Aingeru Epaltza

Rock 'n Roll
Cover of 'rock'n'roll' by aingeru epaltza (elkarlanean publishing house)11
'Après avoir bu six verres de gin et avoir fumé près de quatorze cigarettes, perché sur le siège face au comptoir sans bouger d'un pouce, j'atteignais l'apogée de la nuit, moment pathétique et propice pour arriver à la conclusion que je n'étais qu'un ver de terre pourri qui avait tout raté.'

Extrait du roman Rock´n´Roll par Aingeru Epaltza. Traduit du basque par Edurne Alegria.

Dans cette ville, les noms des bars sont comme le caractère de ses rues et de ses habitants : ils ont du mal à changer, à moins qu'il n'y ait une guerre, une révolution ou un cataclysme de ce genre. Le « Lisbonne » affichait ce nom depuis que j'étais tout jeune. Toujours les mêmes lettres inclinées, allongées et filiformes comme des vipères blanches blessées et immobilisées dans cette enseigne de néon qui n'éclairait plus depuis longtemps. S'il eut du succès à un moment donné, je n'en fus pas le témoin. A peine entré dans le « Lisbonne », le client, certainement contaminé par le caractère de la ville dont l'établissement porte le nom, est aussitôt frappé de cette mélancolie que provoque une décadence sans fond. À l'intérieur, les tables et les chaises, les photos aux couleurs fanées - Chiado, Bairro Alto et l'énorme pont au-dessus de la largeur du Tage -, les waters maculés d'excréments à l'extérieur comme à l'intérieur, tous réclament à cor et à cri un coup de neuf, alors que le monde fait la sourde oreille à leur requête. Antonio aussi, quoique du lieu, agissait derrière le comptoir comme les serveurs portugais : le corps nonchalant et l'esprit ailleurs. Comme un autiste ; même quand je l'appelais « Triste figure », son visage ne s'égayait pas pour autant. Ce bar avait encore une autre similitude, et pas des moindres, avec le port de l'Atlantique : s'il est vrai que les femmes de Lisbonne sont les femmes les plus moches de toutes les capitales européennes, les rares clientes féminines du bar paraissaient surgir du musée des horreurs.

J'étais venu grossir la clientèle du « Lisbonne » formée par tant d'hommes aux crânes dégarnis et en costume-cravate, ce que, plus jeune, j'aurais trouvé avilissant. Mais depuis que Kristina m'avait mis à la porte, c'était mon refuge lorsque, épuisé par mon travail au journal, je devais reprendre des forces. Pourquoi ? L'explication en est pourtant bien simple : les prix y atteignaient le même niveau d'escroquerie que dans le reste des établissements de la ville. Quant à l'ambiance, elle n'était ni bonne ni mauvaise. C'était un lieu de réunion tranquille pour des gens entre 40 et 60 ans, la plupart du temps, solitaires. Il ne se distinguait pas non plus par ses horaires : les jours de semaine, Antonio fermait à une heure du matin, pas une minute plus tard. Il était, en revanche, bien situé, certes dans le nouveau quartier, mais non loin de mon nouvel appartement situé dans la vieille ville que je pouvais rejoindre à pied, sans avoir besoin de voiture. Il avait un autre avantage non négligeable dans la situation particulière où je vivais depuis quatre mois : embourbé comme j'étais jusqu'au cou dans mon gouffre nauséabond de malheur, je pouvais m'adonner à satiété à mon amusant passe-temps d'auto-compassion sans que personne ne vienne me déranger. Au « Lisbonne », il n'était pas facile de tomber sur un collègue de travail, et encore moins sur un ami.

La soirée de ce mercredi du mois d'août dernier, je profitais bien de mon passage chez Antonio, « Triste figure », cela faisait plus de deux heures que j'étais là à patauger dans le merdier de ma cervelle. Après avoir bu six verres de gin et avoir fumé près de quatorze cigarettes, perché sur le siège face au comptoir sans bouger d'un pouce, j'atteignais l'apogée de la nuit, moment pathétique et propice pour arriver à la conclusion que je n'étais qu'un ver de terre pourri qui avait tout raté. Un ver de terre pourri, mais assoiffé.

"Allez, « Triste-figure », le dernier !"

Je n'eus pas besoin de hausser la voix, en effet, le serveur n'aurait pu invoquer que la surdité pour se justifier. La musique était déjà éteinte, cela faisait presque une demi-heure que le départ du dernier client échoué nous avait laissés seuls dans le bar, chacun maître de notre espace de chaque côté du comptoir, chacun plus replié que l'autre sur soi-même. Antonio avait pointé l'index de la main droite avec la rapidité d'un pratiquant de taï chi, dans la direction de l'horloge au-dessus de la glace derrière le comptoir. Une heure moins trois minutes.

"Bon sang ! Tu ne me laisseras pas partir à sec, n'est-ce pas ? Sers-moi de ton poison. Je te jure que je ne te dénoncerai pas aux services de contrôle sanitaire."

Au « Lisbonne » on ne fait pas de chichi. Si vous commandez un gin, un whisky ou un cognac, et que vous ne donnez pas d'autre précision, « Triste-figure » vous mettra sur le comptoir ce qu'il a de pire, dans quoi ? dans un verre qui n'a jamais été transparent. Comment ? toujours sans glace. Ça ne fait rien, car lorsque je m'apitoie sur mon malheureux sort, j'aime le gin, comme ça, mauvais et sec, qui, lorsqu'il descend le long de la gorge, laisse au palais une sensation de brûlure comme celle du métal rougi. Kristina haïssait cette sale habitude que j'avais.

Le serveur, après avoir retiré mon verre vide, planta le coude sur le comptoir en bois et en effaça, avec un torchon rouge et blanc, la trace ronde et humide, en traçant en demi-cercle un lent mouvement qui paraissait interminable. Non content de me montrer son zèle pour la propreté, tout à fait inhabituel au « Lisbonne », je dus le voir un balai à la main, pour comprendre qu'il n'avait pas la moindre intention de répondre à ma demande.

La nuit de ce mercredi du mois d'août dernier, « Triste-figure » et moi-même ne serions jamais arrivés à nous entendre, si le grincement de la porte mal huilée ne nous avait avertis de l'entrée de quelqu'un.

Je ne l'aurais pas reconnu sur-le-champ, malgré la tache noire sur sa joue, et cela n'était pas seulement imputable aux coups de gin que j'avais ingurgités auparavant, ni aux longs mois où nous ne nous étions pas vus. Une vingtaine de kilos en moins, et accoutré d'un survêtement de marque, rouge et orange, il ressemblait à l'un de ces héros estropiés intergalactiques que l'on voit dans les films très pédagogiques dont raffole mon fils. Ses traits étaient défigurés par la colère et il paraissait tout à fait déplacé dans ce décor décadent du « Lisbonne ». « Triste-figure » le salua en pointant à nouveau l'index de la main droite, en direction de l'horloge au-dessus de la glace, derrière lui, dans un effort titanesque, pour lui signifier qu'il était une heure et une minute. Il ne savait pas que le nouvel-arrivé n'était pas venu boire. Il ignora le serveur qui l'avait si mal accueilli et se dirigea tout droit vers moi.

"Edouard, j'ai besoin de toi."

Devant le pare-brise, le capot de la voiture, long et bleu, avalait le pavé de la rue déserte, comme un adolescent affamé aspire un spaghetti interminable. Mon copain, « Le Ridé », me conduisait à toute allure à travers la ville endormie. Penché sur le magnifique tableau de bord et sans laisser à peine d'espace entre le volant et son ventre rétréci et multicolore, il faisait pleurer les roues, grincer l'embrayage et craquer la boîte de vitesse, tout en accompagnant de cris et de malédictions chaque virage à la corde.

"La personne qui a décroché le téléphone, c'était bien ton frère, non ? Le salaud ! Au lieu de me balancer des conneries parce que je l'ai fait sortir du lit, il aurait pu comprendre que j'étais dans le pétrin. Ne crois pas qu'il m'a tout de suite dit où je pouvais te trouver. Et bien, je l'emmerde ! Edouard, n'achète jamais une saloperie de voiture diesel, jamais !"

Il brûlait presque tous les feux rouges et, quand il était obligé de s'arrêter pour éviter une collision, il donnait des coups sur le côté métallique de la portière en agitant sa main osseuse hors de la fenêtre. Les lumières extérieures faisaient scintiller par intermittence une touffe de cheveux gominés sur sa tête, que j'avais connue chauve.

"Continue, donc ! Continue, bon sang !"

J'avais les tripes retournées, comme si elles avaient été entortillées par un engin diabolique inventé par un ingénieur fêlé. D'un geste désespéré, je lui demandai de s'arrêter. Il n'accéda pas de bon coeur :

"Qu'est-ce qui te prend ? Tu veux m'emmerder, ou quoi ?"

Nous étions au beau milieu d'une grande avenue, les quatre feux de détresse allumés, comme un navire à la dérive dans un port vidé par un typhon. Je m'empressai de sortir de la voiture, en maintenant la bouche fermée d'une main, tout en hoquetant.

"Si on nous colle une amende, ce sera ta faute. Et dégobille tout, parce que je ne te laisserai pas salir ma voiture."

Je me vidai l'estomac vite fait et bien fait, et même proprement, dans l'une de ces jardinières disposées par la mairie pour empêcher les voitures de se garer. Quand je revins auprès du Ridé, j'étais encore sonné et je n'avais pas repris tout à fait mes esprits. Mon ami ne pouvait pas dissimuler sa colère.

"En voilà une aide ! Si j'avais trouvé « Le Petit » à la maison, crois-moi que tu ne serais pas à côté de moi à m'emmerder toute la nuit !"

Quand la voiture démarra, je cherchai devant moi un point où fixer le regard, pour ne plus avoir mal au coeur. Faute de mieux, je jetai mon dévolu sur un bout de chiffon jaune qui sortait de la boîte à gants. N'ayant d'autre issue que de m'y esquinter les yeux, je poursuivis ce voyage à la destination encore inconnue.

"Fais gaffe. Nous sommes à la poursuite d'une vieille camionnette verte et plutôt longue."

Je ne lui demandai pas pourquoi nous poursuivions une vieille camionnette verte et plutôt longue, mais cela m'obligea à quitter des yeux le bout de chiffon jaune. De l'autre côté de la vitre de la voiture, le spectacle était le même que quand j'étais sorti du « Lisbonne », tout aussi embrumé par la buée qui la couvrait que par les vapeurs émanant de mon crâne : des rues désertes, des voitures garées en file indienne et la lumière des réverbères qui dessinait des fantômes. Je nettoyai avec un mouchoir, que je pris dans ma poche, mes lunettes, après avoir craché dessus. Je ne voyais pas mieux pour autant.

"Ils sont deux. Leur caisse était garée à côté de la nôtre, sur l'aire de service de l'autoroute. Le chauffeur avait des cheveux longs et une boucle à l'oreille gauche. L'autre, je ne me rappelle pas bien de lui, il devait être plus maigre. Je ne peux pas te dire s'ils étaient jeunes ou vieux. Ce genre de racaille n'a pas d'âge. Ils ne doivent pas manquer de couteau, mais moi j'ai un morceau de ferraille bien plus efficace que le leur."

Le Ridé lâcha la main droite du volant et la glissa sous le siège. Sans quitter la route des yeux, il la ressortit et la tendit devant moi en faisant attention à ce qu'on ne vît pas de l'extérieur ce qu'elle tenait.

"Un 7,62 mm Astra, à sept coups. Un revolver aussi « légal » que cette bagnole. Tous les mois, je le démonte et je le nettoie pièce par pièce, je fais aussi briller la crosse polie, avec un coton. Si un fils de pute vient me faire chier, le salaud, j'appuie sur la gâchette et pan ! il tombe raide mort sur-le-champ. Qu'est-ce que t'en dis ?"

Je me mis en quête d'un mot approprié. Mais j'avais la cervelle en panne, comme une télé cramée.

"On n'est pas là seulement pour prendre des beignes, mais aussi pour en flanquer de temps en temps."

Le Ridé remit la main sous le siège et la ressortit vide. Pendant un moment, il se tut. Bercé par ce silence, mes yeux commençaient à se refermer.

"Edouard, si tu t'endors, je te fous dehors à coups de pied."

Nous n'étions pas sortis de la ville. Sinon, j'aurais pu croire que nous étions soudain transportés dans un lieu inconnu ; rien de familier dans ces parages brumeux que nous traversions. Encore moins de véhicule ressemblant à celui que recherchait mon copain. « Vert, vieux et plutôt long » me répétai-je à moi-même. Je regardai le tableau de bord. 04.08.1999 ; 01 : 32 ; 17,5 o C. Je ne tardai pas à sentir de nouveau mes paupières s'alourdir. Et sans offrir la moindre résistance à cette force qui voulaient s'emparer de moi, je laissai mon corps se balancer au rythme du ronron de la voiture.

"Ça suffit !"

Je crus que c'était Le Ridé lui-même qui m'avait donné un coup sur le front. Je ne m'étais pas rendu compte que, parce qu'il avait freiné brutalement et qu'en plus, je n'avais pas attaché ma ceinture, je m'étais cogné la tête contre le pare-brise. Nous étions arrêtés sur un passage clouté qui menait à un jardin, même s'il y avait de la place libre pour se garer, autant devant que derrière. Mon copain fouillait dans la poche du maillot qu'il portait sous le survêtement, sans se soucier de mon front endolori. Il en sortit un papier blanc, plié.

"Tu peux toujours courir si tu crois que je vais t'amener quelque part, te faire avaler quatre cafés noirs l'un après l'autre. Je vais retéléphoner au « Petit », mais avant, nous allons invoquer les dieux de la Chimie.

De la poche de la portière, il sortit une chemise grenat qui contenait les papiers de la voiture et la posa sur ses genoux. Il ouvrit le papier blanc avec grand soin, en faisant des gestes rapides et précis, sans défaire le pli du milieu, et de là, il répartit minutieusement sur la chemise une poudre blanchâtre, en dessinant à l'aide d'une carte de crédit une ligne courte d'abord, puis une seconde, un peu plus longue.

« Les délices du Haut Plateau ». C'est du moins ce que m'a dit le dealer. De la craie, de la chaux et va donc savoir avec quelle cochonnerie encore il l'a mélangée. Mais dans des cas d'urgence comme aujourd'hui, cela me fait du bien. Dans d'autres circonstances je te l'aurais fait payer, mais pour aujourd'hui, je t'invite. T'as bien un billet quelque part, non ? Tu te rappelles ? Plus il est neuf et mieux c'est."

Mes mains engourdies glissèrent instinctivement dans les poches de ma veste légère. Je fus rassuré d'y trouver mon portefeuille, car dans un premier geste j'avais cru que je ne l'avais plus. Après avoir réglé ma série de pots au « Lisbonne », toute ma fortune se réduisait à un seul billet, et en plus, il ne répondait pas aux exigences du Ridé, en effet, il était passé par pas mal de mains et d'endroits différents. Malgré cela, mon copain n'eut pas grand mal à en faire une sorte de pipette acceptable. Il fut le premier à se pencher sur la chemise. Quand il mit celle-ci sur mes genoux, la ligne la plus longue avait disparu.













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