LITTÉRATURE TCHÈQUE D'AUJOURD'HUI

Littérature tchèque d'aujourd'hui : dernières nouvelles des marges
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Alexandra Büchler

Traduit de l'anglais par Christian Le Bras

Le roman tchèque a connu deux tendances successives au cours de la dernière décennie. Les auteurs de la première vague, ayant émergé à l'époque de la révolution de velours, ont été, chacun à sa manière, les chroniqueurs de cette douloureuse transition politique, sociale et économique vers un monde nouveau où les anciennes valeurs, totalement discréditées, s'effondraient. Parmi ces écrivains, Jáchym Topol, auquel une rubrique est consacrée dans le numéro 6 de Transcript dédié à la littérature tchèque, est probablement le plus connu des prosateurs de cette génération. Dans ses premiers écrits, il embrasse sans concession les remous du changement social en s'attachant aux destins des petits délinquants, des déclassés, des marginaux et de tous les laissés pour compte de la société à Prague et Berlin, ces métropoles de la Mitteleuropa nouvellement acquises au libéralisme. Le récit haletant et frénétique de son excellent roman Sestra ou de ses novellas Andel (Ange exit, Éditions Robert Laffont, 1999) and Výlet k nádrazní hale, expriment parfaitement la vision d'un chaos social irrémédiable, duquel aucune issue n'est possible. Dans ses derniers romans, Nocní práce (2001) (Missions nocturnes, Éditions Robert Laffont, 2002) and Koktat dehet, Topol revient, à travers un regard d'enfant, sur l'histoire tchèque récente, à savoir l'époque de l'invasion russe qui écrasa en 1968 le bref soulèvement du Printemps de Prague. Le narrateur et son petit frère sont envoyés de Prague vers une contrée reculée du pays, tout près de la frontière germano-polonaise, une région où règnent la méfiance, la superstition, le mythe et le folklore. Dans ce microcosme où les enfants tentent tant bien que mal de survivre, les événements de Prague paraissent bien lointains. Jusqu'au jour où arrivent les troupes russes, invasion qui va s'exacerber dans la séquence finale de l'exode massif, un événement qui vient tristement rappeler des tragédies antérieures.

Emil Hakl, lui, appartient à la seconde vague d'auteurs, dont les ouvrages commencèrent à être publiés à la fin des années 90 et au début des années 2000. Ses nouvelles et romans, dont l'action se passe à Prague, lui assurèrent un certain succès littéraire. On a pu comparer son style narratif sinueux et déambulatoire, où le narrateur bouge sans arrêt, par exemple dans la novella O rodicích a detech (2000) (Des parents et des enfants), qui relate une marche de plusieurs heures à travers la ville, à celui de Bohumil Hrabal, le " palabreur " par excellence de la fiction moderne tchèque. Ses nouvelles et ses épisodiques romans sans intrigue sont pour la plupart ancrés dans l'ici - et - maintenant de la vie personnelle de l'auteur et laissent percer une impression de nostalgie pour une époque où, paradoxalement, un régime répressif offrait aux citoyens la compensation de les libérer des soucis matériels. Le narrateur de Hakl, auquel l'absence de travail rémunéré laisse beaucoup de temps libre, est un observateur invétéré des petits détails de la vie quotidienne, avec ses rencontres humaines, ses moments uniques et inoubliables, parfois cruels et déroutants.

Petra Hulová appartient à la nouvelle génération de romanciers tchèques, principalement féminins, qui situent souvent l'action de leurs oeuvres à l'étranger, lançant ainsi une vague de " nouvel internationalisme ". Son premier roman Pamet mojí babicce (2002) (Les montagnes rouges, Éditions de L'Olivier - Le Seuil, 2005), qui causa une certaine sensation sur la scène littéraire, raconte l'histoire de trois générations de femmes de Mongolie. L'action de son dernier roman, Cirkus Les mémoires (2005) (Circus Les Mémoires), dont les protagonistes sont une Tchèque et un Arabe et qui mêle des histoires d'immigrés de l'ancienne et de la nouvelle génération, se déroule dans un New-York multiethnique.

Bien que fort dissemblables et appartenant chacun à une génération différente, le travail des trois auteurs présentés ici reflète la vision d'un monde en mouvement constant, un univers à la fois dérouté et déroutant, toujours observé des marges, comme si la force centrifuge de la ville qu'ils habitent les expulsait de son centre, univers vide et dépourvu de vie réelle.







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