ENTRETIEN : LA CAMPAGNE 'STORY'

La campagne 'Story' au Royaume-Uni
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www.theshortstory.org.uk

« Story » est une initiative anglaise ayant pour but de soutenir la nouvelle en tant que forme littéraire. Faith Liddell, qui dirige « Story », s'entretient avec Transcript à ce propos :

Traduit de l'anglais par Christian Le Bras

1. Story fait suite à la campagne 'Save our Short Story' (Sauvez notre nouvelle). Etes-vous réellement parvenus à vos fins, à sauver le genre de la nouvelle ?

Je pense que oui. La précédente campagne avait clairement attiré l'attention du public sur la triste condition de la nouvelle, et les recherches qu'elle a commanditées ont permis non seulement d'identifier les problèmes qui contrecarraient le développement de la nouvelle, mais également de témoigner du plaisir partagé par les auteurs comme les lecteurs de nouvelles.

Le problème n'était donc pas une aversion instinctive pour le genre, mais bien un déficit d'opportunités pour les auteurs et un manque de visibilité pour les lecteurs, une manière de cercle vicieux dans les systèmes mettant en relation auteurs et lecteurs, et, d'une manière générale, un manque d'attractivité de cette forme littéraire. Voilà l'ensemble des questions auxquelles tentera de répondre cette nouvelle campagne, dont le but essentiel est la célébration du genre de la nouvelle.

2. A juste titre, Story entend promouvoir la nouvelle d'une manière résolument pragmatique, en réaction à la situation décrite par le rapport sur l'état de la nouvelle dans le Royaume-Uni, publié en 2004 par Jenny Brown Associates. Mais quels sont les arguments plaidant en faveur du sauvetage de la nouvelle ? Raymond Carver avance que sa valeur, tant pour l'auteur que pour le lecteur, réside dans l'extrême précision du genre. Sur le site du deuxième festival international de la nouvelle, qui s'est tenu à Wroclaw en octobre 2005, on parle par ailleurs du "rôle d'inspiration sociale" de la nouvelle. Quelle est donc la stratégie de Story pour sensibiliser l'ensemble de la filière à la promotion de la nouvelle ?

La dernière nouvelle d'Ali Smith, parue dans Prospect, résume brillamment tout ce que les grands auteurs on dit de la nouvelle, qu'il s'agisse de Todorov, selon lequel la nouvelle est si courte qu'elle ne nous laisse pas le temps d'oublier qu'il ne s'agit là que de littérature et non de la vie réelle, ou encore de William Carlos Williams, qui perçoit la nouvelle comme la lueur d'une allumette grattée dans l'obscurité. Selon lui, elle est la seule forme capable d'exprimer la brièveté, le caractère à la fois éclaté et global des existences individuelles. Les nouvellistes sont des gens passionnés, et c'est la qualité de leur écriture et de leurs histoires qui sera le meilleur argument commercial en faveur de la nouvelle.
La nouvelle est l'une des formes majeures de la littérature moderne. Elle se doit d'être écrite, lue et révérée. Et bien entendue publiée, point fondamental dans le cadre de notre action. Nous entendons en faire à nouveau la forme populaire vibrante et florissante qu'elle était autrefois, un genre vers lequel se tourneraient instinctivement les auteurs, que les lecteurs seraient impatients de dévorer et que les éditeurs se battraient pour le publier.

3. Pourquoi donc le concours de nouvelles Story n'est-il ouvert qu'aux auteurs établis ? Vu les conclusions du rapport sur l'état de la nouvelle, qui doutait du pouvoir d'attraction d'un concours, pourquoi ne pas ouvrir en grand les portes aux auteurs non publiés ?

Le nouveau Prix national de la nouvelle s'adresse aux auteurs publiés, ce qui ne signifie pas nécessairement auteurs établis. Quand nous avons mis sur pied ce prix, en partenariat avec NESTA, BBC Radio 4 et le magazine Prospect, nous savions que son prestige et son retentissement susciteraient un grand nombre de candidatures, et la suite nous a donné raison. Nous avons reçu plus d'un millier de candidatures, et nous en sommes à la fois stupéfiés et ravis. Il est important de souligner qu'il s'agit là d'un prix récompensant des nouvellistes de tout premier plan, des Suvres d'une qualité exceptionnelle, pour lequel les lauréats et candidats sélectionnés devront être au sommet de leur forme littéraire. Il existe un grand nombre de prix couronnant des ouvrages non publiés (voir détails et renseignements sur notre site), mais dans un paysage de prix littéraires où le Man Booker, le Whitbread et la plupart des prix Orange excluent la nouvelle, il n'existait pas de concours digne de ce nom dédié à ce genre littéraire. Ce prix existe dorénavant, qui aura permis d'élever le prestige et le niveau de la nouvelle auprès des auteurs, éditeurs, agents littéraires et libraires comme auprès du public des lecteurs, et dans notre culture littéraire au sens large du terme.

4. Notre thème majeur dans ce numéro de Transcript est la nouvelle écrite par des auteurs masculins, et en particulier celles qui témoignent d'un « regard profondément masculin ». Or, il apparaît que les femmes sont plus susceptibles de lire des nouvelles que les hommes. Comment donc populariser la nouvelle auprès du public masculin ?

Bien que le schéma soit à peu près identique pour la fiction dans son ensemble, la meilleure façon d'aborder ce problème serait d'écrire et de publier en direction du public des hommes des choses qui les intéressent, dans des magazines et revues qu'il lisent volontiers, et également d'encourager les auteurs qui leur plaisent déjà à adopter la forme de la nouvelle et, bien entendu, d'en assurer une diffusion commerciale efficace.

5. La raison la plus fréquemment invoquée par ceux qui lisent la nouvelle dans les magazines et non dans les livres est que ces lectures sont davantage « accidentelles » que délibérées : on lit ces histoires parce qu'elles se trouvent là, tout simplement. Existe-t-il une manière de promouvoir cette « lecture accidentelle » de la nouvelle, un peu comme « Poetry on the Tube » (Poésie dans le métro) l'a fait pour la poésie ?

Certainement. La nouvelle était autrefois une forme 'populaire', accessible à un très large public par le biais des magazines et journaux, où elle rencontrait un succès considérable, et son déclin est très certainement lié à sa progressive disparition de ces supports divers. Cette campagne va s'efforcer de combler cette lacune en créant de nouvelles opportunités de rencontres entre auteurs et lecteurs, en élargissant le lectorat de la nouvelle. Nous allons nous concentrer sur cette tâche en expérimentant des approches diverses, par exemple en favorisant le développement de recueils thématiques dans les quotidiens et revues, en popularisant la nouvelle dans les transports publics et en lançant un projet de recherche sur le débouché en plein essor de l'édition contractuelle, où la nouvelle apparaîtrait dans les pages des publications internes des entreprises ou dans les magazines destinés aux consommateurs.

6. Il semble que l'un des principaux facteurs du déclin de la nouvelle en Grande-Bretagne soit la chute spectaculaire du nombre des magazines littéraires, qui étaient traditionnellement le réceptacle naturel de cette forme littéraire. Avez-vous analysé les raisons de ce déclin ? Pensez-vous qu'internet puisse remplacer ou complémenter les revues littéraires comme forum de la nouvelle, et éventuellement d'autres formes littéraires ?

Les meilleurs magazines littéraires ont été et continuent d'être un puissant véhicule de promotion et de développement de nouveaux talents, particulièrement dans le domaine de la nouvelle et de la poésie. Il est bien certain qu'une culture plus vivante du magazine littéraire donnerait un sérieux coup de pouce à ce projet. Cependant, nos regards se tournent essentiellement vers la culture du magazine littéraire américain, dont la vivacité nous impressionne fortement. Nous considérons des publications telles le New Yorker, Harpers et Atlantic Monthly comme des modèles de soutien et de diffusion du travail des nouvellistes, comme un vecteur d'émergence de talents individuels et d'amélioration du niveau général de la nouvelle aux USA.

Tout compte fait, ce dont les auteurs ont besoin, c'est de pouvoir gagner correctement leur vie en se concentrant sur cette forme de littérature, en continuant à explorer et développer leurs compétences et leurs talents. Pour cela, ils ont besoin de débouchés éditoriaux de qualité, capables de s'engager dans cette direction. Soit par le biais de magazines littéraires, soit par voie de feuilles volantes. Ou, d'une manière générale, par un soutien accru et une attitude plus positive du secteur de l'édition. Nous espérons qu'avec le temps, tous ces aspects vont se développer, et nous pensons que les magazines littéraires ont tout à gagner du succès de notre campagne.

7. Sur le marché britannique du livre, la littérature traduite n'occupe qu'une place infime. Percevez-vous un créneau plus porteur pour la nouvelle traduite que pour le roman ou la poésie en traduction ?

Pas vraiment. Nous entendons résolument promouvoir la nouvelle de qualité dans toute sa diversité et réaliser une bibliographie de toutes les publications de nouvelles au Royaume-Uni, y compris des Suvres traduites. En matière de traduction, la nouvelle est confrontée aux mêmes problèmes que le roman, et elle devra attirer un lectorat, et donc susciter un investissement de la part des éditeurs. Nous sommes peut-être avantagés, car traduire une simple nouvelle apparaît bien plus facile et moins coûteux que dans le cas d'un roman. Là encore, il s'agit principalement de développer les opportunités, de manière à ce que ces récits puissent trouver leur place dans le circuit de l'édition . Nous sommes également déterminés à favoriser au maximum les échanges créatifs entre les nouvellistes de différentes langues et cultures. Dans cet esprit, il nous apparaît essentiel de dynamiser la culture naissante des festivals de nouvelles en Europe (parmi lesquels le festival Small Wonder à Charleston). Car il est bien évident que nous entendons élargir le lectorat de la nouvelle en Grande-Bretagne et faire que nos voix les plus intéressantes puissent être entendues, lues et traduites à l'étranger.

8. La nouvelle continue à rencontrer du succès aux USA. Quant au Royaume-Uni, comment comparer la situation de la nouvelle chez nous avec celle des autres pays d'Europe ?

Autant que je sache, la situation est similaire ailleurs. Les discussions qui ont eu lieu au festival de la nouvelle en Croatie l'an dernier ont clairement montré que les mêmes défis se posaient dans différents pays d'Europe. En fait, notre campagne a été perçue comme une initiative majeure et comme un modèle potentiel pouvant être adopté dans d'autres pays. Au Canada et en Nouvelle-Zélande, la culture de la nouvelle apparaît plutôt prospère, mais il fait savoir que ces pays subventionnent activement leurs éditeurs comme leurs auteurs.

9. Existe-t-il des partenariats entre la campagne Story et des organisations ou des festivals en dehors du Royaume-Uni ?

Oui, nous sommes en contact régulier au niveau international avec les festivals littéraires, spécialisés ou non, et nous conseillons des auteurs, nous suggérons des idées, nous mettons les gens en contact et explorons toutes possibilités de collaboration sur la promotion de la nouvelle et de ses meilleurs écrivains.

10. Acceptez-vous des candidatures au concours de nouvelles dans des langues autres que l'anglais (le gallois ou le gaélique par exemple, ou d'autres langues parlées par les citoyens ou résidents du Royaume-Uni) ?

Les candidatures sont limitées aux récits publiés en anglais, mais il est possible de présenter des nouvelles paraissant simultanément en gaélique ou en gallois.












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