La vie dans un faubourg de Reykjavik

Adalsteinn Ingólfsson
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Adalsteinn Ingólfsson
Adalsteinn Ingólfsson (né en 1948) commence sa carrière littéraire comme auteur de poèmes. Il publie son premier livre, Îminnisland (Terre de l'oubli) à l'âge de 23 ans. Son second ouvrage comprend des traductions de poètes italiens du vingtième siècle. Adalsteinn a écrit de nombreux livres et essais sur l'art et les artistes, parmi lesquels des livres sur les artistes islandais contemporains les plus importants. Quand fut fondé le Musée Islandais du Design en 1998, Adalsteinn en fut nommé directeur, poste qu'il occupe toujours.
Lire Désir, une histoire d'Adalsteinn Ingólfsson.


Désir

Je ne me souvenais que vaguement de Sophia lorsque je la rencontrai après l'avoir perdue de vue pendant vingt-sept ans. A cette époque, je souffrais déjà depuis six ans de ce que j'ai à présent identifié comme une crise d'identité, qui avait complètement bouleversé ma vie conjugale. Ceci explique peut-être ma réaction à la venue de Sophia, qui apparut un beau jour avec un tableau qu'elle voulait que j'identifie. Je me souvenais d'elle comme d'une écolière râblée au visage en amande et aux yeux d'un vert intense. Maintenant, elle était devant moi, avec son corps bien conservé et ses manières quelque peu aguicheuses, coiffée d'un turban aux couleurs éclatantes. Après un bonjour rapide, elle me parla avec un luxe de détails du tableau - un paysage terne avec trois vaches, qu'elle avait sorti d'une boîte plate en carton, tout en observant intensément mon visage. Quand elle réalisa que je n'étais pas disposé à faire le premier pas, elle se présenta avec brusquerie, apparemment un peu irritée par mon comportement distant.

'Je te plaisais bien avant, non ?' demanda-t-elle. Même si sa question me mettait un peu mal à l'aise, elle avait raison. A l'époque, j'étais fasciné par sa personne, ses rondeurs, ses yeux, et aussi par le fait que son père était un pasteur défroqué. On disait que bien des années auparavant, il avait fait avec des amis une bringue monumentale le soir du Nouvel An, à la suite de quoi il les avait traînés au temple tôt le matin et s'était mis à psalmodier des poèmes pornographiques du haut de la chaire.

Tout cela lui conférait à mes yeux un certain prestige, d'autant plus que Sophia était terriblement gênée par les histoires de son père. Sans oublier, bien entendu, ses formes généreuses. A cette période de ma vie, je me transformais en statue de sel chaque fois qu'une fille s'adressait à moi (ce qui n'était pas très fréquent). Mais Sophia, elle, bien qu'elle ne m'ait jamais adressé jamais la parole, me souriait tendrement chaque fois que je la regardais. Bref, il y avait là de quoi susciter, sinon une passion dévorante, tout au moins un béguin d'adolescence. Puis, après le lycée, Sophia disparut de mon existence.

Cette fois, j'étais prêt à relever le défi du sourire de Sophia. D'ailleurs, n'était-elle pas en train de me faire du charme quand elle penchait vers moi sa tête enturbannée ? On alla dans un café voisin pour parler du bon vieux temps et des intérêts que nous imaginions partager. La situation semblait pleine de promesses. Sophia avait vécu à l'étranger pendant vingt ans, avait eu deux enfants d'un diplomate espagnol puis avait divorcé dudit diplomate et était retournée en Islande pour hériter de la maison de ses parents décédés. Elle affichait un air de calme résignation, voire de contentement. Est-ce que ça me dirait de passer chez elle prendre le café un de ces jours ? Bien entendu, aucun problème. On convint de se rencontrer le dimanche suivant. Je sentis qu'une expérience érotique réciproque était sur le point de naître.

De l'extérieur, la maison de Sophia, avec ses deux étages et sa toiture en tôle ondulée, ressemblait à n'importe quelle maison islandaise. Mais à l'intérieur, elle avait été transformée en une véritable hacienda : poutres en bois de couleur sombre, énormes canapés en cuir de vache, tapis bariolés, imitations de poteries précolombiennes, faisceaux d'épées de matador. Cette fois, Sophia paraissait avoir légèrement minci, et la casquette qu'elle portait, couverte de petites étoiles qui reflétaient la lumière chaque fois qu'elle bougeait la tête, était encore plus glamour que le turban. On but du vin blanc et on parla des enfants, qui semblaient lui apporter le lot de soucis commun à toutes les mères. Au bout de deux heures, nous avions épuisé tous les sujets de conversation que nous avions en commun, et c'est par consentement mutuel que nous décidâmes de nous retrouver à une exposition d'art la semaine suivante. L'affaire est en bonne voie, pensai-je.

Il se trouva que je dus quitter la ville pour une affaire quelconque d'objets d'art et que je ne pus arriver à temps pour rencontrer Sophia à l'exposition. Au téléphone, on décida de se revoir quelques jours plus tard. Cette fois, c'est elle qui annula le rendez-vous. Elle était désolée, mais elle souffrait d'un gros rhume. Ne pourrait-on pas se voir chez elle dans une semaine ?

Quand j'arrivai, les deux enfants de Sophia étaient là. Deux jumeaux blonds d'une vingtaine d'années. Ils se montrèrent réservés envers moi et ne cessaient de jeter à leur mère des regards inquiets. De toute évidence, j'avais des vues sur elle. Ils se retirèrent au bout de quelques minutes, et je décidai de tester la température, comme on dit. Sophia n'avait jamais été aussi élégante. Apparemment, le fait d'être désirée lui allait à merveille, et quand elle se lovait voluptueusement autour de l'énorme coussin, elle paraissait aussi mince que sa fille. Je la complimentai à nouveau sur sa coiffure, cette fois un foulard de soie blanc avec une broche d'argent sur le devant. Elle me versa du vin blanc mais s'abstint d'en boire, car, disait-elle, elle devait amener sa voiture au garage un peu plus tard. Mais elle ne paraissait pas insensible à mon marivaudage, et une heure plus tard environ, ma main caressait même l'intérieur de sa cuisse. C'est à ce moment que sa fille entra dans la pièce, le regard toujours aussi inquiet.

Nous sentîmes tous deux que le charme était rompu. Je réussis une sortie élégante et fis promettre à Sophia de me rappeler la semaine suivante. On se parla au téléphone deux ou trois fois. Puis, un mois plus tard, je me rendis à un rendez-vous à Egilstadir. Le quatrième jour, j'ouvris le Morgunbladid pour y apprendre la mort de Sophia dans la funèbre rubrique des avis mortuaires de la page 31. Ce fut comme si on m'avait asséné un coup de matraque sur la nuque. J'appelai un ami commun, qui ne soupçonnait nullement ma relation avec Sophia. Non, ce n'était pas un suicide, mais bien la leucémie. Elle couvait la maladie depuis des mois. Ceci expliquait l'épuisement, la perte de poids et les turbans. Et moi qui imaginais que Sophia surveillait sa ligne pour me plaire et qu'elle portait des turbans pour me séduire ! Ma première réaction fut la colère. Pourquoi m'avait-elle fait marcher, sachant pertinemment que nous n'aurions jamais pu consommer notre 'histoire d'amour' ? Ou alors, est-ce qu'elle aurait fait l'amour avec moi, en sachant que la pulsation de la mort était déjà dans ses veines ? Ou tout simplement, au crépuscule de sa vie, avait-elle ressenti le besoin de se rassurer une dernière fois sur son pouvoir de séduction ?

J'étais déchiré par des émotions contradictoires, tour à tour consterné, attristé par le destin de Sophia, en colère envers elle, envers moi-même, et, je dois l'avouer, fasciné par le fait que j'étais passé bien près d'une expérience chère aux poètes romantiques.

Une nuit, je m'éveillai d'un rêve où figuraient le corps sans vie de Sophia, son énorme sofa en cuir, et moi-même, nu à part le turban qui me ceignait la tête. Couvert de sueur des pieds à la tête et excité, j'entortillai mes bras et mes jambes autour du corps endormi de ma femme et, pour la première fois depuis des mois, nous fîmes passionnément l'amour.







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