Mariasun Landa

Un crocodile sous le lit
Cover of 'krokodiloa ohe azpian' by mariasun landa (alberdania publishing house)1
'La crocodilite est un mal de notre époque. Depuis que les gens ont quitté la campagne, depuis qu'ils ont rompu le cycle de vie naturel, les liens éternels entre la vie et la mort, depuis qu'ils s'entassent dans les villes et qu'ils ont confié aux autres le fruit de leur effort et de leur travail...'

Extrait du conte Un crocodile sous le lit, traduit du basque par Edurne Alegria.

Le docteur Rapidus portait une blouse blanche déboutonnée, il était debout derrière la table, tendu, à l'image du banderillero qui va, vlan ! planter les banderilles dans le garrot du taureau. Dans son for intérieur, J. J. lui était reconnaissant de cette célérité qui l'obligeait à être si sec et si précis :

"Je vois un crocodile sous le lit."

Le médecin ne fit pas le moindre geste ni de mouvement perceptible :

"Quelle est la taille de ce crocodile ?"
"Il a la taille d'une grande valise."
"De quelle couleur est-il ?"
"Gris."
"Est-ce qu'il bouge ?"
"Non. Il ne fait que manger."
"Qu'est-ce qu'il mange ?"
"Des chaussures."

À ce moment-là, le silence s'installa entre eux pour la deuxième fois, et J. J. inspira, comme si, après une course pénible et difficile, il venait de passer la ligne d'arrivée.

"Bon, vous prendrez ça : du CROCODIFIL en pilules, une le matin et une autre le soir ; du CROCODITALIDON en suppositoires, un par jour, et du CROCODITAMINE effervescent aux repas. Deux dans la semaine. Au suivant !"

J. J. prit rapidement toutes les ordonnances remplies par l'infirmière et il sortit dans la rue, soulagé.


********

"Que désirez-vous jeune homme ?"

Le pharmacien le regardait par-dessus ses lunettes, comme s"il le connaissait, mais n'arrivant pas toutefois à se souvenir de son nom. J. J. avait, en effet, un aspect pitoyable après ce qui lui était arrivé dernièrement, et il perçut un intérêt sincère dans cette phrase banale...

"Je voudrais ces médicaments..."

J. J. demeura silencieux par respect, pour dissimuler son trouble, pendant que le pharmacien prenait la peine de déchiffrer l'écriture du docteur Rapidus...

"Oui..., oui... Crocoditalidon, Crocodifil et Crocoditamine !"

Et après avoir prononcé le nom de ces produits, le pharmacien leva les yeux de l'ordonnance, comme s'il allait applaudir J. J...

"Ces crocodilites sont vraiment embêtantes !" dit-il, et il se dirigea au fond de la pharmacie pour aller chercher les médicaments.

J. J. sentit qu'une petite fenêtre s'ouvrait dans son coeur. Le pharmacien ne semblait pas accorder trop d'importance à sa maladie. Il avait parlé de cette « crocodilite » tout naturellement, comme s'il s'agissait d'une simple grippe, et avait rajouté le mot « embêtante» ; l'air de dire qu'elle lui était très familière.

"Excusez mon indiscrétion !" dit J. J. au pharmacien quand celui-ci revint, "vous connaissez beaucoup de cas de crocodilite ?"

"Beaucoup de cas de crocodilite ? Et comment !"

Le pharmacien ôta ses lunettes et lança un regard à d'imaginaires auditeurs venus écouter son discours magistral...

"La crocodilite est un mal de notre époque. Depuis que les gens ont quitté la campagne, depuis qu'ils ont rompu le cycle de vie naturel, les liens éternels entre la vie et la mort, depuis qu'ils s'entassent dans les villes et qu'ils ont confié aux autres le fruit de leur effort et de leur travail...

J. J. toussota et regarda sa montre. Le pharmacien pensa qu'il devait abréger son discours et se concentrer sur son travail...

"Vous me demandez si je connais des cas de crocodilite& Je vais vous dire une chose, jeune homme : la crocodilite n'est pas ce qui peut vous arriver de pire. Croyez-moi ! Il y a par exemple des cas d'araignitite qui sont bien plus graves... Vous savez : l'araignée, la toile, la mouche, se sentir attrapé, guetté...

J. J. commençait à devenir tout blanc, comme un cachet d'aspirine...

"À vrai dire, tout compte fait, jeune homme" poursuivit le pharmacien tout en le regardant fixement aux yeux, le crocodile est un beau reptile, tranquille, je dirais même, presque sacré. Je me souviens que, lorsque je vivais à Cuba, j'avais visité un vivier de crocodiles. Là-bas on les appelle caïmans... Savez-vous quelle est la différence entre un caïman et un crocodile ?

J. J. ne le savait pas, et il dut reconnaître qu'il ne savait pas grand-chose sur les crocodiles et leurs proches jusqu'à ce qu'il se soit vu confronté à une telle adversité.

Et bien, les caïmans sont plus longs, les crocodiles plus petits. Comme je vous le disais, c'est à Cuba que j'ai vu pour la première fois un vivier de crocodiles. Certains étaient sous l'eau et ne laissaient voir que leurs yeux. D'autres s'entassaient les uns contre les autres, endormis dans la boue... Quel beau spectacle ! Moi je ne crains pas les crocodiles. Les moustiques, oui. Ah ! ceux-là sont dangereux ! Ils m'ont laissé les bras et les jambes tout enflés ! Un crocodile est beau, surtout quand il se déplace sous l'eau et qu'il ouvre sa grande gueule& Qu'est-ce qui vous arrive, jeune homme ?

Non, rien. une sensation d'angoisse intérieure grandissante, tout simplement. Une plante carnivore visqueuse lui avait dévoré l'estomac et elle était en train de gagner le coeur et toutes les entrailles.

"Comme je vous le disais, donc, le crocodile n'a presque pas d'ennemis... Pensez, souvent, même les balles d'un fusil ne lui font pas de mal !" le pharmacien adressa à J. J. un large sourire. Ce sont ces films américains idiots qui lui ont donné une mauvaise image. Vous voyez ce que je veux dire, le crocodile poursuivant le capitaine Crochet, etc. Quelle honte ! Par exemple, saviez-vous qu'en Basse Égypte cet animal était considéré comme un être sacré et qu'ils le vénéraient ?

"Non..." bafouilla J. J., se rappelant son hôte et le voyant avec une chaussure entre les dents...

"Actuellement, la méconnaissance en ce domaine est incroyable ! Vous aussi, vous ignorez certainement si votre crocodile est un alligator ou un caïman, ou si c'est un crocodile des marais, cocodrylus palustris ou de l'espèce indomalésienne, crocodrylus porosus& Mais quest-ce qui vous arrive, mon ami !"

Le pharmacien arrêta son bavardage, car J. J. gisait étendu par terre.

"Mon Dieu ! Mais c'est vous-même qui m'avez posé la question ! Que vous êtes sensibles vous les crocodilitiques !"

Le pharmacien l'éventait avec les papiers de l'ordonnance, et J. J. reprit peu à peu ses esprits...

"En ce moment je n'ai que du Crocodifil. Commencez tout de suite à prendre les pilules, et revenez me voir. Je vous accueillerais avec plaisir et je serais alors en mesure de vous donner tous les médicaments dont vous avez besoin... Courage, mon ami ! Pensez que la crocodilite n'est pas ce qui peut vous arriver de pire, et de plus..."

J. J. n'attendit pas à ce que l'autre finît la fin de la phrase. Il prit la boîte de pilules, la paya et se dirigea vers la porte en titubant.

"Merci pour tout !" dit-il, mû par le peu d'éducation qui lui restait.


********

L'habitude étant bonne compagne, la première chose que J. J. fit en rentrant à la maison fut, comme tous les jours, de se baisser et de voir ce que faisait l'hôte qui logeait sous son lit.

Un reptile énorme, le roi des marais d'Amérique, l'animal sacré qui noie ses proies avant de les engloutir, il était là immobile, indifférent à tous les événements ainsi qu'à son admirateur pharmacien à la blouse blanche.

J. J. jeta sous le lit une paire de bottes qu'il avait achetées en soldes et referma la porte de la chambre en pensant à son triste destin. Il s'assit à la cuisine, sortit la notice du Crocodifil et commença à la lire attentivement, avec un intérêt qu'aucune autre littérature n'avait suscité en lui jusqu'alors...


Pilules Crocodifil

Composition :

Le composant actif de Crocodifil est le drazepamcroco. Ce médicament se présente sous forme de pilules contenant 1,5 mg ; 3 mg et 6 mg de composant actif.

Propriétés :

Les analyses cliniques réalisées au niveau mondial ont prouvé que Crocodifil est un puissant remède anticrocotrope. S'il est pris dans les doses recommandées, il exerce un effet bénéfique dans les cas de sentiments de solitude, d'anxiété et de dépendance affective. À doses plus fortes, il provoque des effets d'utopie et de fantaisie, très importants dans les cas de solitude grave.

Indications :

Crocodifil est préconisé chez les personnes souffrant d'angoisses, de sentiment d'abandon, de manque de protection aiguë. Crocodifil est conseillé dans le traitement du besoin urgent de relations, symptômes qui apparaissent dans des situations de solitude et d'autogestion sexuelle. Il est aussi recommandé en cas d'absence de relations et de communication interpersonnelles, de troubles de la joie de vivre, d'agressivité cachée et d'impossibilité d'adaptation existentielle. De même, il est conseillé comme complément dans les traitements psychoencourageants.

Posologie :

Chez les patients affaiblis et assez déprimés, dose moyenne : 1,5 mg 3 fois par jour. Chez les patients mésestimés et dans les cas graves : entre3 mg et 12 mg, 2 à 3 fois par jour.

Contre-indications :

Compte tenu de ses propriétés auto-élogieuses, Crocodifil n'est pas recommandé chez les personnes fortement auto-complaisantes.

Effets secondaires :

Crocodifil est bien toléré, même à des doses supérieures à celles prescrites à des fins thérapeutiques. Des analyses cliniques approfondies n'ont pas décelé d'effets toxiques tant au niveau du rendement de travail qu'à celui de la responsabilité civile, ni dans les habitudes des consommateurs et des téléspectateurs. Chez les personnes âgées et les enfants, il est conseillé de faire attention aux doses administrées, car ces patients sont extrêmement sensibles aux médicaments solédotropes.

Incompatibilités :

Il faut éviter de prendre le Crocodifil en même temps que des médicaments ayant des effets primaires crocodépresseurs, car il peut aggraver l'effet de solitude aiguë.

Interactions :

Les patients devront éviter l'oisiveté et l'ennui, tout comme les fins de semaine pluvieuses et nostalgiques, car les réactions pourraient être imprévisibles.

Attention !

Crocodifil peut altérer les réactions du patient (sa capacité d'auto-engagement, son auto-protection automobile, son auto-satisfaction du compte courant, etc.). Ce principe médical fondamental doit être retenu : AUCUN MÉDICAMENT NE SERA ADMINISTRÉ DURANT LES PREMIERS MOIS DE TOUTE RELATION AMOUREUSE, SAUF EN CAS DE NÉCESSITÉ IMPÉRIEUSE.

Intoxication et mesures à prendre :

L'absorption exagérée de ce médicament peut entraîner des orgasmes convulsifs, de fortes extases et un état de quiétude exagéré. Voici le traitement proposé dans de tels cas...

J. J. interrompit la lecture de ce traité de psychologie bref, mais instructif.

Il était très touché. Cette notice provoqua en lui une si grande émotion qu'il mit du temps à retenir tous ces symptômes, tellement il se sentait reflété dans cette description.

Il lui semblait qu'à partir de ce moment, il se connaissait mieux ; en effet, il n'avait pu, jusqu'alors, nommer ni décrire, ce qu'il ressentait : sentiment d'abandon, état de solitude, autogestion sexuelle, troubles de la joie de vivre, agressivité cachée. Il ressentait tout cela. On avait trouvé pile ce qu'il avait ! Il n'y avait pas le moindre doute, ces pilules lui changeraient la vie. Et tout en pensant à cela, un petit rayon éclaira son coeur, et J. J., peut-être influencé par les descriptions psychologiques qu'il venait de lire, nomma ce nouveau sentiment JOIE DE VIVRE. Ces pilules lui permettraient, par exemple, d'inviter Hélène à prendre un café ; non, il l'inviterait chez lui... et il lui dirait...

Et J. J. se coucha après avoir avalé la première pilule avec du lait chaud. Pour la première fois depuis très longtemps, il avait faim. Une faim de crocodile.











© University of Wales, Aberystwyth 2002-2009       home  |  e-mail us  |  back to top
site by CHL