ESSAI : L'HISTOIRE COURTE MÂLE

L'histoire courte mâle*
Hochzeiten_30
S. Fischer Verlag : Hochzeiten
Un essai de Maike Wetzel

Traduit de l'allemand par Leïla Pellissier

*Le terme « histoire courte » est directement traduit de l'allemand « Kurzgeschichte » lui-même traduit de l'anglais « short stories ». Mais tandis que « short stories » ne désigne que la forme brève du récit, la « Kurzgeschichte » tend à devenir un genre littéraire particulier et à se distinguer de la nouvelle. Elle se caractérise, entre autres, par des personnages du quotidien souvent marginaux, un narrateur à la première personne, une narration linéaire, une fin « ouverte » sur un conflit non résolu. NdT

Qu'est-ce ça peut bien être, une histoire courte mâle ? Un flingue narratif ? J'imagine : une courte histoire avec barbe. Elle avance à pas très sûrs, descend une ou deux autres histoires sur son chemin, s'oriente d'un coup d'oeil sur le territoire, s'accouple avec l'histoire femelle la plus excitante, puis repart aussitôt - et nous voilà dans de beaux draps. Bien sûr que non.

Disons-le, pour une jeune écrivaine de l'espèce concernée, difficile de ne pas profiter de l'occasion pour renvoyer la balle et prendre à rebours le « miracle des demoiselles », si souvent évoqué, pour polémiquer sur la « littérature des damoiseaux ». Cela ne fait pas avancer les choses, mais ça divertit et ça élimine le stress. Mais comme en général, j'aime bien progresser : plus un mot sur la prose de garçons.

De quoi est-il question sinon ? De la masculinité et des histoires courtes ? « Un vaste champ, un vaste champ », comme soupirait jadis Theodor Fontane, et c'est d'ailleurs tout juste si nous n'allons pas le fourrer, en tant que poète allemand, dans ce grand sac où j'ai pour tâche de caser tous les auteurs mâles d'histoires courtes. Je vous en prie, ne vous faites pas d'illusions : l'expérience va échouer.

L'histoire courte mâle est la bête inconnue à deux têtes. Le terme se ramifie comme la baguette du sourcier, difficile de s'attaquer aux deux branches à la fois. Commençons donc pour la chronologie avec la plus vieille question de l'humanité : Comment communiquer avec le soi-disant « sexe fort » ? Qu'est-ce qui fait ce qu'on appelle la « petite différence » ? Où loge-t-elle dans la littérature ?

Pour que les choses soient bien claires : je ne sais pas ce qui fait le propre d'une histoire mâle. L'auteur, me souffle-t-on. Oui, bien sûr. Mais on pourrait encore dire un ou deux mots sur son sexe, comme sur le sexe et l'écriture en général. Même si nous poussons tous des hauts cris sur le sujet, le truc avec le chromosome Y reste un classique. Ce n'est pas le fait de la bisexualité en soi qui agace, mais beaucoup de ce qui se dit dans les débats sur « féminin » et « masculin » agace, y compris dans la littérature.

D'abord c'est une discussion à une seule voix. Entrez le terme « littérature féminine » dans un moteur de recherche sur Internet et comparez avec le nombre de résultats pour « littérature masculine » : 1-0 pour les femmes, en termes comptables, une dominance trompeuse. Car l'association « littérature féminine » trimballe toujours le vieux cliché de la maison et des fourneaux avec elle, des roses ou des cSurs sur la couverture, une perspective bornée acceptée - même si le terme n'est pas forcément utilisé de manière dégradante, préciser le sexe suggère dans tous les cas qu'il détermine largement ce qu'a à dire celui ou celle qui écrit.

Ceux qui ont donné son nom à la « littérature féminine » viennent de tous les camps, de l'art comme du commerce, la palette s'étend du vendeur à la criée à celui qui vous tapote l'épaule. Même ceux qui se voient comme les « bons », les ambassadeurs de la littérature, en font partie : les éditeurs d'anthologie, les organisateurs de lectures ou de festivals. Aux pages « feuilletons » des journaux paraissent régulièrement des articles sur des écrivaines dont le sexe est utilisé comme arme de vente, comme point de départ de leur article. Comme si nous vivions encore au temps de Virginia Woolf, lorsque les femmes n'avaient pas le droit de pénétrer la bibliothèque universitaire. Je trouve le terme « arme » dans ce contexte très à-propos, il m'évoque les lynchages de foules en délire.

L'idée derrière tout ce blabla sur la littérature de femmes ou d'hommes est partout la même : offrir une orientation dans un monde sans orientation. Faciliter les catégories. L'achat, la vie, le jugement. Sur le front, il y a les libraires et les éditeurs qui cherchent des tiroirs pratiques pour amener de nouveaux clients à la marchandise livre. Le chiffre d'affaire en matière de littérature est bien entendu toujours menacé. Par le commerce Internet, par le boom des bazars littéraires comme Jokers, par les grands magasins du livre. Malgré tout, plusieurs fois par an arrive sur le marché un flot de livres fraîchement imprimés, les rayons et les magasins sont pleins, beaucoup de titres, d'auteurs - bruit et fumée. S'il n'y avait pas l'arme absolue Marketing. Toujours moins de livres en profitent cependant, les moyens publicitaires se concentrent sur un choix restreint des programmes éditoriaux, sur les titres qui promettent un large public, sur les superstars. En première ligne donc sur ceux qui sont déjà connus sans cela. L'inscription « littérature féminine » dans les magasins, même dans les bibliothèques, a pour but de faire du chiffre. C'est une idée économique. Si maintenant le terme « littérature masculine » devait venir s'y ajouter, ce ne serait qu'une question de logique. A long terme, l'autre moitié de l'humanité aussi doit être de la partie. Bien qu'une rumeur dans la branche dise que les femmes lisent et que les hommes non. Mais c'est encore un de ces sacs que l'on ficelle sans mal. Je le jetterais bien à l'eau.

Le sexe de l'auteur ne dévoile ni s'il s'agit d'une bonne ou d'une mauvaise histoire, ni de quel type d'histoire il pourrait s'agir. Le sexe de l'auteur est donc selon moi la mauvaise selle pour un cheval récalcitrant : l'histoire courte. Pour moi, elle est bien plus qu'un petit essai avant le grand monument, le roman. Peu de pages ne signifient pas nécessairement peu de complexité, les nouvelles d'Alice Munros par exemple renferment plus de « monde » que certains romans. Heinrich Böll, qui a tout de même reçu le prix Nobel, préfère l'histoire courte, forme de prose qu'il affectionne le plus. « Je crois, qu'elle est moderne au sens propre, c'est à dire actuelle, intense, rigoureuse. Elle ne tolère pas la moindre négligence, et elle reste pour moi la forme de prose la plus excitante parce qu'elle est aussi celle que qui est le moins stéréotypable. » Celui qui écrit des histoires courtes doit pouvoir maîtriser les contraintes. Il ne reste pas beaucoup de place pour développer une tension, dessiner des personnages, résoudre des énigmes. Chaque phrase, chaque mot même a plus de poids dans une histoire courte que dans le vaste édifice d'un roman. Böll, qui s'est essayé aux deux, n'exclut pas l'une au profit de l'autre, il ne déclare ni l'une ni l'autre unique joyau de la littérature. Mais il a décrit l'effort caché derrière ce qui semble vite écrit. « J'en parle parce que je recommence à écrire des histoires courtes et je remarque à quel point c'est difficile. [...] Je crois qu'on peut particulièrement bien comparer les histoires courtes aux aquarelles, une forme d'expression apparemment rapide mais qui demande un long travail intensif. » Les « quelques pages » ne se laissent pas si facilement sortir du chapeau.

Bien, mais cela n'est que l'un des côtés de la chaîne alimentaire. De l'autre côté, il y a les lecteurs et ils ne veulent - d'après les éditeurs et les libraires - tout simplement pas d'histoires courtes. Les lecteurs veulent apparemment se plonger dans d'autres mondes, accompagner des héroïnes et des héros et ne pas se faire éjecter de l'action après quelques pages. Il y a quelques années encore, personne en Allemagne n'osait éditer d'histoires courtes de jeunes auteurs. Puis vinrent Ingo Schulz et Judith Hermann, leurs nouvelles se vendirent bien et d'autres écrivains purent tout d'un coup placer aussi leurs histoires courtes dans de grandes maisons d'éditions. Il est intéressant de noter que les nouvelles d'Ingo Schulz « Simple Storys » furent louées comme un roman tandis qu'aujourd'hui, sur la couverture de recueils de récits ou sur les histoires un peu plus longues, 120 pages environ, on ne met plus le genre littéraire. Un progrès ?

Beaucoup d'auteurs qui travaillent dans les deux genres affirment qu'ils aimeraient écrire exclusivement des histoires courtes, mais que les éditeurs et les agents les poussent aux romans. L'extraordinaire Deborah Eisenberg est restée tout le long de son parcours d'écrivaine résolument attachée à la forme courte. Mais même aux Etats-Unis, berceau de la short story, la demande en gros pavés semble également forte : « C'est sûr, il y a beaucoup de pression. Heureusement mon éditeur et mon agent n'exigent pas que je leur sorte un roman. Mais lorsqu'on a cette chance on sait aussi que l'on ne sera jamais vraiment pris au sérieux tant qu'on n'aura pas écrit de roman. Je suis perverse au point de trouver cette perspective intéressante. Est-ce que je peux atteindre la même profondeur, obtenir autant de tonalités différentes si je tire l'action en longueur ? Je pense que oui, ça pourrait être amusant, mais ensuite je me dis : c'est exactement ce qu'« ils » attendent de moi. » A la question provocante, ne voulez-vous pas écrire le « grande percée de Déborah Eisenberg », elle répliqua « c'est vraiment trop agaçant, trop épuisant nerveusement. Une partie du plaisir d'écrire vient tout de même de ce que c'est l'occupation de bad kid par excellence. Pourquoi faudrait-il abandonner cela ? » Les histoires courtes sont rugueuses, elles n'apportent pas de solutions et réclament la plus grande attention. Ceux qui en écrivent ne peuvent compter sur beaucoup de lauriers. Encore maintenant, le plus grand compliment que puisse faire un critique de « feuilleton » à une ou un auteur d'histoires courtes, c'est de se réjouir avec condescendance du roman que tout le monde attend.

Au-delà de toute nécessité de délimitation, John Cheever touche du doigt ce qui compte vraiment derrière tout ce petit bazar - derrière la question roman ou histoire courte, écrivaine ou écrivain : à la question, pourquoi écrivez-vous des histoires courtes, il répond : « Tant que nous serons emplis d'expériences, de leurs différentes intensités et de leur nature épisodique, nous compterons la short story dans notre littérature, et sans littérature, bien évidemment, nous mourrions. »







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