SEPT VOIX URBAINES

Primoz Cucnik
Cucnik-foto gordana bobojevic
Photo de Gordana Bobojevic
Lisez trois textes de Primoz Cucnik en bas.

Primoz Cucnik, né à Ljubljana en 1971, a étudié la philosophie et la sociologie de la culture à la Faculté de philosophie et lettres à Ljubljana. Son premier recueil de poésie Dve zimi (Deux hivers), publié en 1999, a recu le Prix du meilleur premier livre. Ses recueils récents sont Ritem v rôkah (Le rythme dans les mains, 2002), Akordi (Les Accords, 2004), Nova okna (2005), ainsi qu'un projet commun avec Gregor Podlogar Oda na manhatnski aveniji (Ode dans Manhattan Avenue). Une sélection de ses poèmes a été publiée par la maison d'édition Studium à Cracovie sous le titre de Zapach herbaty (2002). Primoz Cucnik est également traducteur, principalement de poètes polonais contemporains, parmi lesquels Adam Wiedemann, Marcin Zwietlicki et Piotr Sommer. Bon nombre de ses poèmes ont été publiés dans les revues littéraires slovènes ou diffusés à la radio. Il écrit aussi des critiques littéraires et des préfaces et travaille comme rédacteur pour la revue Literatura tout en dirigeant la petite maison d'édition Sherpa. Il vit à Ljubljana.






J'ai compris
Traduit par Barbara Pogacnik.
Je vois ce qui s'est passé. La poésie a fait de moi un monstre. Je fais fantôme dans des rêves, je hante les tranquilles. Je me réveille au milieu de la nuit. Puisque je suis fragile, puisque les endormis s'épouvantent par le fantôme de mon autre moi. Par le prénom que j'épelle

en un souffle. Et toujours plus bruyamment, toujours plus clairement je sens : c'est mon autre vie, je me suis débordé et transgressé moi-même. Je le sens toujours plus fort : c'est mon autre mort. Des pointes des doigts me touchent par leurs coussinets, me

glissent par le visage en me caressant, des cils de la langue me resserrent, les tenailles de l'histoire, ce fer des forgerons chauffé à blanc. Et n'importe quelle voix me réveille, chaque jour je refais le même chemin où les fers à cheval de la langue laissent leurs traces

La poésie a fait de moi une voie. Je me poursuis
pendant que je dors, je m'achemine derrière mon ombre. Ma vie se recouvre de la vie des matins que j'attends. Vivre en poète résume tous les états d'âme.

Les mots sont une peine et un don. Un gain et une perte. Les seuls, et de trop.






La Terre
Traduit par Barbara Pogacnik.
Les collines de l'été tardif sont vertes.
Le ciel est bleu. Le paysage est parcouru
des effluves du jour, de l'obscurité, de l'ombre lumineuse.

Dans les champs, les corps penchés des femmes qui cherchent des pierres. Le sol, boueux de la terre rouge, se couvre par le souffle du soir d'automne, en attendant de se reposer.

Les paysans ont fini leur journée par le lait
et la prière. C'est cueilli, déterré, il reste
une clairière. Dans le campanile tremble la silhouette du monde. Le tout puissant donne et reprend.

Je voudrais t'avoir entre mes doigts, au fond des bottes, partout sur le corps. Je voudrais t'avoir dans la bouche, dans la gorge, dans les poumons, une plénitude de toi, toute toi toute rouge,

Qui berceras pour retourner vers l'enfant,
avant qu'il vienne et qu'il devienne,
pour retourner entre les murs de l'ancienne maison, avant qu'il soit écrit :

comment tu couvres les yeux et tu offres de l'aveuglement, comment je te porte vers une vallée, blanche des nuages,
Et je te cueille comme le raisin fou des silences. Qui es

Délimitée par des pierres, mais illimitée en réalité.
Profonde jusqu'à l'eau, mais en réalité plus profonde, imprégnée de la lave qui en réalité est un diamant.

Couvre la plaine, couvre le pays, mets le couvert pour aller à table, mets les hommes au lit. Qu'ils dorment vers une nuit pleine de soucis. Qu'ils soient prêts ; prêts pour la paix, pour la prière, la gratitude.

Car pour moi tu es le désespoir et une consolation secrète.

Et je suis pour toi celui qui est en train de sécher dans les séchoirs à foin, celui qui fermente et que l'on transvase en vin. Je suis le cidre en pleine transformation. C'est moi qui deviens invulnérable.

Et je sais que je rentrerai et que je voudrai rester. Là où je n'ai pas d'outils, où je suis impuissant et étranger,
mais où tu combats pour moi, pendant que je me laisse laver par la pluie.

Tu m'envoies me taire et tu te concertes avec la forêt à quel moment, comment et où je changerai de contours dont je suis scellé, ainsi que plus personne ne me reconnaisse désormais.






Les Variations sur Hamlet
Pour A. et A.

Traduit par Barbara Pogacnik.

Né dans cette ville, je retrouverai ma fin ici.
Il n'y a pas de silence, Gould rejoue du Bach, il y a la rue tumultueuse, le bruit de chez les voisins et du chantier ; que je reste au plus près de toi mais seul que je me serre aux bras de personne, au plus près des phrases remplies du vide.

Je pose un vase devant moi et j'appuie les oreilles aux haut-parleurs si fort à ce que tu ne t'éveilles en moi, toi endormie, et le passé par lequel on ne peut pas me joindre; que la lumière recouvre le geste glacé et se faufile dans toute partie de toi que j'entends comme mesure.

Je sens la nappe entre mes doigts et le tissu contient ta silhouette car je le sais, tu y es cousue comme une voix et je sais que le silence n'existe pas il tinte dans les oreilles, il résonne sous le plafond, le Bach accéléré par Gould, et ce langage me fait penser à celui de tes doigts.

Tout seul je lève mon verre et je le vide jusqu'au fond, pour que le liquide se déverse en elle, elle qui jadis était couchée à mes côtés elle y dormait insouciante ; puis je le dépose et au même instant une vague imposante me traverse pour submerger le moindre souvenir.

Et pas de silence, pas de paix dans cette maison, Vénus, Sienne, Londres, Cordou Lyme Regis, je compte les cartes postales, elle reste figée sur l'une d'entre elles et sur le môle immobile, sans se retourner, elle contemple les lointains frêles; je rattache les cartes au mur, pour garder sa silhouette entre le point et la virgule.

La paix est impossible et rien que pour cela je m'appuierai contre elle pour entendre de nouveau ce qu'elle signifie pour moi, comment est la couleur parfaitement ultime de sa voix, la voix que je ne peux plus rappeler, et le niveau du fleuve tumultueux en elle me devient inaudible.

Par la fenêtre je vois l'aube enfin, un regard que nous n'abandonnerions pour rien au monde, les silhouettes des pâtés de maisons en bleu, le figures blanches des moutons qui broutent l'herbe du ciel, le luxe sur les versants du même monde qui se réveille luisant et qui, au seuil de l'ouïe, s'entasse en une intonation.

Gould a ralenti le Bach. L'année est sur le point de s'incliner encore vers sa fin, arrive le temps pour que la neige recouvre la boue. Jusqu'à ce que pour nous ici les nuits ne s'évanouissent en noir complet, le blanc se répétera à perte de vue. Et après, que l'ombre de la mer nous frôle, et que les vagues noient nos cendres.

















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