Le Dernier Hublotgirafe

Le Dernier Hublotgirafe
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Photo : Péter Zilahy
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Photo : Péter Zilahy
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Photo : Péter Zilahy
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Photo : Péter Zilahy
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Photo : Péter Zilahy
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Photo : Péter Zilahy
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Photo : Péter Zilahy
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Photo : Péter Zilahy
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Photo : Péter Zilahy
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Photo : Péter Zilahy
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Photo : Péter Zilahy
Un roman de Péter Zilahy

Extraits traduits du hongrois (Az utolsó ablakzsiráf, 1998) par Kinga Dornacher



Le hublotgirafe était un livre d'images dans lequel nous avons appris à lire lorsque nous ne savions pas encore lire. Moi, je savais déjà lire, mais j'ai dû apprendre quand même, sinon à quoi ça sert l'école. Le hublotgirafe nous présentait le monde clairement et par ordre alphabétique. Chaque chose y avait sa place et son sens, propre et figuré, on y apprenait que le soleil se lève à l'est, que notre coeur se trouve sur le côté gauche, que la Révolution d'Octobre s'est déroulée en novembre, et que la fenêtre laisse passer la lumière même si elle est fermée. Le hublotgirafe foisonnait de dragons à sept têtes, de fées, de diables et de princes... tout en niant leur existence. Je me rappelle quatre différentes sortes de dragons et trois princes. Le hublotgirafe nous apprenait à épeler ce qui est écrit entre les lignes. C'était une évidence que personne ne songeait même à contester. Le hublotgirafe était le hublotgirafe. Le hublotgirafe est mon enfance, le vestiaire, la leçon de gym, la pleine croissance, l'époque d'avant une époque plus belle, la dictature de velours, mes devoirs, mon innocence, mes générations. Le hublotgirafe est un livre dont je suis l'un des personnages. Quelqu'un m'a demandé vingt ans plus tard, et c'est seulement à cet instant-là que je me suis rendu compte que son titre réunissait les premier et dernier mots traités, l'alpha et l'oméga, le hublot et la girafe, ablak et zsiraf. Oui. Le hublot est le commencement, le hublot par lequel passe la lumière, tandis que la girafe représente l'infini fini, le surréalisme, girafes enflammées, nous ne mourrons jamais! C'est un lexique qui contient ce qui y a été omis.

Paris possède aussi un hublotgirafe, je l'ai découvert sur une carte postale, il se nomme toureiffel. C'est Zsófi Brünner qui me l'a envoyé, Zsófi qui a émigré clandestinement en France avec ses parents et qui apprend maintenant à lire dans un syllabaire français. La toureiffel a un long cou, quatre pattes, et un nombre incalculable de fenêtres. Elle tient donc et du hublot et de la girafe, et son nom sonne bien, à la fois exhortation et promesse, et dépasse la rhétorique de crèche de l'avousdiraijemaman ; ce hublotgirafe représente un bond en avant, il fait miroiter l'espoir - dégradé au rang de question purement technique par l'ascenseur rapide qui monte et qui descend en son milieu - d'échapper définitivement à la perspective de grenouille. Zsófi de son côté avait tout d'une toureiffel, les fenêtres et l'ascenseur en moins. L'ascenseur, il fut plutôt dans ma gorge quand elle s'approcha de mon banc avec ses jambes en tuyau de pipe et me permit de renifler sa gomme parfumée. Bouleversé, je passai la nuit à épeler, les lettres m'arrivaient dessus comme les catadioptres de la route. Zsófi émigra le lendemain. Le prof principal nous dit qu'ils étaient partis en voyage de façon imprévue. Il aurait pu dire que leur départ était tragiquement soudain, comme celui des secrétaires généraux. La gomme parfumée a laissé une trace indélébile dans mon âme. Ce n'est que bien plus tard que nous avons appris qu'ils n'étaient pas partis en vacances, lorsqu'elle nous a envoyé la toureiffel qui ressemblait au hublotgirafe, mais qui possédait au moins un sens, du moins pour ceux qui savent lire entre les lignes. C'est un bon mot, tout comme frigidaire.

La première chose dont je me souvienne: c'est l'heure de la sieste à la maternelle, et je me déplace à quatre pattes. Les rideaux sont tirés dans la salle, et un rayon de lune éclaire les couvertures des petits lits. a ne peut pas être la lune, la maternelle étant fermée la nuit. Je me déplace à quatre pattes sous les lits, j'ai peur de me réveiller si les autres se réveillent. Je suis seul, un enfant presque fictif, je cherche mon appui sur le parquet grinçant, des miettes s'enfoncent dans la peau de mes genoux. Je suis petit, personne ne me voit, il me semble que ça fait des heures que je rampe dans la salle aux dimensions immenses. Je contourne les mains et les pieds qui pendent, jetés hors des lits, parmi les draps blancs. Petits anges comateux. Des nuages moutonnent, bien rangés, paradis pédophile, petits doigts à la chair tendre, fossettes, mèches qui tire-bouchonnent. Ouf! Collision frontale avec un autre amateur de déplacements clandestins, un drap me cache sa tête. Je sens son souffle dans mon cou, il est brûlant. Les maîtresses arrivent, habillées tout en blanc, chaussettes blanches et pantoufles blanches, on se fait tout petits sous le lit, une petite main attrape la mienne, sa paume est en sueur. Oh, là, là.

Mon école, un bâtiment historique du Sas-hegy (1), remplit originairement la fonction de cloître avant d'avoir été reconverti en institution pédagogique. Durant l'invasion allemande, le quartier général se trouvait dans la grande salle, c'est là que fut conduit, à son arrestation, le commandant militaire de la ville de Budapest. Cette même grande salle nous servait de halle de gym, nous tournions en rond au pas de course, entourés de murs historiques, leçon de civisme en faisant la chandelle. Les Hongrois sont arrivés sur la grand-route des nations, nous dit un jour Moustache-de-Carpe, ça sonnait bien. Ils faisaient du stop dans la steppe avec un os à moëlle sur lequellisait, gravé en caractères runiques: Hongrie, mais personne ne pouvait lire l'inscription. Saut de mouton sur la caisse suédoise et soleil à l'arrivée. D'après le prof, il y avait une plaine qui s'étendait de l'océan Pacifique à l'Alföld (2), plus ou moins entre l'Amour et le Danube. Les Hongrois étaient à une extrémité, et le Goulag à l'autre, alors il valait mieux bien se tenir. Il nous giflait en stéréo pour éviter qu'on perde l'équilibre - c'était ce qu'il appelait le juste milieu. Je préfèrais grimper à la perche, ou faire deux tours de salle au pas de course, fini les coups de main, disait-il d'un ton lourd de menaces, son seul but était de faire de moi un honnête citoyen hongrois. Je me rendais bien compte que quelque chose clochait, car bien qu'on nous dise que notre langue était le plus grand trésor qui nous soit resté, on voulait cependant obtenir de moi que je la ferme, le civisme était instillé à grand renfort d'anatomie, le patriotisme enseigné sous camouflage grammatical, et la solidarité modelée durant les cours de dessin. Les Hongrois, donc, sont arrivés il y a mille ans, arrivent toujours, et arriveront tant et plus jusqu'à la fin des temps. Personne ne sait d'où ils viennent, ni où ils vont. Ceux qui le savent se trompent. Ou ne sont pas hongrois. Ou pas honnêtes. Le Magyar est entouré de mystère, il s'y perd d'ailleurs parfois. Un Hongrois, c'est pas très voyant, ça ressemble à n'importe qui, ça s'adapte facilement dans n'importe quel environnement excepté la Hongrie, où la langue commune l'empêche de se fondre dans la masse. Le Hongrois est un peu serbo-croate sur les bords. Un peu apatride. Il arrive sur la grand-route des nations, mène d'immenses troupeaux de bétail, et fait sans arrêt la guerre. Et d'énormes baffes arrivent dans son sillage. Pas d'histoires. Mon image de la Hongrie finit par unifier les traditions du Far-Ouest et du Far-Est au cours de mon étude approfondie des oeuvres de Karl May d'une part, et du tableau panoramique Feszty (3) de l'autre. Les Hongrois vivaient comme les cow-boys et faisaient la guerre comme les Indiens. Ils collectionnaient les oeuvres d'art bien avant les héros des Grandes Découvertes. Cortez et Pisarro furent les successeurs de Lehel et Bulcsú. Les Indiens hongrois ont attaqué le moyen-âge à mi-chemin, comme une espèce de diligence postale, ils l'ont encerclé en hululant et ont abattu d'un coup de flèche tous ceux qui ont osé pointer le nez à la fenêtre. Ils ont aussi attaqué les Vikings et les Maures, ils ont dévalisé les couvents, ont cassé la gueule à l'Europe, mais c'est pas quelque chose dont on puisse se vanter. C'est d'ailleurs pas pour ça que je le dis. Ensuite ils sont allés voir l'océan Atlantique et se sont rendu compte que les pâturages se terminaient là-bas, qu'on ne peut pas faire le tour de la terre en hululant: l'océan s'est mis en travers de leur route. Il ne leur est resté rien d'autre que de monter dans la diligence, histoire de grimper par-dessus la roue. Il fut un temps où le bassin carpatique était aussi une mer, on aurait pu être un peuple de navigateurs si on s'y était pris à temps. On aurait eu une mer à nous, qui n'aurait été ni historique, ni imbibée de sang, ni maison louée pour un week-end.

Le pionnier, c'est moi! Courageux et hardi. De quoi aurais-je peur? Mes vingt-cinq kilos sont l'incarnation même de l'utopie. Je développe sans cesse mes connaissances et l'amitié des peuples, avec entrain et librement. Le pionnier, c'est moi. Je rends service chaque fois que je peux. A toi et toi et à toi aussi. Ce n'est pas par hasard que tu en as besoin. Je suis inébranlable comme la confiance qu'on a investie en moi, et en vous autres aussi. Il suffit que je rejette les pans de mon foulard en arrière pour obtenir la débandade de la réaction.

Les douze points des pionniers reflétaient, en comparaison avec les dix commandements, une perspective descriptive. Ils projetaient devant nos yeux un futur accompli. Le pionnier est un être achevé, parfait, il se comporte comme ci, il agit comme ça, par exemple il dit toujours la vérité - le sixième point. Dans ce cas, je préfère le Nouveau Testament. Riposte avec du pain, ça me va, la nourriture en guise de projectile, ça marche toujours lorsque le créateur est en manque d'idées. Alors on passe au burlesque. Mais que se passe-t-il si un pionnier dit que tous les pionniers mentent ? Car il est clair aux yeux du monde entier que Sohár ne dit pas la vérité, même s'il a un foulard et aussi un sifflet. Un chouette petit sifflet, Sohár ne le mérite même pas. Il faut voir les choses en face : le pionnier aussi n'est qu'humain. Ça passerait bien comme treizième point. Mais c'est une évidence telle qu'il n'y a pas vraiment besoin d'en faire un point. Le treizième point est un point non-dit. Tout le monde a un point faible. Moi par exemple, j'ai volé le jeu de logique dans ma chaussette. Il est vrai que je n'étais alors que petit tambour (4), et que mes parents me l'ont fait rapporter, mais ça se voyait qu'ils étaient très fiers, ils voyaient dans des cercles et des triangles multicolores mon inextinguible soif de connaissances, quant au vol, aucun des points n'abordait le sujet, c'était compris dans le système.

J'étais vierge, mais ça ne me gênait pas. Je n'en savais rien. Le monde était noir et blanc, on pouvait le regarder dans la télé. Je me rappelle encore le prolongement du match de finale Pays-Bas/Argentine de la coupe du monde de foot, l'association Baader-Meinhof et Sojouz-Apollo, Elvis, le King, sa mort (ça, j'ai pas compris mais mon père, ça l'a jeté), l'explosion de gaz de Zsana, le nuage volcanique au-dessus du Mont Sainte-Hélène, l'astronautique hongroise et le championnat de Rubicube à Budapest. Le sport était plein de suspense en noir et blanc, durant les matches de boxe, il fallait compter les rayures des chaussettes pour suivre les événements. Je me rappelle encore combien de rayures il y avait sur la jambe de la première fille avec qui je suis sorti - la couleur des yeux, je ne sais plus, la fille m'est resté dans la tête en noir et blanc. Après mon premier baiser, mes parents ont acheté une télé couleur, et il s'est avéré que les Hollandais sont orange, les Italiens bleus, et même qu'il existe des diables verts et rouges; il n'y a que les Allemands à rester noir et blanc, on aurait dit qu'ils étaient punis, même leur pays était coupé en deux, je ne les enviais pas.

L'heure du bain était celle des infos. Ma mère venait de temps à autre s'assurer que j'allais bien. Mon père était installé dans la salle de séjour devant la télé. Ils se devaient de connaître les détails afin de pouvoir me protéger des mensonges. Seuls les soupirs de ma mère s'entendaient depuis la salle de bain - quel ramdam je fais dans la baignoire, je vais finir par inonder tout l'appartement. Un jour, j'ai plongé. Sous l'eau, une voix me dit ce qui s'était passé ce jour-là dans le monde : un glissement de terrain a enterré cent cinquante personnes au Bangladesh, une révolution a éclaté quelque part en Afrique de l'Ouest, un jardin d'enfants et un bassin olympique ont été inaugurés, et la MTK a remporté le match contre Fradi deux à un. J'ignorais qui m'envoyait un message et pourquoi, mais il était clair qu'on avait des projets en tête pour moi, car on me dit même quel temps il ferait. Le lendemain, je distinguai plusieurs voix dans la baignoire, ce qui indiquait que j'avais /affaire à un organisme. Le mode de communication me semblait logique, je ne pouvais pas pour ma part leur répondre vu qu'il est impossible de parler sous l'eau, et eux ne pouvaient m'atteindre sans que mes parents ou les éducateurs n'en sachent quelque chose que durant l'heure du bain. Je ne comprenais pas très bien pourquoi il était essentiel pour l'organisme que je sois informé des derniers exercices militaires tenus en Pologne, ou quelle paroisse de Cis-Danubie avait été promue au rang de ville, mais je savais qu'ils allaient me faire signe, et qu'il suffisait que je sois attentif. Mon existence acquit un sens plus profond sous l'eau. Lorsque ma mère, sans se douter de rien, immergea ma tête durant une séance dominicale de lavage capillaire, une mélodieuse voix féminine murmura dans mon oreille que la grêle avait détruit les récoltes. Je compris ce qu'on attendait de moi, et, franchement, mon rôle n'était pas pour me déplaire : semer la zizanie. Cela faisait longtemps que l'extinction de la lumière était suivie pour moi par de démêlées sans fin avec des sous-marins et des avions de chasse, je me suis plus d'une fois retrouvé par terre, et je dois ma victoire finale exclusivement à mon inébranlable ténacité. A partir de ce jour-là, je m'adonnai au sabotage du développement de notre démocratie populaire avec l'empressement d'une abeille. Mon cheminement était jalonné de tremblements de terre, de pannes de courant et d'explosions de gaz. Je sélectionnais les objets militaires sur la base des informations recueillies au fond de la baignoire. Inaugurait-on une usine ou une centrale? J'y étais et je m'activais. La COMECON trépignait derrière le rideau de fer sans se douter que c'était moi le saboteur dans la place.

En 1956, l'année du cinq-centième anniversaire de la victoire de Nádorfehérvár (5), Budapest est détruite par les bombardements de l'armée soviétique qui ressuscite les traditions établies en 44. La ville entière est criblée de trous, des trous sur les murs des maisons, des trous entre les maisons, les nouveaux trous se mêlent aux anciens, et la question de savoir si les trous d'une maison donnée remontent à la guerre ou à la révolution devient un sujet de conversation courante: 56 ou 44, ça ne peut pas être 44, le bâtiment est trop récent, erreur, tu ne vois pas que c'est du pur bauhaus, regarde la courbure de la terrasse. Puis la neige tomba et a couvrit les trous, et la neige fraîche se mêla à l'ancienne neige, et personne ne sut plus quelle neige avait couvert les trous, l'ancienne ou la nouvelle, tout le monde attendait la fonte des neiges, car le pays avait été pris sous les glaces éternelles. Quarante mille grands trous et plusieurs millions de petits. Budapest est la ville des trous. C'est dans cette ville à trous que je suis né, des trous de tirs sur les murs de l'hôpital, tombes trouées dans les cimetières. Une couleuvre de deux mètres s'est glissée dans la tombe de baron Hippolyte Krouchine de Schwanberg (et son épouse Adélaïde) devant mes yeux. Le baron est mort en 56, Adélaïde en 44. Lutte des classes ou marbrier ivre? Puis la pierre tombale disparut, laissant sa place à un trou béant. Puis une nouvelle tombe remplaça le trou. On pouvait suivre la circulation des trou





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