La vie dans un faubourg de Reykjavik

Einar Már Gudmundsson
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Einar Már Gudmundsson
Einar Már Gudmundsson (né en 1954) est romancier, auteur de nouvelles et poète. Il est l'écrivain islandais de l'après-guerre le plus traduit. Son style est tout à la fois lyrique et plein de sensibilité et d'humour. Il décrit avec justesse l'expansion de la culture urbaine dans la capitale islandaise et les personnages qu'elle engendre. Gudmundsson,, après avoir publié son premier recueil de poèmes en 1980, a reçu de nombreux prix, en particulier le prix littéraire du Conseil Nordique en 1995 pour L'Ange de l'univers, roman dont Friedrik Thor Fridriksson a tiré un film à succès.

Lire son texte Albanie - Islande: match perturbé par un streaker. Traduction de Christian LE BRAS.

Dans le courant de l'été 1990, un match de football opposa l'équipe d'Islande à cellle d'Albanie. Ce fut un événement mémorable. Ce match de qualification pour la Coupe d'Europe des Nations était aussi un signe avant-coureur : l'Albanie n'entendait-elle pas ainsi rejoindre la communauté des nations ? Depuis des décennies, le pays était coupé du monde et, à part la poignée d'admirateurs inconditionnels de son dictateur Enver Hodja, aucun étranger ne s'y rendait.

Rien n'avait filtré sur l'équipe albanaise avant que le vol pour Reykjavik ne fasse escale à l'aéroport londonien d'Heathrow. On peut imaginer le dépaysement de ces joueurs, qui s'aventuraient pour la première fois hors de leurs frontières.

C'était par un dimanche après-midi ensoleillé de juin. C'est seulement dans la soirée que les Islandais, totalement privés d'informations, apprirent que les footballeurs albanais était en garde à vue à Scotland Yard. Ils étaient accusés d'avoir littéralement pillé les magasins de produits détaxés.

Durant leur interrogatoire, les Albanais évoquèrent les pancartes 'Duty-free' disséminées un peu partout dans l'aéroport. De plus, on était dimanche, et chez eux, prétendaient-ils, plusieurs marchandises, la bière en particulier, étaient gratuites ce jour-là. Ils en avaient donc déduit qu'il en alllait de même dans les autres pays.
Nos Albanais parvinrent finalement à échapper aux griffes de Scotland Yard, mais leurs démêlés avec les pointilleuses autorités n'en étaient pas terminés pour autant. A leur arrivée, les douaniers islandais se livrèrent à une fouille méticuleuse de leurs bagages, avant que la police ne les assigne pratiquement à résidence jusqu'au coup d'envoi du match. La piètre tentative des joueurs Albanais de rompre leur isolement avec le reste du monde avait donc pris une tournure bien singulière.

Néanmoins, le match eut bien lieu. Les équipes pénétrèrent sur le terrain et s'alignèrent pour l'exécution des hymnes nationaux. Mais, dès que l'orchestre du stade eut entonné les premières mesures, un Islandais nu accourut de la tribune des spectateurs et se mit à bondir et gesticuler devant l'équipe albanaise .

Aussitôt, six athlétiques policiers arrivèrent sur les lieux. Ils se précipitèrent sur l'homme nu, le plaquèrent comme au rugby et lui tombèrent dessus à bras raccourcis. Mais l'homme était souple comme une anguille et parvint à se dégager de leur étreinte. Il rattrapa les footballeurs albanais et leur agita sous les yeux ses parties génitales. Les policiers parvinrent alors à prendre le dessus sur l'homme et à l'éloigner.

Mais à cet instant, tout bascula dans le chaos. Les cuivres avaient cessé de jouer, et l'un des employés du stade brancha le micro et se mit à improviser un poème pour célébrer l'incident...

Je me suis souvent demandé ce qui serait advenu si un ou deux ans avant le match, un écrivain albanais habitant la capitale, Tirana, avait tenté d'imaginer un tel événement et de décrire l'ensemble des faits qui s'étaient déroulés.
Il aurait tout simplement fait voler en éclats toutes les règles d'or du réalisme socialiste, règles imposées par l'Union des Ecrivains Albanais à ses membres. En effet, la réalité dépasse bien souvent la fiction, et elle a sa place dans toute oeuvre, si poétique soit elle.

Cet écrivain albanais est soudain devenu terriblement réel, comme s'il se tenait là, devant moi, et son attitude démontre deux choses. Tout d'abord, qu'il est parfaitement grotesque d'assujettir l'activité mentale à des règles, ou plus exactement à des objectifs sociétaux, et ensuite, qu'il est totalement irréaliste de prétendre au réalisme, en particulier lorsque l'on impose comme étalon de la vérité une définition prédéterminée de la réalité.

La réalité prend à chaque fois le réalisme par surprise.






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