Rinatu Coti

Madame
Zi Petru, respecté pour sa sagesse et son autorité, est monté au château saluer madame Carulina. Il lui annonce que Tummasgiu va se rendre à l'église pour la messe du saint patron du village. Carulina, bien habillée et chaussée de talons hauts, se dirige tout émoustillée vers l'Eglise quand zi Petru, parti un peu plus tard, la rejoint et la trouve assise incapable de faire un pas de plus. Il décide alors de la porter sur son dos, tandis que le curé attend son arrivée pour commencer l'office.

Traduit par Francescu-Micheli Durazzo.

Une à une, pas à pas, zi Petru avait réussi à escalader les trente-trois marches de la place de l'église. Il les connaissait par coeur. Ce n'était pas que Madame fût trop lourde pour lui ni qu'il fût invalide. Non, madame Carulina ne savait pas rester tranquille sans bouger, souffler, gesticuler. Un peu plus et elle lui mettait le doigt dans l'oeil.

Petru : Vous voyez, Madame, on y est arrivé.

Carulina : Tout juste. Maintenant que nous y sommes, nous pouvons reprendre un peu notre souffle.

Petru : Pour ce qui est de reprendre souffle, c'est plutôt moi que ça regarde. Qui de nous deux, s'est époumoné en vous transportant sur son dos.

Carulina : C'est vous, je ne dis pas le contraire, Zi Petru, je ne dis pas le contraire.

Petru : Il ne manquerait plus que ça. Maintenant qu'on est arrivé, je vais vous poser, et vous allez vous asseoir sur le muret de la place.

Carulina : Avant de me déposer, assurez-vous donc que personne ne nous voie. Grâce à Dieu, nous n'avons rencontré personne de la fontaine jusqu'ici.

Petru : Qu'on vous voie, ou pas, qu'est-ce que ça veut dire ? Ça suffit comme ça, je vous pose tout de suite. Je ne suis pas une bête de somme, moi.

Zi Petru avait déposé madame Carulina qui à présent était assise sur le muret, déconfite. Le vicaire, dans le clocher, tout en sueur, sonnait encore la cloche qui appelle les retardataires. Il n'en finissait plus avec la cloche moyenne. Mais il savait qu'il valait mieux pour lui se tenir dans le clocher que de se trouver dans le choeur, car le curé, de caractère difficile, avait déjà très souvent perdu patience avec lui. Il l'avait tancé de méchante manière. D'ailleurs, les enfants l'avaient compris eux aussi, car il les frappait de toutes ses forces. Les coups de baguette volaient.

L'église était toute bourdonnante de rumeur. On eût dit un essaim d'abeilles. Au début, les gens étaient silencieux. Puis ils s'étaient mis à murmurer. Et à force d'attendre, ils parlaient presque aussi ouvertement que s'ils s'étaient trouvés dehors. Il fallait les entendre. L'un vendait son fromage, l'autre marchandait. Hormis quelques vieilles sourdes qui disaient leur chapelet, tout le monde discutait. Le curé avait l'habitude d'entendre parler dans l'église et se souciait assez peu du bruit. Il était assailli de soucis bien réels. Car il sentait la faim taquiner son estomac. De temps en temps, son ventre gargouillait. Il aurait volontiers mordu à belles dents dans un vilain morceau de pain dur, même sec. Mais il ne le pouvait pas. D'abord, parce qu'il n'en avait même pas à sa portée. Et puis, cela lui était interdit avant la fin de la messe. Il était aux portes de l'Enfer. Il broyait du noir. Et il pensait que si la foudre avait pu s'abattre sur la tête de Madame, c'eût été un bienfait de Dieu tout-puissant.

Madame avait essuyé son visage avec son mouchoir. Mais quelle catastrophe ! Dieu merci, elle n'avait pas de miroir pour se regarder. La sueur s'était mélangée au maquillage et lui avait barbouillé tout le visage. Elle étouffait. Zi Petru faisait comme s'il n'avait rien vu. Mais il y avait de quoi pouffer de rire.

Petru : Maintenant, il serait temps que vous mettiez vos chaussures. Attendez, je vous les apporte.

Carulina : J'ai les pieds enflés. Regardez-moi ça. Je ne peux même pas enfiler mes chaussures. J'ai beau essayer, rien n'y fait.

Petru : C'est vrai. Vous voilà bien maintenant !

Carulina : Ah ça ! C'est bien une punition de Dieu. Mais comment vais-je faire ! Je suis perdue !

Petru : Ecoutez. Voici ce qu'on va faire. Je vais dire au vicaire qu'il nous envoie quelqu'un pour balayer la route devant vous jusqu'au seuil de l'église.

Carulina : Et pourquoi ? Qu'est-ce que ça change, si je ne peux pas mettre mes chaussures.

Petru : Laissez-moi finir. On dira qu'aujourd'hui vous avez fait voeu d'entrer pieds nus dans l'église par dévotion pour notre saint patron. Voilà tout ! Comme ça, j'en suis sûr, vous êtes tirée d'affaire.

Carulina : L'idée me semble parfaite. Qu'il est heureux, celui qui vous écoute, Zi Petru.

Petru : Vous ne dites pas toujours ça, Madame Carulina.

Carulina : Je jure solennellement que, désormais, je vous écouterai toujours.

Petru : Ah ! Si c'était vrai ! Mais pour l'instant, ne dites rien, j'appelle le père Ghjacumu... Père Ghjacumu ! Père Ghjacumu ! Père Ghjacumu !

Zi Petru s'était approché du clocher. Le père Ghjacumu venait tout juste d'arrêter de sonner. Après l'avoir salué, zi Petru lui expliqua l'affaire. Immédiatement, le père Ghjacumu, qui était rentré dans l'église par la porte latérale, revint sur le champ, avec deux gamins armés chacun d'un balai.

Mais, en même temps qu'eux, il y avait des gens qui avaient montré le nez à la grande porte. Et aussitôt le bruit courut que Madame s'apprêtait à entrer, pieds nus, dans l'église ; Les commentaires allaient bon train. Çà, on disait que Madame voulait se repentir de quelque méchanceté, là, on racontait que c'était exprès pour se faire remarquer et blesser la vue des autres dames.
En un rien de temps, l'église s'était vidée. Et, suivie d'une foule considérable, qui marchait derrière elle en procession, Madame entra pieds nus dans l'église. Les enfants balayaient. Et la poussière qu'ils soulevaient rendait l'air irrespirable à des lieues à la ronde. Le vicaire carillonnait. L'orge soufflait. Le curé trépignait. Les gens piétinaient. Les chiens aboyaient. Le soleil brillait et zi Petru était aux anges.

Mesdames Brandulina di Muntichji et Anghjulina di Maratu, étaient restées toutes deux dans l'église, crevant d'orgueil. Elles étaient convaincues qu'avec toutes ces grimaces, Madame Carulina ne cherchait qu'à se faire valoir. Elles ne s'étaient pas levées de leur prie-dieu. Impossible de sortir comme la populace. Alors elles jetaient des regards terribles. On eût dit que leurs yeux brandissaient des poignards. Et elles grinçaient des dents.

Madame Carulina triomphait. Elle voyait enrager ses ennemies. De fait, grâce à zi Petru, cette histoire de chaussures lui avait bien servi. C'était lui qui avait transformé cette avanie en victoire. Elle était persuadée que cette journée ferait parler d'elle. Oui, on en parlerait, mais attention, elle n'était pas encore finie.

Alors maintenant, amis lecteurs, qui êtes peut-être en éveil, vous vous interrogez. Que va-t-il arriver à Madame ? Que va donc ourdir l'auteur ? Va-t-il la laisser jouir de son triomphe ? Le psaume dit, que le Seigneur relève le pauvre de la fange et jette le riche dans l'ordure. Moi aussi, je vais faire quelque chose, si vous me le permettez, même si ce n'est que de la littérature.











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