AILLEURS EN EUROPE : Kamikaze d'Occident

Kamikaze d'Occident
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Photo : Tom Salt
Tiziano Scarpa

Traduit de l'italien (Kamikaze d'Occidente, 2003) par Guillaume Chpaltine

Extraits de Kamikaze d'Occident, à paraître aux éditions Christian Bourgois en 2006

Le moustique


Un son retentit à cinq heures du matin, une sirène, une fanfare, je ne sais pas. Dans le délire du sommeil, je ne saisis pas ce que j'entends. Est-ce une alarme ? Est-ce la ville de Milan qui m'oblige à endurer son hymne ? Ce choeur d'alarmes de voitures est-il l'hymne de Milan ?
J'ouvre les yeux allongé sur mon lit, sur la mezzanine. Un moustique est sur le plafond, à moins d'un mètre de ma tête. Son abdomen est rouge et gonflé. Il est en train de digérer mon sang. C'est jubilatoire d'être la nourriture de quelqu'un. Jubilatoire de savoir qu'il existe un être, aussi petit soit-il qui me désire en tant que nourriture. Il me trouve bon à manger. Je suis délicieux. Je suis succulent.
Il est jubilatoire aussi de savoir qu'une goutte de mon sang au moins a connu l'ivresse de l'envol, un vol naturel, animal, pas un vol mécanisé ou motorisé. Une goutte de mon sang a connu le vertige des vols en piqué dans la cabine transparente du ventre d'un moustique. Il y a de quoi s'émouvoir. Je m'émeus. J'écrase le moustique d'une tape et le plafond a une tache de plus.


Le temps est calme


Le temps est calme comme une toile de fond qui permet aux choses d'arriver. Avec quelle impassibilité ! Avec quelle distinction ! Puis, tout à coup, le temps se gâte en faisant un bond en avant. Alors qu'on vaque à ses affaires, on se rend compte soudain qu'on va rater son train. Je saute dans un taxi et je surveille les aiguilles de ma montre. Je ne vois qu'elles. Le monde entier se concentre dans les aiguilles d'une montre. Quand j'avais du temps, je ne le voyais pas, maintenant que je n'en ai plus, je ne vois que lui. Pourtant, c'est un conteneur très vaste, combien de choses se passent en ce moment sur la planète ? Combien de choses se passent en même temps maintenant ? Je m'en fous. Je suis en taxi et je suis en train de rater mon train. Tomber sur un autre feu rouge serait une catastrophe. Ça y est, un autre feu rouge. Je n'y arriverai jamais. Je peux encore y arriver. Je n'y arriverai jamais. Je regarde les aiguilles de ma montre. Il ne se passe rien en ce moment, rien d'autre que le temps qui file. Est-ce pour ça qu'il existe des horaires de trains, pour permettre que le temps fasse irruption en gros plan, fasse disparaître tout le reste, pour qu'on s'aperçoive que ce n'est pas vrai que les choses existent car la vérité c'est qu'il n'y a rien d'autre que le temps. " Tu comprends ? " me crie le temps à la figure, " il n'y a que moi qui existe ! " Je paie le taxi, monte en courant les escaliers, attrape le train à la dernière seconde. Lentement, le monde se remet en mouvement et le train démarre doucement.
Les choses retrouvent leur souffle, s'accélèrent. Petit à petit, elles dépassent le temps et le sèment. Elles le replacent de nouveau à l'arrière-plan. Le monde existe à nouveau.


Le rossignol


Mon père m'a invité chez lui pour déjeuner. Il a préparé un rizotto à la courge.
" Ah ! Il est arrivé ! " dit-il, à la fin du repas.
" Qui ? "
" Le rossignol. Tu l'entends ? Viens. "
Nous nous penchons à la fenêtre. L'appartement de mes parents est au troisième étage, face à un grand chêne vert dans le jardin de l'université. Un nuage de feuilles enveloppe cette ampoule de lumière d'un vert profond. Les branches arrivent presque à nous toucher. On entend un gazouillement aigu. On dirait un musicien en train de jouer une partition d'Olivier Messiaen.
" Putain ! Il est en train de s'égosiller. "
" Tu n'as encore rien entendu. "
Mon père va dans la pièce à côté et revient avec un magnétophone portable. Il le place sur le rebord de la fenêtre et le branche sur une prise électrique.
" Qu'est-ce que tu fais ? "
" Attends. Tais-toi une minute. "
Il appuie sur le bouton enregistrement. Nous restons silencieux quelques minutes, à l'écoute, mon père, le magnétophone et moi.
Quelque part, au coeur de cette fraîcheur végétale, le rossignol continue à improviser de la musique contemporaine vieille de millions d'années.
À la fin, mon père rembobine la cassette et nous fait entendre le solo du rossignol qu'il vient d'enregistrer. Il le projette à plein volume contre le chêne vert.
Le vrai petit oiseau se tait soudainement. Comme si l'arbre tout entier se taisait pour reprendre son souffle, frappé de stupeur. Puis il se met à chanter plus fort qu'avant. Les deux rossignols engagent un duel chantant, à la fois dans l'harmonie et la fureur.
" Il ne s'est même pas reconnu. Il croit qu'un autre est arrivé pour lui piquer ses femelles et il râle ! " Mon père rit, joyeux comme un gamin.







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