SEPT VOIX URBAINES

L'harmonie de l'urbain
Cucnik-cover1
Skrjanec-cover11
Velikonja-cover1111
Semolic-cover21
Mozetic-cover3
Mozetic-cover4
Kramberger-cover11
'Les bateaux en briques se dressent,
leurs yeux clairs grands ouverts
sur l'étendue verte des prés,
quelqu'un derrière chaque paupière.'

(Gregor Strnisa, Stolpnice, Les gratte-ciel, du recueil Oko, L'oeil, 1974)

Par Urban Vovk. Traduit par Barbara Pogacnik.

L'urbain. La littérature urbaine, la prose urbaine, la poésie urbaine. On assiste ces derniers temps à une prolifération délirante de ce qualificatif, qui se voit utilisé à tout propos. Pas étonnant donc que les auteurs ruraux se voient voués aux gémonies par le mouvement urbain qui, étendards déployés, fond sur ces écrivains idéologiquement déviants, les traitant de paysans et de péquenots et cherchant à leur imposer sa propre religion, prêchée dans des programmes esthético-littéraires et des pogroms pamphlétaires. Mais si le terme urbain a envahi la réalité slovène et imposé son hégémonie, il n'a guère fait l'objet d'analyses approfondies, et rares sont ceux qui parviennent réellement à l'appréhender. S'il est difficile de comparer l'urbanisme et le post-modernisme, termes irritants s'il en est, il apparaît que le premier nommé est venu combler le vide laissé par son prédécesseur, le mouvement urbain en littérature slovène ayant pris la place d'un post-modernisme qui appartient aujourd'hui à l'histoire.

On a beaucoup glosé sur l'usage abusif et sans doute inapproprié du terme post-modernisme, en particulier dans le domaine de la poésie, et le terme urbanisme pourrait bien connaître une destinée similaire. Dans le domaine de la prose slovène par contre, l'usage des termes urbanisme et post-modernisme semble plus approprié. Provocation ? Peut-être bien, quand on sait que certains critiques sont parvenus à accoler le terme urbain aux vers suivants, tirés du premier poème du cycle de Strnisa Les gratte-ciel » : La nuit s'éclaire sur les bateaux / le ciel flambe de tous ses astres / et perd sa route et s'évanouit / ce bateau sur l'océan de cette nuit.« Volonté de provoquer les traditionalistes, ou plutôt les « ruralistes », qui y verront une obsession idéologique de la mythologie urbaine et un acte revanchard contre la prédominance de la littérature rurale slovène par le passé ?

Il est en effet vrai que la tradition littéraire slovène (et dans ce cadre donné, la tradition poétique en particulier) est, »par ses traits de base, une tradition de la nature et non des conglomérats urbains«, et qu'il s'agit plutôt de »la tradition d'un lent cheminement qui part de la nature, d'abord prépondérante, vers des espaces plus urbanisés«, pour reprendre la citation d'Ales Debeljak dans son essai Le lyrisme slovène et le manque urbain , qu'on peut sans doute citer parmi les rares réflexions pertinentes sur ce »problème national«. De ce même auteur, l'on pourrait ajouter le constat suivant, qui me paraît incontournable : »Y compris dans les intonations poétiques et même dans les fragments d'expression gnomique (...) invoquant directement la ville, on retrouve encore souvent les voix littéraires prises dans le rejet conscient de l'espace urbain dans le pire des cas et, dans le meilleur des cas, dans la symbiose à moitié forcée avec ce même espace.

Parmi les auteurs les plus actifs, on pourrait trouver des exemples de la symbiose (non) forcée dans les oeuvres poétiques de Uros Zupan et de Peter Semolic. Ainsi, dans le dernier recueil de Zupan Les locomotives (Lokomotive, éd. Studentska zalozba, coll. Beletrina, Ljubljana, 2004), l'on trouve des vers qui pourraient aussi être une réplique originale à ceux du Strnisa des Gratte-ciel : »Des maisons-boîtes, jetées par la mer sur les digues / élevées. Une rangée de dents blanches devant / la marée calme des corps.« Pourtant, Zupan se rapproche sans doute davantage, aussi bien par son sentiment poétique que par sa »cosmologie«, de la strophe "Gratte-ciel" suivante : »Ce bateau sur l'océan de cette nuit / navigue et vole parmi les astres - / cent rêves de gens : cent vents du sud / le portent vers la nuit, franchir le bord du monde.« (Dans le recueil Pétrole, Nafta, éd. Cankarjeva zalozba, Ljubljana, 2002), on peut lire : »Il n'y a que le bruit du trafic de la rue d'à côté qui fait passer le message / que la vie ne s'était pas déplacée / la nuit dernière sur une étoile éloignée.«) Il ne faut pas oublier que les astres des Gratte-ciel de Strnisa sont ceux qui naissent aux yeux d'un vieillard qui les agrafe au ciel. 'Le monde est vaste, mais en nous, il est profond comme la mer', pourrait-on répéter après Rilke.

Dans son poème Le chemin vers Fuzine (Pot na Fuzine, dans le recueil Vprasanja o poti, Questions sur le chemin, éd. Studentska zalozba, coll. Beletrina, Ljubljana, 2001), s'inspirant du graffiti »Déplacements à ses risques et périls«, sur lequel il est tombé dans son quartier - qui, d'ailleurs, fait figure de conglomérat urbain ljubljanais voire slovène et de melting-pot des cultures ex-yougoslaves, Semolic note: »D'accord. C'est bien de savoir où / je vais lorsque je dis que je vais à la maison. / C'est bien de savoir où j'arrive // lorsque je dis que je suis rentré chez moi. / Déplacements à ses propres risques, // la vie à ses propres risques et périls. / D'accord avec lui. Il est bon de savoir ce qu'il en est de l'endroit que j'appelle mon chez moi.« Une position de distance et de fuite face à l'environnement, doublée d'une nostalgie qui prend une tonalité mélancolique, apparaissent souvent aussi dans la poésie de Zupan, ou mieux, quelque chose que l'on pourrait également appeler aussi une symbiose à moitié forcée qui, à travers les répétitions chez Semolic (lorsque je dis, lorsque je dis, que j'appelle) se fait certainement plus explicite qu'allusive. L'identification avec l'environnement qu'on habite ne paraît pas possible puisque le poète le vit comme un lieu de passage par excellence et un environnement aliéné.

Nous avons déjà esquissé, sur ce thème de l'urbanisation, une certaine gradation platonicienne partant de l'absence et allant jusqu'au rejet et à la symbiose forcée pour aboutir à une affirmation totale, presque une exaltation. Il ne sera donc pas superflu de suivre la réflexion de Debeljak jusqu'à l'endroit où l'auteur nous livre une définition exhaustive du lyrisme urbain, ou encore, selon l'expression usuelle, de la poésie urbaine: »Le lyrisme de la ville est donc un lyrisme qui prend place lorsque la chute a déjà eu lieu ». C'est une parole déchiquetée, témoignant de la nécessaire schizophrénie, appréhendée comme un état d'esprit normal, empruntant le jargon des rues et l'argot des labels marchands, et qui s'épuise dans le kaléidoscope des graffitis de révolte aux murs blafards rangés comme des soldats au garde-à-vous, et dans l'impertinence marchande face à la séduction des supermarchés, portes grandes ouvertes. Parole qui fait les yeux doux à l'intimité trompeuse des rangées d'arbres dans les allées et à la lumière rouge des lampadaires, zappant, l'espace d'un instant, des bars mondains chromés à la galerie des drogués dans des maisons fantômes, tout en refusant résolument les abus politiques du vocabulaire simpliste quotidien. Et pourtant, cette parole est en même temps portée par un espoir passionné que son immersion complète dans un maintenant des rivalités sociales cacophoniques ne lui impose pourtant pas de renoncer à l'impératif de la visée qui dévoile dans le noyau historique du centre-ville des strates d'une familiarité utérine.«

Si on s'arrête un court instant sur la notion du maintenant de la réalité slovène et sur les réactions de la poésie slovène qui pourraient refléter cette réalité, on ne saurait négliger les circonstances historico-sociales qui ont, à mon avis, conditionné, ou du moins accompagné, le développement, et même, dans ces derniers temps, un véritable essor généralisé de la poésie urbaine. Par-là, j'entends bien évidemment surtout la dernière décennie et les quelques années qui ont suivi, au cours desquelles il semble tout à fait justifié de parler de transformations sociales considérables, voire décisives, ayant entraîné le passage du peuple à la nation et le changement de statut de Ljubljana. Cette ville bien plaisante, bien que souvent disqualifiée dans le passé, centre insignifiant d'un pays insignifiant, qui passait dans le contexte de la Yougoslavie pour malo veze selo - expression serbo-croate à la fois humoristique et blessante, signifiant 'un village de grandeur assez importante' - (au point que cette expression hargneuse des couloirs zagrebins et belgradois avait commencé à se répandre en Slovénie même), est devenue capitale de l'Etat, et est dotée, à ce titre, d'une série de fonctions qu'elle n'avait jamais eues auparavant. Ainsi, la voie est libre pour en faire un lieu à la rigueur excitant, « abri des psychopathes » qu'on ne peut (au moins) pas »rater sur la carte«, manière spécifique de voir la ville de Brane Mozetic dans son morceau sans doute le plus harmonieusement urbain, contenant à peu près tous les éléments que Debeljak cite comme indispensables à l'urbanisation structurant le poème.

Bien sûr, ceci ne devrait pas signifier que j'aurais voulu, par mes écrits, passer sous silence l'impact de la prose nouvelle, ni passer l'éponge sur la bigarrure du champ littéraire des années quatre-vingt et négliger le fait incontestable que Tomaz Salamun, dès les années soixante, n'a jamais cessé de »salir« abondamment la langue poétique slovène par l'argot, le langage de la rue et autres slangs et l'a ainsi entièrement aérée et urbanisée. Cependant, ce sont les années quatre-vingt-dix du siècle passé et les premières années du siècle naissant qui signifient sans doute cette époque de l'éclosion de l'urbain, aussi bien par les motifs et les thèmes abordés que par les manières et les styles que revêt l'écriture.

Malgré tel ou tel héritage qui pourrait ou non être à la base des tendances actuelles dans la littérature slovène, il faudra probablement encore faire preuve de patience avant de pouvoir, dans ces contrées, vraiment parler d'une culture métropolitaine de référence proprement dite. Avant de pouvoir parler d'un style de vie urbain qui reflète une pluralité sociale, ou de l'appréhension moderne de cette pluralité dans le sens de la déhiérarchisation, de la décentralisation, de l'hétérogénéisation et de la dynamisation, voire d'une tradition qui pourrait servir d'appui et de repère. Il n'est donc pas du tout surprenant que la littérature slovène contemporaine ait dû souvent puiser dans des bassins étrangers (c'est le cas des auteurs comme Zupan, Debeljak, Semolic, Cucnik, Podlogar, T. Kramberger, pour n'en rester qu'à la phalange des poètes) cette tradition de l'urbain, et ce, jusqu'au rythme et l'allure quotidiens dans un centre urbain (devenant de plus en plus la métaphore maîtresse du monde moderne et le symbole du doute concernant l'idée du progrès). Ce faisant, cette génération reprend le flambeau du moment cosmopolite et le mode de vie nomade qui ont été mis en avant, en tant que »quatrième dimension« et élément constitutif de la croissance de l'âme par Tomaz Salamun, qui en avait jeté les bases avec sa véhémence typique. (Dans ce contexte, malgré ce que certains d'entre nous pourraient penser de son entreprise diplomatico-culturelle aujourd'hui, il représente certainement un point de repère indispensable et une assise solide pour l'espace culturel slovène.)

Il est tout à fait naturel qu'au niveau du droit au mythe de l'urbain ait lieu une certaine hiérarchisation, puisque le mode de vie urbain ne se réduit pas à vivre dans une tour d'habitations ou un pâté de maisons. De nouveaux sarcasmes, pareils à ceux qu'on pouvait entendre dans le cadre de la défunte Yougoslavie, doivent aujourd'hui être essuyés par des centres régionaux slovènes de la part de la métropole. D'un autre côté, l'urbain ne devrait pas avoir grand'chose en commun avec les valeurs bourgeoises qui aujourd'hui, parce qu'on met l'accent sur la différenciation sociale et non pas sur l'égalité, même devant la loi, des différents groupes sociaux, passent pour plus ou moins socialement incorrectes et politiquement réactionnaires. Il ne faut pas non plus chercher l'urbain exclusivement dans le remplacement de certains topoï littéraires par d'autres: dans une équation poétique telle que »O Vrba...«, on ne doit pas s'attendre à faire un pas en avant décisif dans le sens de l'expression artistique urbaine si l'on ne fait que troquer l'élément variable de Vrba contre Ljubljana, la maison contre un pâté de maisons et le père contre Simen, le nom du père du poète France Preseren. Il serait même très probablement illusoire de s'abandonner au narcissisme des menues différences qui chercherait, selon l'exemple des rappeurs, à se confirmer dans son identité par une attitude de refuge dans des communautés repliées sur elles-mêmes et organisées selon le modèle à moitié rural des quartiers, car ceci ne mènerait sans doute à rien d'autre qu'à une certaine variation de la poésie des tramways. Ce qui peut et doit être exigé de la production littéraire urbaine, c'est, si je m'applique à résumer quelque peu l'expertise de Debeljak (à laquelle, au demeurant, il n'y a pas grand chose à ajouter), qu'elle ne soit pas molle, et cela dit, ni élitiste dans le sens social, ni conformiste dans le sens politique ni prête à épouser les courants dominants dans le sens culturel.

Si, pour finir, je devrais prendre parti, je voudrais dire que je considère comme le meilleur poème urbain slovène le premier poème du recueil de Primoz Cucnik, Le rythme dans les mains (Ritem v rôkah, éd. Center za slovensko knjizevnost, coll. Aleph, Ljubljana, 2002). Parmi les urbanistes partiels, on peut tout de même, si on se contente de survoler les résultats de leur travail, compter pas mal de poètes slovènes que j'ai, au cours de mon texte, mentionnés ou oublié de mentionner d'une manière ou d'une autre.

Cucnik est urbaniste quand il n'est pas amoureux.
Debeljak est urbaniste quand il n'est pas archaïque.
Mozetic est urbaniste quand il ne cherche pas de faux-fuyants.
Podlogar est urbaniste quand il n'est pas moraliste.
Semolic est urbaniste quand il n'est pas trop perdu.
Salamun est urbaniste quand il ne joue pas au parvenu.
Skrjanec est urbaniste quand il n'est pas trop paresseux.
Taja Kramberger est urbaniste quand elle n'est pas scientifique.
Zupan est urbaniste quand il n'est pas trop sentimental.















© University of Wales, Aberystwyth 2002-2009       home  |  e-mail us  |  back to top
site by CHL