UN LIVRE, QUATRE COUVERTS

Un Livre, Quatre Couverts
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'Alors qu'il est possible de l'emprunter gratuitement dans n'importe quelle bibliothèque, un livre coûte aussi cher qu'un repas pour quatre personnes au restaurant.'

Un bref survol de l'édition slovène par Andrej Blatnik. Traduit par Barbara Pogacnik.

Avant 1991, la Slovénie était autre. Elle faisait partie de l'ancienne Yougoslavie, et ses deux millions d'habitants, soit huit pour cent de la population, produisaient un quart du produit intérieur brut yougoslave. La Slovénie était une république, ethniquement homogène, partiellement autonome, où l'on parlait une langue différente de celle de la majorité. En ces temps-là, le livre était »l'objet d'une importance sociale spécifique«, selon la devise consacrée par le dogme de l'autogestion. C'est le livre qui, des siècles durant, pendant lesquels le pays avait été soumis à des dominations diverses - la plus durable dans le temps ayant été celle de la monarchie austro-hongroise, qui avait assuré la préservation de la conscience de la spécificité culturelle et nationale slovène.

Le premier programme national de la culture fut en quelque sorte promu par le poète slovène d'importance majeure France Preaeren (1800-1849), par sa décision de principe d'écrire sa littérature en langue slovène au lieu d'utiliser la langue officielle de son époque, l'allemand, langue dans laquelle il avait tout de même créé quelques poésies, jugées de moindre importance par rapport à son oeuvre écrite en slovène. En 1866, ce programme national fut "traduit" en un langage plus "programmatique" par le poète et auteur de récits Josip Stritar (1836-1923), dans l'introduction de la deuxième édition de ses Poésies (1847).

Les écrivains slovènes jouèrent même un rôle non négligeable dans la formation de l'Etat slovène pendant la période récente du virage historique décisif de leur pays (1988-1991), en contribuant entre autres à la rédaction d'une constitution provisoire des écrivains dans le cadre encore existant de la Yougoslavie. On attendait donc beaucoup du soutien futur de l'Etat souverain quant au statut du livre slovène et de l'écriture novatrice.

De pareilles illusions firent long feu. Très vite vint le temps où le livre dut se résigner à partager le même sort que d'autres produits de grande consommation. Suite à la libéralisation de l'économie de marché surgirent, au lieu de la vingtaine de maisons d'édition contrôlées par l'Etat, près d'une centaine de sociétés, enregistrées comme exerçant également une activité éditoriale.

Il est également vrai que chaque année la Foire du livre à Ljubljana rassemble environ quatre-vingt-huit éditeurs qui y exposent leur travail, et il faut également admettre que, durant ces dernières années du XXème siècle, paraissaient chaque année en Slovénie environ quatre mille titres, plus des trois quarts étant des éditions originales, ce qui représente le double de la production de l'année 1990. Mais il convient de noter que pour les deux mille titres de l'année 1990, le tirage global était de six millions, ce qui est l'équivalent du tirage total des livres parus en 2000. Ces constatations nous amènent donc à dire que le tirage moyen par livre avait diminué de moitié, chutant jusqu'à 1500 exemplaires.

Les chiffres de certains programmes éditoriaux importants pour la culture ont diminué encore plus sensiblement : le tirage moyen d'un recueil de poèmes est tombé à 500 exemplaires, alors que le tirage d'un roman ou récit en prose slovène varie entre 400 et 1500 exemplaires, ne dépassant que très rarement ce seuil.

Parallèlement à la diminution des ventes, le prix du livre augmenta, ce qui produisit une situation conforme aux transformations générales sur le marché, c'est-à-dire, de plus en plus nettement, la diminution progressive de la consommation de livres. A l'époque de la pénurie de biens consommables sous le régime socialiste, on pouvait dépenser le surplus des revenus pour les livres en raison de l'offre fort limitée sur le marché. A présent, tout peut s'acheter, la gamme de produits s'étendant des hamburgers jusqu'aux actions en bourse, en passant par des modèles de haute couture : le choix est donc vaste. Alors qu'il est possible de l'emprunter gratuitement dans n'importe quelle bibliothèque, un livre coûte aussi cher qu'un repas pour quatre personnes au restaurant. La vente des livres a donc diminué de deux tiers par rapport à la situation antérieure. Au même moment, l'emprunt des titres dans les bibliothèques est passé en moyenne de trois ou quatre livres par an et par personne à neuf.

Les changements dans la structure de la consommation du livre sur le marché slovène sont en partie dus également à l'augmentation de la consommation des livres étrangers. J'ai quant à moi assuré mon éducation littéraire dans les années quatre-vingt grâce aux livres importés clandestinement lors de mes voyages en autostop alors que je sillonnais l'Europe de l'Ouest. Les livres importés étant rares à l'époque, et ma collection fut photocopiée pour les besoins des bibliothèques universitaires. A l'heure actuelle, de nouvelles parutions américaines, anglaises, allemandes, italiennes et françaises sont souvent disponibles à Ljubljana au moment même de leur parution à l'étranger. Ce qui n'est pas disponible dans les librairies peut être commandé sur Internet, et il arrive souvent que ce moyen soit même plus efficace et moins onéreux, ce qui fait que les libraires « sérieuses » se font de plus en plus rares. A Ljubljana, par exemple, les librairies sont plus rares que les magasins spécialisés en vente de VTT.

Le statut de la littérature a donc changé. Avant 1991, les gens lisaient de la littérature, souvent pour y trouver une nouveauté, quelque chose d'autre. De différent. Quelque chose qui ne pouvait être dit en nul autre lieu. Pour y trouver de l'histoire, de la sociologie, de la politique. On cherchait dans le roman des idées démocratiques, en poésie la voix de la rébellion. Aujourd'hui, tout est permis dans le champ politique et la littérature s'est retrouvée seule avec les rares lecteurs qui s'y intéressent pour elle-même. Le foyer de la patrie est devenu trop étroit pour la littérature slovène, le nombre de lecteurs slovènes trop restreint.

L'étroitesse de l'espace d'origine devenant de plus en plus critique, nombre d'auteurs s'estimèrent pénalisés par cette soudaine restriction de leur univers, tandis que d'autres trouvèrent consolation auprès d'éditeurs étrangers. Alors qu'à peine une dizaine d'auteurs slovènes contemporains avaient publié à l'étranger avant 1991, dans les dix dernières années, plus de soixante auteurs vivants ont été publiés en langues étrangères. Toute une série d'auteurs publient dans d'importantes revues étrangères, et certains d'entre eux se retrouvent inclus dans les collections les plus prestigieuses. Même les Slovènes, avec la touche d'exotisme qu'ils apportent, peuvent être utiles pour faire du business : les éditions Gallimard commencèrent à vendre dans le monde entier Brina Svit, une parisienne slovène, les éditions Verso firent de même pour le philosophe Slavoj Zizek, et le jour où les éditeurs slovènes seront contraints de racheter les droits des auteurs slovènes auprès des maisons d'édition étrangères n'est peut-être pas si éloigné qu'on l'imagine. Peut-être même sera-t-on obligé de les traduire d'après leurs premiers livres traduits en français : Brina Svit s'est mise à écrire en français, et Slavoj Zizek fait de même en anglais.

Le lecteur slovène actuel ne s'attend plus à ce que la poésie crée un monde meilleur et propose un sens à son existence : tout compte fait, il ne se fie plus qu'à lui-même. La justification de l'écriture par l'idée nationale a déserté le roman comme lieu et changé de place pour venir habiter les textes des campagnes électorales. La littérature s'est libérée de ses fonctions au coeur de la société, elle a pris son indépendance, conquis son espace propre, mais par là, elle a aussi perdu une large part de son impact sur la société.

Le soutien de l'Etat au livre en raison de son importance nationale est un vestige de l'ancien régime : grâce à ce soutien, environ deux cents titres nouveaux voient le jour chaque année. En même temps, ce soutien permet aussi la parution régulière d'environ soixante-dix revues au profil culturel spécialisé, dont le tirage varie de quelques centaines à quelques milliers d'exemplaires. En 2003, environ 1,4 million d'euros ont été consacrés à subventionner l'édition des livres, environ 800.000 euros à soutenir la parution des revues, environ 280.000 euros à l'entretien des contacts avec l'étranger, ce qui englobe aussi bien les bourses aux traducteurs que le co-financement des festivals. Enfin, quelques petites sommes ont été consacrées à l'encouragement de la culture de la lecture, en mettant l'accent sur les lectures littéraires publiques et les discussions dans les librairies. Il est permis d'affirmer que ce soutien rend possible l'émergence de la plupart des projets de qualité de la littérature originale et traduite, compte tenu du fait qu'un livre non-subventionné ne devient rentable (tous les droits d'auteur respectifs étant payés à tous les auteurs) que lorsqu'il atteint un tirage que seuls de très rares ouvrages de littérature générale en Slovénie réalisent.

Parallèlement à cette nouvelle situation, le monde de l'édition slovène s'est, lui aussi, transformé. Il n'y a, à proprement parler, qu'une seule parmi les grandes maisons d'édition slovènes de l'époque socialiste qui soit parvenue à se maintenir sur le marché en se transformant (elle réalise aujourd'hui presque la moitié des ventes de livres en Slovénie). Encore faut-il ajouter qu'elle tire une grande partie de ses revenus de l'achat de droits d'auteurs à l'Ouest, publiant ensuite ces livres dans ses filiales sur le territoire de l'ex-Yougoslavie. La deuxième maison d'édition slovène, anciennement appelée Dr~avna zalo~ba Slovenije (Les Editions de l'Etat de Slovénie), a supprimé entièrement son programme littéraire, n'éditant dans ce domaine plus que quelques livres scolaires et recentrant son activité, plutôt que sur l'activité éditoriale, sur les marchés de capitaux. Une enquête récente, financée par le Ministère de la culture, vient de démontrer que la plupart des livres d'importance pour la culture en Slovénie sont publiés par de petits éditeurs sans but lucratif, bon nombre d'entre eux n'ayant même pas un seul salarié à titre régulier.

Quant à savoir comment un petit éditeur sans but lucratif peut survivre dans le très petit Etat lucratif qu'est devenue la Slovénie d'aujourd'hui, cette interrogation relève plutôt de la littérature fictionnelle que de la littérature factuelle. Et voilà garantis les effets du drame social, du burlesque, du récit d'horreur et du théâtre de l'absurde.
















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