Drago Jancar

L'oeil de l'ange
Cette nouvelle de Drago Jancar est tirée du recueil L'Elève de Joyce (L'Esprit des Péninsules, Paris 2003). Traduit du slovène par Liza Japelj-Eliad.
Au-dessus des cimes des sapins de Pohorje, le vent hurle comme un loup malheureux et solitaire. A intervalles irréguliers, il s'éloigne et, engouffré quelque part dans la vallée, mugit comme si sa masse insaisissable avait heurté un barrage invisible. En revenant, il soulève des tourbillons de neige entre les arbres, au point que les troncs autour de la trouée grincent et gémissent. L'oeil de l'ange descend rapidement, s'attarde sur les pointes ployées des sapins, puis coupe telle une lame la mouvante masse d'air et, aussitôt, se faufile à travers le branchage sombre de la couronne, le long du tronc givré, jusqu'au sol.

En bas il y a moins de neige, mais plus d'obscurité et de silence, qu'interrompent seules les plaintes du bois, de ses fibres tendues et de ses racines griffues cramponnées à la terre. Maintenant il glisse à niveau du sol, tout en esquivant adroitement les colonnes noires des arbres, puis il surmonte le fourré de broussailles enneigées à la lisière de la forêt. Le vent pousse à travers la clairière inclinée des traînées de brume neigeuse. Au-dessus, le champ visuel s'ouvre, bloqué de l'autre côté par le versant de la montagne dont le sommet se perd dans les régions nuageuses d'en haut. Une maison en bois s'accroche à ce flanc arrondi, ensevelie sous la neige qui lui arrive aux fenêtres, et un autre bâtiment à sa gauche, et aucun chemin nulle part.

Sous l'auvent à l'entrée se tiennent deux silhouettes, enveloppées dans les fourrures de mouton. La silhouette plus frêle est une femme, celle plus ramassée un homme, ils demeurent immobiles sous l'auvent et contemplent l'étendue déserte devant la maison. Le vent pousse un hurlement de loup de derrière le versant arrondi, puis plonge en mugissant dans la vallée, où il se déchaîne en grondements dont l'écho revient en haut. La femme lève les yeux vers le ciel noyé dans la tourmente. L'homme sort de son inertie, fait un geste, se voûte, lui lance un regard interrogateur en collant ses globes blancs aux pupilles minuscules sur son visage pâle, la femme secoue sa tête. Le trapu se redresse, de nouveau ils restent là comme figés.

Dans cette immuabilité, elle remue encore une fois la tête, la hoche en frissonnant. L'oeil à l'orée du bois les observe calmement. Ensuite il s'ébranle, avance lentement à travers la clairière inclinée, puis fend le blizzard en ligne effilée droit sur eux. A quelques pas de distance, il s'arrête, écoute les battements de leur coeur, la pulsation chaude de leur sang, leur respiration accélérée. Sur ce, il remonte, passe devant le large visage bruni de l'homme, devant ses petits yeux qui clignotent sans cesse sous ses sourcils givrés, puis coule vers elle, scrute les taches sur ses jeunes joues pâles, ses lèvres bleuies, effleure du regard la fine veine bleue qui palpite sur sa tempe. Par la fente de la porte entrouverte, il s'introduit ensuite dans le vestibule et plus loin. Il débouche dans une chambre basse, dont la lueur de l'unique bougie tâte les recoins sombres.

Un vieillard gît sur un lit. Ses mains osseuses sur l'édredon, tiré jusqu'au cou, son visage livide labouré de rides, des gouttes de sueur sur son front. Ses yeux sont clos, il respire faiblement, gémit à mi-voix. La flamme de la bougie frémit, les ombres dansantes parcourent ses traits, il ouvre ses yeux aussitôt. Anica, dit-il tout bas, Anica.

D'une main tremblante, il saisit la tasse sur la chaise près du lit. tente de se dresser sur ses coudes, renverse la tasse, le liquide se répand et tombe goutte à goutte sur les planches inégales du sol. Il se laisse choir en arrière et appelle de toutes ses forces son nom, le nom d'Anica, qui n'entend rien, qui reste avec l'homme trapu sous l'auvent à écouter le tumulte du vent. L'Sil se place dans un coin sombre, au pied du crucifix. Le vieillard remue ses lèvres pour former un mot inaudible. Lentement il se tourne sur le côté, il halète, puis il voit soudain la lumière ondoyante éclairer la pièce tout entière, la flamme s'est ployée, sur le seuil quelqu'un secoue ses chaussures. La femme entre, son manteau de mouton à la main. Elle s'arrête près du lit et le dévisage. Pendant un long moment elle demeure là laissant le temps s'écouler.

Le vieillard bouge son corps, il est de nouveau étendu sur le dos, les yeux vissés au plafond. 'Avec qui tu étais?' demande-t-il. 'Avec qui j'étais?' demande-t-elle. Avec le Crétin, dit le vieillard. Le Crétin est dans la bergerie, répond Anica. C'est bon, dit le vieillard, il ne doit pas entrer dans la maison. Anica se penche sur le lit, arrange l'oreiller et abandonne son avant-bras chaud à ses doigts froids qui s'y agrippent. Il examine son visage, ses yeux sont exténués, mais tournés vers elle emplis d'espoir. Son visage à elle est fatigué, ses yeux vides fixent l'espace devant elle avec la même expression que les tourbillons de neige sur la clairière devant la maison tout à l'heure. La fine veine bleue sur sa tempe ne palpite plus.

L'oeil quitte le coin du crucifix pour venir se placer au-dessus du lit, il se glisse entre les deux visages, entre les deux regards, l'exténué et le vide. Il y a quelqu'un, dit le vieillard. Qui veux-tu que ce soit, dit Anica. Il n'y a personne. L'oeil descend maintenant à l'intérieur par la mince fente de ses paupières, jusque dans les pupilles étroites, entourées de globes oculaires rouges. L'oeil voit à présent par les yeux du vieillard, il a fait sienne sa vision. Doux Jésus, dit le vieillard, j'ai mal derrière le front. Dès lors, l'oeil aperçoit à travers un voile rouge une main féminine qui s'approche, elle est bleuie de froid, sa peau froide et rêche touche son front, le presse, s'y immobilise. Elle repose longuement ainsi, les yeux se renferment, à l'intérieur du corps règne le malaise, les faibles battements du cSur puisent contre la voûte du crâne.

Sa paume froide, le chaud avant-bras plus haut, son jeune corps d'où s'écoule vers lui le flux vital, la sève invisible qui depuis tout ce temps, depuis qu'il s'est alité, s'échappe de son corps inexorablement. La main se retire, il ouvre de nouveau les yeux, la pièce est toujours tamisée de rouge, la flamme vacille tranquillement. Son dos à elle, courbé à côté du lit. essuyant le liquide répandu. Ensuite ses mouvements impénétrables à tra-vers la chambre, les objets qu'elle apporte et dépose sur la chaise près du lit. Elle s'affaire bruyamment autour du poêle, elle met quelques bûches sur le feu, un bruit métallique. Puis elle reste longuement assise à fixer le vide devant elle, ou le sol. Désormais il reconnaît les gestes familiers, le bruissement de la chevelure qu'on défait, puis les coups de brosse lents, longs, minutieux.

Je sais pour qui tu te coiffes, dit soudainement le vieillard, de nouveau redressé sur ses coudes, au point que l'espace devant ses yeux chancelle dans tous les sens. Pour lui, pour le Crétin. Les battements du cSur, quoique faibles, s'accélèrent. Elle ne répond pas, elle continue à relever ses cheveux en chignon. Elle tourne sa tête vers lui, il ne voit pas ses yeux, sa figure est enveloppée d'un voile rouge. Le vent fait vibrer la maison, il hurle, se déchaîne, monte en balayant le flanc de la montagne, puis mollit. Je vais te faire une saignée, dit-elle tout bas et se lève, ses yeux à lui se referment, il entend ses pas s'éloigner, arpenter le vestibule, puis revenir vers le lit. Il rouvre les yeux et suit du regard la jatte esquintée qu'elle pose sur la chaise.

Elle le déboutonne, sa main écarte le vêtement sur sa poitrine, l'autre main prend de la jatte de petits animaux qu'elle presse contre sa peau. Les sangsues frétillent sous ses doigts, elles se transforment en toucher frais et visqueux, légèrement râpeux. Comme ça tu vas t'endormir, dit-elle. ]e ne veux pas dormir, dit le vieillard. Quand je m'endors le cauchemar vient. Le cauchemar, dit-il, c'est l'âme qui quitte le dormeur et s'en va hanter les autres dans leur sommeil. L'oeil s'échappe par l'étroite fente des paupières entrouvertes du vieillard vers cette lumière rouge voilée, qui se dissipe aussitôt après. Il s'élève doucement vers le plafond et de là-haut, il observe l'affairement avec les sangsues. Tu dis toujours ça avant de t'endormir. L'oeil la regarde pendant longtemps rester près du lit en attendant que l'autre soit emporté par le sommeil. Les forces faibles abandonnent son corps, les paupières se ferment toutes seules, elles ne s'ouvrent plus que de temps en temps pour montrer le blanc. Le mauvais sang va s'en aller, dit Anica.

Elle patiente près de lui jusqu'à ce que ses paupières soient closes et qu'il n'y ait plus qu'un pli serré, enfoncé, à la place des yeux. Ensuite elle verse de l'eau dans un bac et la met à chauffer pendant qu'elle se déshabille avec indolence. Les lèvres pincées, elle examine son corps, ses seins légèrement affaissés, les lignes rouges, imprimées dans sa peau par des vêtements rugueux. Elle pose le bac par terre et avant de s'accroupir au-dessus, elle jette plusieurs coups d'Sil vers la fenêtre. Ses lèvres remuent comme dans un dialogue inconnu, de nouveau elle promène ses yeux partout dans la pièce et sur les fenêtres. Le vieillard sanglote dans son sommeil, il gémit comme les arbres ployés par le vent tout en bas, près des racines. Ses mains plongent dans l'eau chaude et la puisent, telles des louches, pour la porter entre ses jambes. Elle se lave avec lenteur et application, tandis que ses lèvres continuent à remuer. Son regard s'arrête sur le crucifix et s'y attache pour quelques instants. Dieu voit tout, Dieu sait tout. Dans l'église là-bas, à Saint- Laurent, un grand Sil de Dieu lumineux est peint au-dessus de l'autel. Maintenant il est plongé dans les ténèbres froides de l'église, tous les chemins qui y mènent sont enfouis sous la neige. Elle sait ça, mais frissonne tout de même, puis lance un regard alarmé vers les petites fenêtres.

Elle se lève rapidement, s'essuie machinalement, puis enfile les sous-vêtements et s'assoit sur le lit. Elle éteint la bougie entre deux doigts. Elle tend l'oreille aux sifflements du vent qui ne mollit point et. dans la pièce malgré tout silencieuse, à la respiration faible mais désormais égale du vieillard. L'Sil repose maintenant en elle, il s'est logé à l'intérieur d'elle, il contemple par ses yeux l'obscurité et attend comme elle un événement imminent. Il entend le grondement du vent, pour elle le vent gronde comme la mer, qu'elle n'a encore jamais vue. A la fenêtre apparaît une lueur faible. Anica se lève et met vite son manteau sur les épaules.

Elle ouvre la porte doucement et traverse le vestibule sur les pointes des pieds. Sous l'auvent se tient l'homme trapu, une lampe à huile à la main. Derrière son dos. le vent chantant charrie les flocons dansants dans le cercle de lueur frémissante. Il s'est endormi, dit Anica. L'autre fait demi-tour et se dirige, bravant la tempête de neige, vers la bergerie. Après quelques pas il se retourne, elle est toujours rivée au seuil. Alors ? dit-il, tandis qu'elle regarde en arrière, dans le vestibule sombre, puis elle se détache de la porte et le suit à pas rapides.

L'oeil s'échappe d'elle et les accompagne tous deux à travers la mer de la tourmente. Ils sont assis sur la couche de paille, recouverte de caparaçon et de peaux de mouton, près du mur. L'oeil est maintenant en lui, sa vue est d'une grande acuité, les objets se détachent avec précision dans la lumière de la lampe à huile, ils sont simplement un peu infléchis sur les bords. Même son visage à elle, vu par les yeux de l'homme trapu, est un peu élargi au milieu et rétréci de côté. A travers ce regard, elle apparaît comme un jeune animal chaud sur la paille, mêlé aux odeurs de peau de mouton, de crottes, de bêtes qui se serrent silencieuses les unes contre les autres et remuent tranquillement derrière la clôture basse. Sa main lourde s'élance vers ses cheveux à elle, mais elle secoue la tête, pas maintenant, dit-elle. Son sang épais cogne contre les parois de son crâne, ses oreilles bourdonnent d'effort pour se contenir.

Pourquoi il m'appelle Crétin ? dit-il. Anica tourne la tête vers lui. Ah, fait-elle, c'était pour la conscription, pour l'armée. Sois content, dit-elle. Il se tait un bon moment, il hume le parfum de sa peau qu'il distingue parfaitement des autres odeurs dans cet espace. Il se prend la tête entre les mains et réfléchit avec lourdeur. Pendant au moins vingt jours, personne ne pourra monter jusqu'ici, lâche-il hâtivement. Anica baisse la tête et dit : et alors, c'est pareil chaque hiver. Il monte la lampe à la hauteur de son visage qu'elle lève avec ses yeux vides. A cet instant-là, tout à coup, quelque chose bouleverse ses traits. Son visage s'élargit davantage, une soudaine résolution s'y affole, le regard vacille, les moutons derrière la clôture commencent à s'agiter.

Combien de temps encore ? dit-il, combien de temps ? Anica se recule contre le mur. il se retourne et l'attire vers lui avec son bras puissant, va sous son jupon et ramasse dans ses gros doigts la matière tendre. Un jour il se réveillera, dit-il. Pas du tout, dit Anica. Je lui ai mis des sangsues sur la peau. Là-dessus il se lève et s'élance dans l'espace, au point que le champ visuel chavire dans tous les sens, il marche parmi les moutons qui s'écartent en silence, effrayés, il grince des dents, revient vers la couche et se penche tout près de son visage. Donnes-lui-en plus, lui souffle-t-il. Tu dois lui en donner encore plus. Il halète comme après avoir fourni un gros effort. Il s'étend sur le lit et amasse un tas de paille sous sa tête.

Le vent dévale en rafales le versant arrondi de la montagne. L'oeil veut voir autrement, il se retire, il se déplace dé-ci dé-là dans l'espace, les angles de vue changent constamment. Anica se lève lourdement et se couvre de son manteau. Elle prend la lampe et pousse avec difficulté la porte, bloquée de l'extérieur par la masse d'air venteuse. Dehors, ses jambes s'enfoncent jusqu'aux genoux dans la neige, elle avance à grand-peine en abritant la lampe sous son manteau. L'oeil agité la suit, désormais son regard aussi déforme concavement les bords du paysage proche, il la suit jusqu'à la porte, puis dans le vestibule, où une rafale de vent entraîne un nuage de neige. D'une main tranquille, Anica prend sur l'étagère la jatte noire où frétillent les petits animaux. La maison est noyée dans le noir, le vieillard respire faiblement, il geint légèrement dans son sommeil, ses forces le quittent, son sang s'en va. Anica dépose la lampe sur la chaise près du lit, puis se souvient de quelque chose, revient au milieu de la pièce et renverse d'un pied le bac rempli d'eau qu'elle a laissé sur le plancher avant de sortir. Le vieillard bouge dans son sommeil, l'âme du dormeur, l'âme du dormeur.

Anica décroche le crucifix, l'emporte dans une autre chambre et le couvre de son manteau de mouton. Elle revient à pas rapides, glisse sur les planches mouillées, titube vers le lit, puis, l'espace d'un instant, elle scrute le pli à l'emplacement des yeux du vieillard, les yeux de son vieux mari, les mêmes qui l'ont rencontrée, elle, à quinze ans, devant la maison paternelle et l'ont emmenée dans cette solitude montagneuse, une seconde seulement elle s'attarde sur ce pli serré et enfoncé, puis elle commence, par des gestes agiles et précis, à apposer les petits animaux noirs partout sur le corps.

Elle attend qu'ils s'ac-crochent de leurs ventouses sur la poitrine, sur les bras osseux, sur le front et sur les lèvres. Le regard éperdu de l'ange ténébreux volette frénétiquement dé-ci dé-là dans la pièce, il voit tout, il sait tout, il éprouve tout, les trois visions qu'il a faites siennes, les trois âmes, les trois corps, et cet espace dans lequel il est venu de loin, vers lequel il a été appelé. Il voit et ressent les râles du vieillard, ses yeux qui s'ouvrent et contemplent avec étonne-ment à travers le voile rouge sang le temps qui s'écoule, et qui palpitent e





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