SEPT VOIX URBAINES

Taja Kramberger
Kramberger-foto b
Photo de B.R.

Taja Kramberger est née en 1970 à Ljubljana, Slovénie. Après des études d'histoire à la Faculté de philosophie de l'Université de Ljubljana, elle soutient un doctorat en anthropologie historique à la Faculté des sciences humaines de l'Université du Littoral à Koper, où elle travaille actuellement. Elle a obtenu des bourses d'études post-doctorales à Paris et à Budapest. Taja Kramberger est également rédactrice en chef de la revue scientifique multilingue Monitor ZSA [en français AHS ] - Revue des anthropologies historique, sociale et autres. Elle a publié cinq livres de poésie: Marcipan (Frangipane, 1997), Spregovori morje (La mer se met à parler, 1999), Contre-courant (Gegenströmung / Protitok, 2002, en allemand), Zametni indigo (Indigo velouté, 2004), Les Mobilisations (2004, édition plurilingue). Ses poèmes ont été publiés dans diverses anthologies de poésie et dans des revues littéraires en slovène et en d'autres langues. Elle écrit aussi des essais sur la littérature et des textes scientifiques sur la mémoire collective et sur d'autres modes de transmission culturelle, et elle traduit de la poésie (de Michele Obit, de Neringa Abrutyte, de Roberto Juarroz). En 2003, elle a travaillé comme organisatrice et coordinatrice principale de l'atelier international de traduction de poésie Linguaggi di-versi / Different Languages / Langages di-vers à Koper.




Mobilisations
Les deux textes suivants font partie d'une série intitulée Mobilisations. Ils ont été publiés pour la première fois en français dans la revue SEZIM 3, Éditions de La fraternelle, Saint-Claude, septembre 2003.) © Taja Kramberger (2000) © Traduit par David Jauzion-Graverolles (2003).





1 Mobilisation pour la Vie

C'est un déserteur excentrique, un athée
qui se réfugie dans l'agronomie,
Goethe et le dressage des enfants. Et que la vie
le ballotte de-ci, de-là, sur un champ de mines
comme un cavalier d'échecs désarçonné. Qui peint la lettre L : Lehrling, mais n'utilise pas
les premières vitesses et ne freine jamais.
Qui lit La nourriture des cochons, les pieds dans un bain frais - pour affûter la concentration -
et qui espère trouver un refuge dans les livres de botanique, le sol sous ses pieds,
mais ne parvient pas à trouver une feuille de pas-d'âne assez grande pour couvrir son ombre.

Qui apporta à ma mère pour le premier rendez-vous un bouquet composé de deux louches et repartait immédiatement à 800 kilomètres de là. Une fois sur le terrain,
il changea à nouveau le parcours du fou,
le ramenant en arrière vers la reine ;
celle qui peut bouger sans peine
dans toutes les directions, parfois simplement en biais sans vraiment bouger, vers elle portant en elle le mouvement de tous les autres,
tout en les contrôlant.

Et moi : le résultat d'un vote familial
en février 1970 : personne n'a mis son veto
et l'embryon est librement devenu moi,
pour que je puisse aujourd'hui tranquillement regarder mon chemin, une piste, déjà plus longue que la vie, pour que je puisse voir ta vie devant moi, bien plus longue que le chemin.

Ainsi mon père introduit
son herbier inachevé en moi,
pour que mes pensées s'entassaient entre
les piles de livres comme des fleurs aplaties
jusqu'à ce que, dans ma première collection,
toute cette érudition végétale explose
et toutes les feuilles bien en ordre
pouvaient à nouveau occuper
leur espace d'origine.
A présent devant moi :
un désert des fleurs, des mots,
souples et tout frais,
qui se concentre ou s'étend à mes ordres
comme l'univers.
Que dois-je faire d'eux, ici,
dans cet endroit dénaturé insensible ?

Et à présent devant mes yeux :
une vaste pampa informe de danglers communs,
Vulpia myuros,
couverte d'une progéniture jalouse d'amphibiens.

Ton courant alternatif, diphasé,
et les 1200 pages de notes frénétiques,
jaillissant avec la force
d'un torrent. Un fardeau
tourbillonnant que tu as chargé
sur nos épaules d'enfants, comme
une guerre égoïstement étend ses corps
et sa mémoire sanglante
en un anneau mythique, impénétrable et
l'enterre pour les générations futures
parmi les pages du livre de la Terre,
un vaste livre cartonné inédit
sans correction et sans éditeur.

Dieu était-il caché parmi les pois chiches,
les graines de tournesol et les carottes,
dans la bouche de prisonniers atrophiés
rentrant chez eux ?

Dieu était-il caché
dans les tympans sourds des pistolets
que la Gestapo pointait sur toi à Vienne,
tandis que vous les gars vous pelletiez
du sable entre les traverses de chemin de fer ?

Dieu était-il caché à Iaroslav,
dans ce camp d'internement
de la Première Guerre mondiale,
entre les dents des rats qui,
trottinant parmi les prisonniers,
étonnamment, ne les mordaient pas ?

Le Dieu de ta Mère ou ton non-Dieu ?
Tous deux annoncés en lettres capitales,
tous deux, dans un moment de détresse,
invoqués dans le noir sans une réponse,
tous deux engourdis et frêles
comme accroupis dans un tonneau fermé de Mohojeva bolota.

Ce n'était ni le front russe ni la faim, ni le vin,
ni tes études, non -

nothing matters but the quality
of the affection -
in the end - that has carved the trace in mind
dove sta memoria -

c'était ma mère qui mobilisait
mon père pour la vie,
l'amour doux et ferme du nom de Zorka.





2. Mobilisation pour la Mort

Parfois mon père ressemblait à un cèdre azuré
et ma mère était la terre parfumée
qui l'engendrait,
elle était l'énergie lumineuse qui rendait possible
la photosynthèse.
Ma mère était l'arbre,
la terre et le ciel tout ensemble.
Elle prenait dans sa bouche les pieds
du garçon, qui avaient gelé en Sibérie
pour les réchauffer, les planter en elle-même,
et pour que l'arbre pousse et que
la terre reçoive à nouveau ses sucs.

Sur une vieille photo jaunie,
phtisique comme mon père était phtisique
avant qu'ils ne se rencontrent :
assise sur le giron
des mains qui n'avaient jamais pu l'embrasser,
au-dessus du grand coffre en bois de sa mère,
il y avait une jumelle de quatre ans, sérieuse, au regard perspicace, et sereine,
en train de chercher une cime pour l'accueillir.
Un vent propice qui calmerait sa douleur énorme.
C'est une fille de bonne famille, respectée :
à l'âge de quatre ans la terre réclame sa mère
à quinze ans le ciel reçoit son père.
Comme un no man's child, elle apprend
à nager dans sa propre vallée de larmes.
Sa jeunesse fut un fruit sans écorce :
années vulnérables pendant lesquelles
la récolte entière de ce qui fut un verger de famille, le legs entier,
ballotté dans les poches d'étrangers
et leurs greniers, et les gens se passent l'amour
noble comme si c'était une prune pourrie.
Et toi, Zorka, tu es restée - comme le fruit
miraculeux d'un arbre à moitié pourri
qui demeurait pur, intouché.

De la proximité intime de leurs corps
nous les quatre enfants grandissions.
Petits boutons opiniâtres.
Nous avons coulé d'une pomme du pin comme des graines méfiantes aux larges ailes,
revêtues de tégument épais et fécond.
Tombées dans le microclimat des pins.

Et nous fûmes déchirées entre tous ces
éléments, entre tous ces paysages,
comme des fils invisibles, tissés
par les fées.

Et puis son écriture minitieuse
qui était l'autre fil dans lequel nous étions tissés,
sans possibilité de jamais l'abandonner vraiment,
montait, descendait sur les pages, comme tracée
- en lignes régulières -
par la plume délicate de scribes
réduits à la taille de puces. Ou comme
l'encéphalogramme d'une souris morte de frayeur.
Avec l'âge sa taille a changé,
c'est devenu le cardiogramme d'un renne.

Mon père ne savait pas l'équilibre délicat entre les sexes qu'un simple faux mouvement déstabilise, tandis que ma mère le savait, redistribuant
en permanence les poids pour garder
la bonne pondération,
lui savait bien par contre que tuer un homme n'est pas seulement extraire le dernier atome d'oxygène de son corps. C'est aussi emplir son propre corps du poison monoxyde
qui vous ronge lentement,
vous déchirant les entrailles.
Vous broyant la gorge. Que porter
le fardeau de la mort de quelqu'un
c'est devenir un cimetière qui étend
ses métastases et empiète sur l'espace des vivants.

Pas besoin d'être un commando
pour sentir la mort :
il suffit de mesurer toute la vie
Pas besoin d'être poète pour enregistrer la sensibilité ;
il suffit de mesurer toute la grossièreté
Pas besoin d'être croyant pour poursuivre :
il suffit de mesurer tout le cynisme
Qu'est-ce que « tout » ?
Tout n'est ni soutien ni légitimité,
tout en tout ne sert à rien :
c'est l'exacte mesure de la douleur
au centre du langage
et ses vastes banlieues.
C'est une anthologie
de la tristesse, de la solitude,
de la pollution et de l'amour dans
les cités de langage.

Et là, après la chute,
l'amputation à l'hôpital de Soca,
tu ne savais d'où tu venais, ni où était ta place,
et tu insistas pour rentrer à la maison,
les cèdres ne se plaisent que
dans les régions méditerranéennes
et à l'est jusqu'á l'Himalaya,
et ne pas avoir de jambes,
c'est comme ne pas avoir de racines.
Et ne pas avoir de terre est une condition
flottante et stérile qui ne peut rien rassembler
dans l'amour. A la maison !
Où ça, tu dis ?
Où est-ce - la maison : Lenart, Porcic, Sovjak,
pont aérien au-dessus de la Lituanie ou
via Moscou, Kiev, Bucarest, la Hongrie
et la Voïvodine jusqu'à Subotica en septembre 1945 - vers le linge frais et le pot-au-feu bien chaud ?

Mais, vois-tu, je suis aussi un arbre qui a deux résidences, et regarde, pourtant je rassemble,
avec la terre maternelle, souple, et ton bois gelé
je construis un temple, je construis
le bateau et le port d'un seul coup et
je voudrais finir le port, même si
le bateau de l'espoir a coulé dès son premier voyage. Le langage m'a mobilisé.
J'ai fait mon apprentissage
et finalement je suis près de la maison,
et ta résine
dans mes veines est devenue un liquide noble,
épais et fondant tandis que j'exerce mon seul talent.

L'écorce est usée, déchirée, la couronne
est fine, irrégulière avec l'âge, la cime s'affaisse.
Les racines sont superficielles et assoiffées.
D'arides épines sont restées, mais ont perdu
l'élasticité et le tranchant de la jeunesse.

Le dernier soir, dans un
lit frais, tu étais,
plus qu'un cèdre azuré, un saule pleureur. Les mains
pendantes comme branches sèches autour du tronc.
Tu étais serein, à distance égale
de la terre et de ton corps. Ce n'était pas
l'apothéose d'un cèdre ; tu étais
plus proche d'un arbre de Noël déplumé
dépouillé de toutes ses décorations et abandonné
avec deux petites lanternes rondes, juste sous la cime pliée, leur lumière faiblissant
comme la lumière d'un bateau
dans le brouillard s'estompe tandis qu'il fait voile
vers la haute mer.

Vivant au milieu des tempêtes,
calme au milieu d'elles.
Dans la sombre nuit d'avril,
en un jour de mobilisation permanente et sans armes,
quand on doit rendre son corps,
sa vie, comme des skis de location,
tu es parti sans ski, traversant le pays
qui t'a soutenu toute ta vie, et la piste de ski
est restée tracée sur le visage de ma mère.
Qui t'a mobilisé : Dieu ou non-Dieu ?
Au jour de la dernière mobilisation,
la seule connection flexible de la tête se rend.
Mais pas toi.








La poésie, le monde, la vie...
Entretien avec Taja Kramberger

Dans ce long entretien avec Brane Mozetic, Taja Kramberger nous livre avec une hallucinante acuité sa réflexion sur quelques thèmes qui lui tiennent à coeur : l'exigence de création poétique, les dangers du nationalisme et du provincialisme, le pouvoir de l'argent et la lutte pour le pouvoir, le féminisme, le rapport entre science et poésie, ses influences littéraires...
Brane Mozetic : Croyez-vous que les poètes ont un rôle dans le monde ? Et que vous inspire la question : « La poésie peut-elle changer le monde ? »

Taja Kramberger : Je crois au rôle des poètes dans le monde, de la même manière que je crois à celui de chaque personne qui agit de bonne foi. En premier lieu, je voudrais éviter certaines imprécisions et généralités qui, selon moi, ne constituent jamais un choix heureux quand on tente de développer des réflexions tant soit peu concises. Pour commencer, il faudrait peut-être que j'explique ce que m'évoque la notion de poète, avant de réfléchir à son rôle. En premier lieu, je voudrais dire que, dans le monde que je perçois, il n'existe pas de poète en soi, mais toujours des personnes réelles portant en elles les investissements et les enjeux concrets de leur vie. Chaque poète, doté de capacités cognitives propres, vit dans un environnement spécifique qui détermine au moins dans une certaine mesure la potentialité de mise en oeuvre de ces capacités. Les poètes passent ainsi, chacun à sa manière, du monde des possibles à un univers d'autonomie et de souveraineté poétiques et humaines. Je dois ajouter aussitôt qu'en Slovénie, en tant que lieu géographique spécifique, ces potentialités, comme les espaces requis pour pénétrer dans la « sphère publique », sont marqués par la ségrégation sexuelle et le clientélisme, ce qui complique encore le processus. Rien n'est offert à personne, si ce n'est aux « poètes » opportunistes qui servent les groupes idéologiques au pouvoir. En Slovénie (mais pas seulement là), il s'agit d'une majorité d'hommes médiocres qui s'intègrent sans effort et sans une once d'esprit critique à la popularité pseudo-urbaine du folklore national slovène auquel ils s'identifient sans peine. Pour les personnes dotées de talent et d'une véritable sensibilité, ce processus représente une épreuve difficile et, d'un point de vue existentiel, un combat quotidien épuisant.
Le milieu actuel, composé de poètes masculins conjoncturels et populistes brandissant atlas et généalogies littéraires, ainsi que de poètes femmes prêtes, sans réserve et autre alternative, à servir ces fraternités exclusives pour une maigre récompense, c'est-à-dire un milieu dans lequel dominent l'entremise, l'insolence, les intrigues, une aberration sexuelle instinctive et irréfléchie, une ambition manipulatrice et un manque d'intelligence, d'amour et d'humanité. Ce milieu, dans lequel règnent le darwinisme social et les rivalités, deux types de socialisation que je considère extrêmement dérangeantes, ne m'attire pas et ne m'intéresse pas artistiquement (bien qu'historiquement, il s'agisse là de phénomènes passionnants, qui méritent d'être étudiés de manière approfondie). Par rapport à tout cela, je repense au poème de Tranströmer « Au-dessous de zéro » (Sanningsbarriären / La Barrière de vérité, 1978), dans lequel le poète nomme « gare de triage » ce groupe infortuné de personnes dans lequel il s'est trouvé par hasard.
Fort heureusement, il existe également des poètes puissants, que je qualifie de poètes transformateurs, qui, bien que peu nombreux et éloignés de l'effervescence des classements, établissent à chaque instant des critères hautement exigeants qui leur sont propres et qui leur permettent de juger la valeur de leur propre poésie et de celle des autres dans ce milieu spécifique qu'on appelle la culture slovène. Ils affichent leur indifférence à l'égard des modes et ne suivent pas l'esprit rigide de la terreur liée à l'information que Theodor W. Adorno, parlant de l'enthousiasme capitaliste et technocratique hystérique dans l'Allemagne nationale-socialiste, désignait d'anti-humaine avec comme trait caractéristique la suprématie des personnes bien informées (Bescheidwissend). Il semble que ce processus soit de nouveau en marche aujourd'hui. Les connaissances artistiques (et autres) fondamentales annulent immédiatement ces classements et classifications éphémères. Seuls ces poètes transformateurs m'intéressent, ces voix dissimulées, capitales, provenant de l'arrière-plan, que l'on ne perçoit qu'à présent que se dispersent les voiles de l'apparat scintillant de l'écume marine de la poésie populiste. Ces poètes, incomparablement plus réels et forts que la parade des « gens d'influence médiatique », sont capables de refléter des courants imaginaires plus profonds, des expériences vécues de rupture et de se frayer un passage vers les connaissances éthiques et existentielles les plus élevées. Ils possèdent la volonté et l'audace d'avancer contre le courant général. En résumé, dans mon système de valeurs, les seuls à mériter le titre de poète sont les poètes de cette espèce, qui atteignent dans un mode transformateur, par leur poésie, l'imaginaire social et le changent en images réflexives. Cette réflexivité épistémologiste réduit en quelque sorte les déformations de l'imaginaire collectif particulier ; leur insistance opiniâtre rend progressivement la vie de nombreuses personnes, sans même que celles-ci s'en rendent compte, plus supportable, plus libre et plus digne.
C'est dans ce processus même et dans sa persistance que je vois le rôle fondamental du poète dans le monde. En intervenant dans la structure mentale profonde d'une communauté, que celle-ci s'en aperçoive ou non, il change lentement la perception du réel pour favoriser une plus grande ouverture, favoriser une plus grande ouverture et la prise de responsabilité et diminuer les rigidités et les réflexes réactionnaires. Selon moi, la poésie contribue à changer le monde sans que celui-ci s'en aperçoive nécessairement. De même, personne ne s'est rendu compte du changement provoqué par la théorie de la relativité avant son application dans la réalisation de la bombe atomique.
De plus, les poètes n'ont pas un seul et unique rôle dans le monde, ils en ont de nombreux ; mais ils n'ont pas le rôle que leur attribuent sans cesse les différents gardiens d'esthétiques et de morales spécifiques, que des foules d'enseignants de toutes les littératures nationales imaginables essaient de naturaliser auprès de nombreuses générations d'élèves malheureux. Pour moi, en tant que poète, ce type d'affirmation et de canonisation continue et irréfléchie n'attirerait pas à elle seule mon attention : je ne sens pas qu'elle s'adresse à moi et ne représente pour moi aucune motivation, bien que, je l'avoue, bien que ses effets culturels soient considérables. En changeant quelque peu de perspective, si je parle en historienne, ce type de succès social et cet endoctrinement littéraire dans le système scolaire pourraient représenter pour moi des sujets de recherche très intéressants, car, finalement, ils modèlent le phénomène complexe de l'acceptation sociale de la littérature et de la longévité des lieux communs « traditionnels », qui, ensemble, façonnent d'une manière décisive la représentation du réel, dans laquelle je vis moi-même. L'analyse de ces phénomènes socioculturels et d'autres me permet de mieux comprendre pourquoi, par exemple, mon langage poétique est étranger à une structure de l'imaginaire dans laquelle j'ai passé une partie de ma vie, mais étonnamment proche d'une autre avec laquelle je suis tout récemment entrée en contact.

B.M. : Comment vous sentez-vous en tant que poète dans un monde de poètes, parmi lesquels se trouvent des assassins comme, par exemple, Radovan Karadzic ? Ou, peut-être, était-ce déjà semblable dans le passé, quand les poètes grecs chantaient les actes héroïques des guerriers, perçus par l'adversaire comme autant de meurtres et de massacres ?

T. K. : Dans ma réponse à la première question, j'ai déjà indiqué que tous ceux qui se proclament poètes et qui sont acceptés en tant que tels ne le sont pas nécessairement. De même, certains se voient comme des Napoléon ou Jésus-Christ, ou comme des « dirigeants » ou des « gourous » et ne sont rien de tout cela. Dans les milieux où règnent des idéologies monistes, la fraction « intellectuelle » de l'élite sociale aime proclamer artificiellement poètes (ou littérateurs) certains arrivistes avides de pouvoir, et construit de cette manière deux remparts du régime à la fois : primo, par le biais des « littérateurs », figures naïves et apparemment apolitiques, elle influe sur l'imaginaire populaire et, secundo, elle peut orienter relativement facilement cette influence.
Les mots écrits dans la langue d'une communauté peuvent avoir un pouvoir de suggestion extraordinaire dans l'imaginaire de cette communauté. Ce qui est essentiel, c'est le genre de paysage littéraire ou imaginaire que les poètes contribuent à édifier (clôturé, répressif, symboliquement violent, aux frontières inflexibles, d'exclusion, etc., ou, au contraire, ouvert, offrant un sentiment de liberté, sans violence symbolique, aux frontières permissives et mouvantes, capable d'une intégration non paternaliste de l'autre et des différences, etc.) et le type de sélection des textes admis dans la dissémination sociale généralisée. Il peut être nuisible, voire dangereux, qu'une seule ligne poétique soit constamment favorisée, par exemple une ligne qui par sa violence symbolique construirait une contrée imaginaire d'exclusion, mythique ou mystificatrice, qui pourrait ensuite générer par le biais du système éducatif en place un paysage mental intériorisé de l'ensemble de la société. Dans certaines conditions (établies par l'amalgame de l'esprit réactionnaire, de l'oppression, du totalitarisme, de l'État policier, etc.), un glissement terrible se produit parfois dans la perception du réel, à la suite de quoi une réalité imaginaire spécifique d'une communauté particulière se substitue à la réalité sociale polyvalente que se donnent d'habitude les sociétés. Les gens ne sont plus capables de distinguer entre la réalité et la fiction parce que cette dernière a accaparé la totalité du pouvoir dans la société (le troisième Reich en est un exemple, mais l'Italie de Berlusconi, - ainsi que tout un ensemble d'états néo- et paléo-démocratiques d'Europe et d'Amérique - ne sont pas très éloignés également de cette folie). Avant tout, nous devons reconnaître que ce mécanisme est latent dans toutes les sociétés closes et autosuffisantes (au moins dans leur représentation d'elles-mêmes, dans laquelle figure cette vision déformée comme idéal suprême, si elle n'est pas déjà réelle) où il n'y a pas de place pour une auto-réflexivité, où il manque un public capable d'une distance critique et où il n'y a pas d'affrontement quotidien des attitudes, ce qui pourrait atténuer les extrémismes et les fantasmes. Je crains que ce mécanisme soit très fréquent en Europe centrale. La société slovène figure dans cette catégorie, avec cette particularité que la répression et les refoulements qui s'y déroulent sont très peu connus hors des frontières de ce pays, étant donné sa petite taille, et son importance négligeable aux yeux des hommes politiques et des leaders d'opinion européens. Je crois que cela est une erreur, car à partir d'un corps aussi peu important que la Slovénie, des métastases peuvent atteindre le corps entier des « sociétés démocratiques occidentales », déjà bien peu immunisées contre le totalitarisme. Toutes les répressions en Slovénie se déroulent de manière silencieuse et imperceptible, leurs auteurs les exécutent et les dissimulent par des gestes quotidiens suggérant le peu d'importance des actes commis, ou ils les passent sous silence avec un sourire hypocrite dans une espèce d'omerta spontanée, caractéristique de la culture locale. Cela fait déjà longtemps que les acteurs idéologiques au pouvoir ont l'habitude de s'attribuer, aux yeux de leur peuple et du monde entier, la place symbolique et sociale de ceux qu'ils ont écartés. Et personne n'est responsable de quoi que ce soit.
En ce qui concerne Radovan Karadzic, je voudrais dire la chose suivante : les personnages de son acabit, qui suggèrent et anticipent les événements et les violences, ne constituent ni une nouveauté ni une exception dans l'espace de l'Europe centrale et méridionale, depuis le Blut und Boden germanique. Une « poésie » militante, sanguinaire, chauvine, revancharde et irrédentiste a été écrite par certains poètes slovènes, dont Jovan Vesel Koseski et même Simon Jenko, tandis que leur contemporain monténégrin, vladika (évêque orthodoxe et prince) et poète épique, Petar Petrovic Njegos, « chantait » le génocide musulman perpétré par les orthodoxes. En comparant ces « poètes » au poème « Baptême sur les berges de la Savica » du poète romantique slovène de la première moitié du XIXe siècle, France Preseren, on peut remarquer une différence décisive à mon sens. Le niveau cognitif du langage poétique de Preseren est totalement différent, plus élaboré, plus nuancé, et son paysage imaginaire est conçu d'une toute autre manière. Il ne contient pas de violence mythique et, bien que le poète intègre dans son langage des éléments mythologiques, on n'y trouve pas de reproduction spontanée de préjugés, ni même d'incitations chauvines, religieuses ou racistes. Sous cet angle, il est paradoxalement plus proche d'Homère que de ses contemporains mentionnés plus haut. Chez Homère également, on ne trouve pas le « côté des nôtres » et le « côté des autres », car la structures sociale et par là-même imaginaire de son époque est irrémédiablement différente de celle des poètes du XIXe siècle en Europe centrale. Les décisions relatives aux événements et à l'aboutissement de la guerre de Troie ont été prises sur l'Olympe et non sur le champ de bataille, or sur l'Olympe il n'y avait pas de « nôtres », ni d'« autres », mais des dieux, dont les héros sur le champ de bataille exécutaient les desseins et les intrigues. Les participants, même divins, n'avaient pas de mission historique à accomplir, mais tout simplement leur destin à réaliser. En revanche, chez Njegos, chef politique et religieux, les « nôtres » avaient une mission religieuse à laquelle fut greffée une mission supposée nationale ou ethnique : l'extermination des prosélytes turcs et cela bien que ces prosélytes parlassent la même langue que les « nôtres » orthodoxes. Il n'est pas difficile de comprendre que des gens qui construisent leur identité collective en recourrant à Njegos, Karadzic, Vuk Draskovic et Dobrica Cosic ne sauraient supporter dans leur image identitaire un Danilo Kis, par exemple.
En résumé, la comparaison entre les oeuvres littéraires nationalistes de la deuxième moitié du XIXe siècle (et ce siècle n'est pas encore terminé dans ces régions-ci) et Homère me semble plutôt douteuse (bien que cette référence ait été abondamment employée dans la production d'histoires nationales héroïques). Homère appartient à une civilisation tout autre que celle où l'on est contraint de vivre hic et nunc, et dont les valeurs étaient bien différentes de celles en vigueur en Europe dans le passé et actuellement. Il appartient à une structure sociale différente, que les nationalismes européens se sont appropriée sans aucun droit comme le « berceau de la civilisation européenne ». En fait, la distance est irréductible et insurmontable sans l'outillage mental et scientifique approprié. Les discours sur les massacres actuels et les récits d'Homère ne sont pas propres à être mis sur un pied d'égalité, cela serait un anachronisme inadmissible. Pour moi, l'essentiel réside dans le fait suivant : le temps et l'espace de la Grèce préclassique appartiennent à un contexte historique radicalement différent du nôtre, et à une époque historiquement très éloignée, tandis que les « poètes » comme Karadzic et d'autres, plus de deux siècles après la déclaration des Droits de l'homme et du citoyen, qui demeu





© University of Wales, Aberystwyth 2002-2009       home  |  e-mail us  |  back to top
site by CHL