Le Bonheur

Le Bonheur
Le bonheur_cover_60
Flammarion : Le Bonheur
Un roman de Lluís-Anton Baulenas

Extrait traduit du catalan (La felicitat, 2001) par Cathy Ytak

(c) Pour la traduction francaise, Flammarion, 2003.

La traduction de cette oeuvre a reçu une subvention de l'Institució de les Llettres Catalanes

Une femme et une otarie. Chaque jour, le soir, la nuit, une jeune femme bien faite et une grosse otarie, vieille, aux yeux voilés.
La belle et la bête dansaient sous l'eau, dans un grand aquarium, sur une scène de théâtre.
Un pianiste, au ras du sol, soulignait de ses accords énergiques les moments forts du spectacle, comme il le faisait les jours de cinématographe.
La jeune femme enlaçait l'otarie. On aurait dit un couple. Elle écartait les jambes, entourait l'animal de ses cuisses, et se cramponnait à lui. Elle pouvait le caresser ou le rouer de coups, on ne savait pas si elle voulait lui faire l'amour ou lui livrer bataille. Elle attrapait ses nageoires et chantonnait : Je te tiens, tu me tiens, par la barbichette, le premier qui rira aura une...
Alors le pianiste se déchaînait et le public - essentiellement masculin -, semblant obéir à un signal convenu, tapait des mains et des pieds, sifflait, criait, s'égosillait même lorsque la femme et l'animal sortaient de l'eau pour reprendre leur respiration et s'immobilisaient, le menton appuyé gracieusement sur le bord de l'aquarium.
C'était à n'en pas douter une bonne attraction, l'une des meilleures de l'avenue du Paral·lel. Le public barcelonais remplissait chaque nuit le pavillon des frères Soriano, un public averti, qui appréciait en connaisseur. Surtout lorsqu'une belle actrice à demi nue s'y montrait, vêtue d'un costume de bain de paillettes qui lui collait au corps comme une seconde peau.
Ce vendredi glacial du 1er janvier 1909 se trouvait au milieu du public un homme jeune au regard furtif et félin, un peu distrait, comme toujours. Il était grand, bien bâti, l'air hautain et dominateur. Il applaudissait mollement, à contretemps. Il n'avait même pas enlevé ses gants verts en chevreau. C'était Deogràcies-Miquel Gambús, voleur issu de quatre générations de voleurs, voleur par vocation, voleur en long, en large et en travers, voleur aux mains propres et aux vêtements de prix. Un voleur très parfumé mais qui se vouait, au bout du compte, corps et âme à son métier, comme l'avaient fait avant lui sa mère, le père de sa mère et le père du père de sa mère.
Il était également avocat. C'est bien pour cela qu'il savait que sa famille était une famille de voleurs, au sens classique et strict du terme. Sans ironie ni malice, il expliquait sérieusement à ses intimes que, pour les Latins, les voleurs s'appelaient fur ou latro. Et que fur se rapportait au verbe fero, qui signifiait, entre dix ou douze acceptions différentes, " j'emporte ", " j'enlève ", " j'arrache " ou encore " je pille ". Puis il ajoutait :
- Et il en est exactement ainsi dans la famille Gambús nous emportons les affaires d'autrui depuis des temps immémoriaux. Latro, lui, se rapporte à Lateo : " Je me cache ". Vous voyez comme c'est limpide : j'emporte et je me cache ; je prends, j'escamote avec animus dolendi, directement ou non, les biens - matériels ou immatériels - qui ne sont pas les miens, puis je m'évapore ou je fais le mort.
Voici donc la description des principales activités de la famille Gambús ces cent dernières années.
Les cris du public du pavillon Soriano montèrent d'un cran et Deogràcies-Miquel fixa de nouveau furtivement son attention sur le spectacle. Cela faisait cinq ans qu'il fréquentait cette salle, depuis ses débuts en fait, lorsque les patrons actuels avaient absorbé l'ancien local, le fameux Trianon, berceau artistique et tremplin triomphal de l'immortelle Bella Chelito. À l'époque, il n'avait pas besoin de distraction pour s'y rendre. Il avait moins de soucis, il était plus jeune, il forniquait avec plus de joie et étudiait le droit. Sa mère l'avait obligé à embrasser cette carrière :
- Plus tu connais les lois, mieux tu peux les transgresser. Pas toujours gratis, c'est vrai, mais c'est comme pour tout dans la vie, il faut peser le pour et le contre. Un avocat peut voler et escroquer sous couvert d'une loi bien plus qu'une bande de voyous avec leur pistolet. Tu vas piger rapidement.
Et elle avait ajouté d'un ton badin :
- Escroquer est dans ta nature, tu as ça dans le sang. Le lendemain de ta naissance, on aurait déjà dû te mettre en prison, préventivement. On ne l'a pas fait, et aujourd'hui il est trop tard.
En vérité, elle n'aimait pas que Deogràcies-Miquel aille sur le Paral·lel. Non pour des raisons morales, loin de là. Simplement en bonne professionnelle du délit qu'elle était, elle portait une attention toute particulière aux questions relevant de la sécurité. Elle avait eu deux fils et Deogràcies-Miquel était le seul qui lui restait. Elle ne voulait pas qu'il lui arrive quelque chose. Et elle craignait que de simples foutaises (une femme, une descente de la police, un pétard anarchiste...) ne mette en péril l'avenir de sa famille.
Mais lui s'en fichait. Il lui avait expliqué un jour qu'il recevait sur le Paral·lel les leçons indispensables et complémentaires à son éducation :
- Voyez-vous, mère, il y a une artiste, une fille très gracieuse, qui chante une chanson à propos d'une puce. Or il s'avère que cette puce se niche dans les plis les plus inimaginables des vêtements de la pauvre malheureuse. Surtout dans ses dessous. La puce la pique et la mortifie. La fille commence donc à se gratter comme une folle et à la chercher partout. Bien entendu, elle se met à ôter ses habits, pour se faciliter la tâche. Évidemment, le public l'aide, par compassion, et lorsque...
Vlan ! La gifle lui avait laissé les cinq doigts maternels imprimés sur la figure.
- Ça n'est rien d'autre qu'un vulgaire numéro de déshabillé. Et ne reviens pas me raconter toutes ces cochonneries... À moins que tu y sois monté, toi aussi, chercher la puce, avait ajouté la femme d'un ton sec.
Elle se dirigeait vers ses appartements lorsqu'il avait répondu à voix basse, souriant tout en se frottant la joue :
- Je ne vais pas vous dire non.
Elle s'était arrêtée et retournée, avant d'insinuer, presque avec mépris :
- C'est peut-être ta catin, cette fille de ... puce ?
- Non, mère, avait rétorqué le jeune homme, impressionné par cette exhibition inédite d'un humour plutôt pauvre. Mais j'ai vu courir derrière cette fameuse puce des présidents d'Audience, des aristocrates, des députés de province, des lieutenants-colonels, de gros industriels, des propriétaires fonciers, et même des curés, tous plus ou moins déguisés, tous plus ou moins ivres... Des gens très importants qui...
- Je vois où tu veux en venir. Mais laisse-moi te dire une chose : chez nous, le chantage n'a jamais été une fin en soi, juste un simple moyen. Les maîtres chanteurs font rarement de vieux os. Ils finissent tous par avoir les artères bouchées et meurent frappés d'apoplexie. Enfin, si on ne les a pas tués avant.
Et Deogràcies-Miquel Gambús en était resté là, bouche bée, suffocant comme une carpe hors de l'eau, victime une fois de plus de la confusion provoquée par une réplique maternelle.
L'otarie venait d'éclabousser le public du premier rang, qui s'écarta presque en même temps, telle une vague qui se retire. Comme à l'accoutumée, l'animal simulait gracieusement un éternuement et la jeune femme tentait de le moucher avec un morceau de drap. Dans la salle, on se tordait de rire. Le pianiste, en maître de cérémonie, s'avançait alors vers les gradins et choisissait un spectateur au hasard (ce qui arrêtait net toute hilarité). Il demandait au privilégié de prendre une sardine fraîche dans un panier, puis le faisait grimper, sa sardine à la main, tout craintif, sur un tabouret appuyé à l'aquarium, et le priait de lever le bras très haut. Femme et bête jaillissaient du bassin pour se saisir du poisson. Si c'était l'otarie qui y parvenait la première, la jeune femme tentait de le lui voler avec ses dents, donnant ainsi l'impression de l'embrasser sur le museau. Mais si la jeune femme devançait l'otarie, cette dernière passait à l'attaque. L'ambiance devenait électrique.
Ce soir-là, elles recommencèrent à se battre dans l'aquarium. La jeune femme sortit un instant la tête pour respirer, puis replongea, se plaça sur le dos de l'otarie et lui serra fort le cou à l'aide d'un de ses bras, comme pour l'étouffer. La bête cingla l'eau et éclaboussa à nouveau tous les premiers rangs, incluant cette fois Deogràcies-Miquel, qui se réveilla brusquement, se rendit compte que ses gants en chevreau étaient mouillés et s'en irrita. Au même moment, l'otarie coinça la jeune femme dans un coin de l'aquarium pour tenter de l'empêcher de remonter à la surface.
Les spectateurs ne cessaient de siffler et de taper des pieds sur le plancher en bois des estrades. Quelques-uns insultaient même déjà l'otarie avec des imprécations insensées, des choses comme " putain d'otarie ! ". Une otarie ne peut être une putain, pensa Deogràcies-Miquel Gambús. Une poule, il semble que oui, d'après la vox populi, mais une otarie...
Le piano semblait sur le point d'exploser. La jeune femme, les yeux écarquillés, remuait les bras comme une folle, ouvrait et fermait la bouche, laissant échapper de petites bulles... Son visage devin soudain violacé, elle étouffait... Les gens se turent progressivement jusqu'à ce que le silence se fasse. Soudain, elle se libéra de l'étreinte mortelle de l'animal et sortit, triomphante, pour reprendre son souffle au milieu d'une folle clameur qui s'éleva des gradins et s'entendit jusque dans la rue.
Chaque jour, le soir, la nuit, une jeune femme bien faite et une grosse otarie, vieille, aux yeux voilés.
Le jeune Deogràcies-Miquel l'observa un moment, fixa son regard sur la longue chevelure acajou flottant dans l'eau en mille tresses que semblait retenir une montgolfière. Il trouva cela joli. Il la trouva jolie. Où l'avait-il déjà vue ? C'était un beau brin de femme. Et avec ses cheveux... Un souvenir chatouillait vaguement sa mémoire, mais il ne parvenait pas à la ramener au présent. Il laissa tomber, cela lui était égal, il avait bien assez de ses propres soucis.
En effet, le jeune Deogràcies-Miquel, connu familièrement sous le diminutif de Demi, devait décider de l'action officielle qui marquerait son entrée dans le monde des affaires familiales. Sa mère, la matriarche, la maîtresse Miquela, prenait sa retraite. Toute une vie vouée au brigandage, et cette fin digne, la plus belle qu'on puisse imaginer : non seulement personne ne l'avait jamais épinglée pour aucun des délits qu'elle avait commis en chapelet tout au long de ses quarante années de carrière, mais elle avait également accru le patrimoine familial d'une manière effrayante, grandiose et spectaculaire : ils étaient plus riches et, surtout, beaucoup plus respectables que la génération précédente.
Une succession difficile à assumer, songea le jeune Deogràcies-Miquel Gambús en s'asseyant alors que tout le monde se remettait debout pour applaudir...

La famille Gambús était arrivée en Catalogne au début du siècle précédent, accompagnant le retour de France de Ferdinand VII. Une sombre histoire avait obligé l'arrière grand-père, Miquel Gambús Ier, à s'installer un peu comme un exilé dans un petit village des bords de l'Èbre, Caguer, situé entre Móra et Tortosa. L'argent ne manquait pas, mais il vivait dans une semi-clandestinité. Et c'est là, anonyme au milieu des caroubiers et des amandiers (on ne le connaissait que sous le sobriquet de El Gavatcho - Le Gavache), qu'il avait créé un réseau d'influences qui s'était développé en quelques années d'une manière extraordinaire. Il excellait dans l'art de la corruption et l'utilisation d'hommes de paille. Il avait été l'un des premiers à comprendre que voler une information valait bien plus que voler de l'or.
Il était déjà maire du village lorsqu'il traversa une crise qui pour tout autre se serait révélée fatale. Il fut jugé et mis sous les verrous lors du Trienni Liberal pour être resté fidèle à l'ex-roi Ferdinand. Mais Miquel Gambús Ier, El Gavatxo, s'en sortit. Il dut y laisser beaucoup d'argent, mais il s'en sortit. Pendant longtemps, on se souvint de cette histoire avec admiration : il était enfermé à la prison de Lérida et ses gardiens avaient reçu l'ordre exprès de le protéger et de ne pas l'importuner, mais aussi de veiller à ce qu'il ne manque de rien, De sa cellule, Miquel Gambús continua à contrôler la vie de son village et à administrer ses affaires.
Une fois le roi Ferdinand rétabli grâce aux troupes européennes, le prestige et le pouvoir du vieux Gambús atteignirent des sommets inimaginables. Il quitta la prison porté en triomphe par ses geôliers, tel un torero, au milieu des acclamations. Il consacra une journée entière à distribuer des gratifications spéciales au personnel pénitentiaire et à offrir des dots aux filles de ses anciens codétenus. Il fonda un centre antituberculeux dans la capitale du district, et dispensa une aumône généreuse au curé local. Les maires des autres bourgs de la région ne tardèrent pas à affluer pour lui demander conseil. C'est ainsi que Miquel Gambús Ier, El Gavatxo, devint Miquel Gambús Ier, L'homme du roi. Il se réinstalla au village et sa première action fut d'ordonner la mise en détention de l'ingénu qui avait osé se substituer à lui en tant que maire pendant les dix-huit mois qu'il avait passé en prison. Il le fit ensuite enchaîner nu sur une table installée au milieu de la place du village. Il enfila très tranquillement des gants blancs en fil de lin, un doigt après l'autre, puis coupa les testicules du malheureux avec des ciseaux de couture (ceci afin que le supplice dure plus longtemps), et les jeta aux chiens. Le tout fut exécuté en public, devant les chefs de famille de la localité. Personne n'eut plus jamais de nouvelles du pauvre émasculé. La rumeur courut dans la population qu'il avait été vendu comme eunuque à un petit roi de la lointaine côte des Esclaves. Inutile de dire que cette histoire ne s'ébruita pas au-delà des limites de la commune.
Le vieux Gambús laissa sa succession à son fils Miquel Gambús II, dit ironiquement El merda en raison à sa propension à se donner des airs de grandeur. Maire à titre viager de Caguer, comme son père, il vécut jusqu'en 1899 entouré du respect de ses concitoyens. Le village changea beaucoup grâce à lui. Il changea même de nom. La dénomination unique, traditionnelle et officielle du lieu avait toujours été Caguer pour une raison flagrante : la rivière encaissée dans la montagne, dessinait une boucle si serrée qu'elle évoquait, vue de haut, le cul d'une personne accroupie prête à déféquer ou à caguer. Comme le petit santon caganer des crèches catalanes. Le second des Gambús, désireux de commencer son mandat par une action à la fois symbolique et spectaculaire, fit venir Monsieur le curé et l'interrogea sur le nom du village. Il apprit que, dès les premiers documents qui le mentionnent - et cela remontait au IXe siècle -, il s'était toujours appelé ainsi. " L'île Caccariu ", en bas latin, avait paisiblement évolué vers l'actuel Caguer. Enfin, paisiblement jusqu'à l'arrivée du second des Gambús, bien sûr, qui n'était pas disposé à vivre dans un endroit portant un nom pareil, Miquel Gambús II, El merda, y apporta un zeste d'imagination. N'existait-il pas des villages qui s'appelaient Alguaire, Albaida, Alfara, Alfàbia, etc. ? En falsifiant quelque peu un texte médiéval et en soudoyant un député provincial, il réussit à ce que la localité connue depuis mille ans sous le nom de Caguer prenne officiellement le nom d'Acaguera de la Roca. Et ses habitants, jusque-là appelés " Caguerins " devinrent alors des " Alcaguériens ".
Miquel Gambús II était un homme à la fois imperturbable, téméraire et roublard, violent au besoin, toujours sur le qui-vive. Avec lui, le village évolua, mais tout le monde savait qu'il avait saccagé, volé et tué autant qu'il l'avait voulu et jugé nécessaire. Sans aucun état d'âme et sans s'en cacher. Il valait mieux, e





© University of Wales, Aberystwyth 2002-2009       home  |  e-mail us  |  back to top
site by CHL