attachement à une terre même, est-ce toujours aussi «identitaire» que cela? Faut-il alors considérer le choix même de la langue corse comme le marqueur identitaire le plus évident? Peut-être. Mais en prenant la précaution d'indiquer que le choix de la langue ne détermine en rien, ou presque rien, l'oeuvre à venir. Celle-ci jaillit au croisement du communautaire et de l'intime, du personnel et du collectif, de l'individuel et de l'humain. Il suffira à beaucoup de considérer qu'à un tel croisement, la langue corse est pour eux outil de création.











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