VAINCRE LA DESILLUSION

De la désillusion vers le genre
Par Matej Bogataj. Traduit par Barbara Pogacnik.
L'examen de la prose slovène de la dernière décennie et de l'image qu'elle renvoie, par ses romans et nouvelles les plus représentatifs, fait apparaître deux enjeux fondamentaux. Tout d'abord, celui du jeu, avec les orientations et les styles contemporains traversant le XXème siècle et son évolution littéraire, et prioritairement, la continuation et le développement de la mise en paroles de tout un monde, né en réaction littéraire rebelle à la réalité filtrée par l'idéologie qui s'est imposée après la Deuxième guerre mondiale. Les auteurs slovènes modernes les plus en vue, Peter Bozic, Lojze Kovacic, Dominik Smole, Andrej Hieng et autres, de même que les poètes Dane Zajc, Gregor Strnisa et consorts, ont vécu l'absurde, la privation de sens, la cruauté bestiale de la guerre, l'occupation, les déportations, la guerre civile fratricide. Ils ont ensuite enduré les règlements de comptes sanguinaires des gagnants contre les perdants, aggravés par le déchaînement des titistes contre les agents de l'Informburo.

Voilà l'expérience fondamentale de leur être-au-monde. Ce monde brisé devant leurs yeux, ce vécu dépassant tout ce qui s'était jusque là accumulé dans la langue ou dans les stratégies narratives, la langue littéraire traditionnelle n'était plus en mesure de l'exprimer. Les auteurs alors émergeants attaquaient systématiquement le traditionalisme littéraire, qui s'efforce d'embrasser le réel au moyen d'un récit linéaire, de personnages caractérisés et d'un narrateur omniprésent. Tout cela dut céder la place à un point de vue intérieur, rendant toute expérience, et donc toute narration, incertaine et fragmentaire. À un monde fracassé et aux normes morales désormais absentes ne pouvait correspondre qu'une composition narrative incertaine et lacunaire, allant de pair avec une syntaxe déstructurée.

La réalité, qui a donné son titre à l'un des romans de Lojze Kovacic, devient une affaire de conscience, fragile et poreuse, constamment défigurée. Pourtant, dans un contexte unipartite qui ne tolérait pas d'alternative politique, la littérature et la réflexion sur elle ont, une fois de plus, joué leur rôle subversif. Les revues littéraires, pour avoir été trop loin dans leur critique du système et de la société, avaient été liquidées l'une après l'autre, mais ont ensuite ressurgi sous d'autres appellations, lors des périodes de réchauffement, parfois avec des équipes modifiées.

La prose moderne telle qu'elle se présente sous ses nouveaux aspects, avec encore une forte présence des éléments fin-de-siècle ou nouveau réalisme, mais en même temps fertilisée par de nouvelles approches formelles, des reprises d'auteurs de métafiction américains et latino-américains, a encore du souffle dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Un bref coup d'Sil sur les noms des auteurs primés pour le meilleur roman de l'année permet de constater que nombre d'entre eux demeurent des tenants du modernisme. En premier lieu, Lojze Kovacic, qui fait figure, pour l'unanimité des critiques, de l'un des meilleurs prosateurs slovènes d'après-guerre. Son écriture laisse parler, à travers une oeuvre d'une ampleur considérable, son expérience, de toute évidence guidée par le principe »une vie, un livre«. Tout cela en fouillant dans sa mémoire avec une précision eidétique et une spontanéité d'enfant, tout en conservant une attitude sans compromis à l'égard de toute censure.

Ce procédé institue graduellement l'auteur à la fois en personnage du récit et en narrateur. Les romans Prisleki (Les nouveaux venus), Kristalni cas (Le temps de cristal), Vzemljovhod (L'Assomption terrestre), et encore Otroske stvari (Affaires d'enfance), pour ne mentionner que les derniers, ne forment que trois vastes chapitres de l'oeuvre magistrale qui décrit minutieusement la vie de l'auteur et sa manière de raisonner, le tout sur fond de décor du siècle qui vient de s'écouler. Dans une écriture dense, concise, au phrasé incisif.

Andrej Hieng est issu du courant existentialiste et sa prose est pétrie d'un sentiment mystérieux et angoissant d'aliénation et d'exclusion. Son dernier roman, Cudezni Felix (Félix miraculé), avec cette écriture minutieuse qui va jusqu'au filigrane, embrasse pourtant son sujet d'un mouvement large et articulé. À la veine de la prose moderniste appartient aussi l'écriture de certains auteurs plus jeunes, parmi lesquels surtout celle de Rudi Seligo, dont les premiers écrits recourent à la technique du nouveau roman français, c'est-à-dire mettent en place le descriptionnisme et la destitution du narrateur ainsi que l'abolition de toute affirmation subjective, quoique chez Seligo cela découle, paradoxalement, d'un point de vue humaniste et critique. Dans ses dernières oeuvres, les recueils de nouvelles Molcanja (Manières de silence), Uslisani spomin (La mémoire exaucée) et dans le roman Izgubljeni svezenj (La liasse perdue), il s'attaque, dans le style de Danilo Kis, à des paradoxes historiques, l'individu victime de la violence totalitaire ou encore de la logique de transition capitaliste et consumériste sans scrupules.

Pour ce faire, Seligo se sert de la satire, y compris celle du type Menippée. Par ce thème de l'impuissance de l'individu face à l'absurdité du destin ou à la pression bien plus concrète de l'histoire et de ses acteurs qui broient tout sur leur chemin, il s'apparente à quelqu'un comme Drago Jancar. Depuis son premier roman Galjot (Galérien), Jancar décrit les absurdités de l'histoire, les persécutions contre l'individu qui perd pied et doute de sa raison d'être, alors que dans le roman Severni sij (Aurore boréale ), il décortique, dans un style kafkaïen, la pensée d'un héros se perdant dans une terreur qui confine à la folie.

Dans son roman Katarina, pav in jezuit (Catherine, paon et jésuite), il utilise, tout comme dans le Galérien, la coulisse de l'histoire comme cadre pour mettre en avant le fait que les situations archétypales restent immuables : la trame mettant en place un triangle amoureux sur fond de pèlerinage est soutenue par une écriture dense, lourde, baroque. Une farce romanesque, Zvenenje v glavi (Les tintements dans la tête), paraphrase d'une manière ironique, en prenant comme toile de fond une rébellion dans une prison qui tourne à la prise de pouvoir dans cette institution tortionnaire, La ferme des animaux de George Orwell et parle, à travers cet exemple, des mécanismes du pouvoir, de cette dépravation qui, bafouant toute espérance de raison, accompagne l'aboutissement de toute action émancipatrice.

Dans ses nouvelles, l'oeuvre de Jancar se rapproche des stratégies d'écriture de Borges, le lieu s'élargissant à une dimension planétaire. L'auteur laisse libre cours aux digressions qui lui sont propres, allant de pair avec les écarts du train-train d'un quotidien qui s'enlise, poussant souvent la chose jusqu'aux catastrophes, certaines plutôt insignifiantes et banales, se teintant par là même des couleurs de l'humour et de l'ironie. Jancar compte aussi parmi les essayistes actifs et aborde les thématiques les plus diverses, de l'examen des enjeux de l'espace culturel de la Mitteleuropa jusqu'à la réflexion sur les nouvelles intégrations européennes, en passant par les pièges et les impasses de l'économie slovène de transition.

L'examen de la dynamique de la scène littéraire slovène à partir des années quatre-vingt témoigne d'une profonde ouverture, d'une grande intensité des échanges et d'une tolérance relative face à l'irruption de nouveaux phénomènes. Les différentes tactiques d'écriture et les courants littéraires variés cohabitent sans hiérarchisation excessive et se nourrissent les uns des autres, passant nonchalamment de l'un à l'autre, à l'intérieur même de l'oeuvre d'un auteur. Il n'existe pratiquement pas de courant littéraire prédominant, malgré la tentation récurrente d'introniser tel ou tel groupement qui s'imposerait temporairement, sans toutefois pouvoir attiser une véritable discussion polémique, ou en tout cas sans parvenir à proposer une articulation plus argumentée des positions. Cela fait que les regroupements des acteurs de la vie littéraire sont souvent affaire de pragmatisme, justifiés par des besoins du quotidien culturel et du commerce littéraire plutôt que fondés sur des affinités esthétiques.

Il n'est donc pas étonnant de constater chez toute une série d'auteurs une diversité considérable dans les approches narratives, comme par exemple chez Jani Virk, chez qui l'héritage de l'existentialisme se mêle à celui d'un néoréalisme psychologique portant encore la marque d'une nostalgie tenace et de l'intrication fatale d'Eros et de Thanatos. Cette accumulation, ce foisonnement de techniques différentes, se retrouve égalementchez Feri Lainscek, qui déjoue les styles et les genres. Tantôt il imite le réalisme rural, par exemple dans ses romans Namesto koga roza cveti (À la place de qui fleurit la rose) ou Ki jo je megla prinesla (Celle qu'apporta le brouillard), tantôt il parodie, avec un style et une maîtrise bien à lui, le modèle du réalisme sentimental de l'entre deux guerres, puisant en outre dans la veine new-age sur la réincarnation pour finir par écrire une chronique pseudo-historique sur fond d'histoire d'amour, Locil bom peno od valov (J'irai séparer la mousse des vagues).

Dans son oeuvre, on retrouve aussi les romans à tendance clairement affichée pour la métafiction, où il joue sur l'identité équivoque du narrateur et met en place un piège de l'ordre du fantastique qui déjoue l'attente du lecteur. Par son travail, on distinguera encore Dusan Merc dont l'oeuvre en prose traite de la répression, de l'isolement de l'individu, et souligne avant tout l'indécidable de l'action, ce qui se révèle au niveau des stratégies narratives. Son univers est toujours plus ou moins obscur et insaisissable, fêlé et (inter)rompu, exprimé par le flux de conscience des protagonistes, le Fantastique se nourrissant de la condition immanente des personnages plutôt secondaires.

Toute la jeune génération des auteurs nés autour de 1960 destitue la voix auctoriale laborieusement mise en place par la génération « moderniste » pour faire place à une écriture du second degré, qui relève en même temps de la réappropriation des voix littéraires, de l'écriture de l'autoréflexion et du travesti. Ce processus est le plus avancé chez les représentants de la génération postmoderne. Il faut admettre que les oeuvres radicales qui découleraient directement de l'influence de Borges et des auteurs américains de métafiction sont relativement rares : même l'écriture d'Andrej Blatnik, celle de son roman Plamenice in solze (Les flambeaux et les larmes) et de quelques uns de ses recueils de nouvelles, tenus pour le sommet de ce genre dans le contexte slovène, vire ces derniers temps plutôt dans le sens du minimalisme d'un Raymond Carver.

Dans le sens de l'écriture programmatique inspirée par la métafiction lui sont également apparentés Branko Gradisnik, Emil Filipcic, Igor Bratoz et Aleksa Susulic. Pourtant, leur expérience du recyclage, de l'intertextualité qui se nourrit des citations, calque d'un langage préexistant ou imposé par le genre littéraire, a aussi influencé d'autres auteurs. On peut dépister cette influence chez toute une série d'écrivains, par exemple dans les romans et nouvelles de Mate Dolenc, ou elle épouse un style à la Poe. En chroniqueur sous-marin, Mate Dolenc choisit de situer ses récits dans l'expérience de la plongée sous-marine à travers l'Adriatique, les navigations à travers le monde ou dans d'obscurs paysages marécageux.


C'est également le cas de Maja Novak, écrivain lucide et pleine d'humour, spécialiste des travestis-de-genre, et qui ne cesse de parler de la place de la femme dans le monde des hommes. On retrouve cette problématique chez sa contemporaine Berta Bojetu Boeta dans ses deux romans Filio ni doma (Filio n'est pas à la maison) et Pticja hisa (La maison d'oiseaux), tressant les thèmes de sexualité, violence, pouvoir (masculin) et fascination, et qui représentent sans nul doute une formulation originale et dense du point de vue féminin. L'écriture qui se positionne du côté du regard féminin, thème typiquement slovène du rapport entre une mère possessive et une fille au complexe d'infériorité, est également représentée par Brina Svit dans son roman Smrt slovenske primadone (Mort d'une Prima Donna slovène).

Compte tenu du décentrement visible de l'état des lieux actuel, il est possible de repérer encore quelques noms marquants et quelques courants identifiables. Les régionalistes et les archaïsants, comme Marjan Tomsic, Vlado Zabot et Feri Lainscek, déjà mentionné plus haut, qui géographiquement situent leurs récits plus ou moins à l'écart des endroits fréquentés et prennent comme protagonistes des gens du terroir. Leur écriture est fantaisiste, mais, sous le vernis de la civilisation, on sent encore les rites païens et magiques d'avant l'avènement du christianisme. Une telle remythologisation et le renouvellement du bagage culturel du patrimoine populaire évoquent l'atmosphère obscure des contes, alors que parmi les courants littéraires contemporains, ils évoqueraient plutôt le réalisme magique.

À l'opposé, on trouve de remarquables metteurs en écriture de la vie urbaine impersonnelle et chaotique, comme par exemple Andrej Skubic, dont les romans Grenki med (Le miel amer) et Fuzinski bluz (Le blues de Fuzine), à structure complexe quoique pleins d'humour, étudient l'état de la langue slovène et ses sous-catégories, comme par exemple les slangs et parlers urbains des jeunes. L'écriture critique et engagée de Vinko Möderndorfer, également pétrie d'érotisme, s'attache aux protagonistes de la marginalité sociale, tout comme les Suvres de Mojca Kumerdej et Ales Car.

Les limites de cette présentation sommaire nous obligent à passer sur un certain nombre d'auteurs reconnus. Pour résumer, la prose slovène est dynamique et ouverte dans sa thématique et dans les genres abordés, tout en étant quantitativement relativement riche. Environ cinquante romans paraissent chaque année, chiffre à peu près identique pour les recueils de nouvelles. La vie autour des revues littéraires est tout aussi intense, et l'on pourrait dire la même chose des rencontres internationales d'écrivains. Pour reprendre un slogan publicitaire, nous avons tout ce qu'ont les grands. A l'avenir, il nous reste à espérer que les coups portés au monde de l'édition dans un contexte général de privatisation seront attenués, de même que les restrictions financières aux programmes littéraires, qui ne font que s'aggraver. La période de transition s'est avérée cruelle, et les bureaucrates du Ministère de la culture, principal sponsor de la littérature slovène, ne doivent pas perdre de vue qu'il leur revient d'adoucir les conséquences des dommages causés par les lois du marché, cela par un financement accru des programmes de littérature générale, par le soutien aux manifestations publiques liées à celle-ci, en garantissant des conditions décentes de survie aux artistes indépendants.










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