dans ce numéro
LITTÉRATURE TCHÈQUE D'AUJOURD'HUI
Le pavillon des pingouins
Photo : Tom Salt
Traduit du tchèque (O rodicích a detech, 2002) par Benoît Meunier
Cette traduction a été réalisée grâce au soutien financier de Ministerstvo kultury CR
" Vous venez voir qui ? " Le petit vieux dans sa loge, occupé à découper et disposer consciencieusement quelque chose dans un papier gras, a tendu l'oreille sans me jeter un regard.
" Monsieur Benea ", j'ai répété.
" Et c'est qui ? "
" Votre employé. "
" Bon, alors appelez-le vous-même, " et il a glissé vers moi un téléphone toujours sans me regarder.
" Salut papa, " j'ai dit dans l'écouteur qui sentait mauvais.
" Ha, salut, didonc, tu veux pas m'attendre là-bas, j'ai une visite guidée, j'arrive dans une petite heure, en attendant, t'as qu'à aller voir les serpents. "
" Ca roule, " j'ai répondu.
Le vieux s'est fourré un morceau de fromage de tête verdâtre dans la bouche, et il s'est mis à mastiquer avec force.
Je suis allé jusqu'au pavillon des pingouins et je suis entré. Les oiseaux noirs et blancs marchaient en file indienne le long du rebord en béton du bassin. Tout à coup, l'un deux a eu l'idée de se jeter dans l'eau, latéralement. Tous les autres se sont écroulés à leur tour, ils se sont ébattus un moment sous l'eau comme des torpilles autopropulsées et déréglées, après quoi un autre s'est mis en tête de ressortir, et tous ont sauté hors de l'eau, ils se sont remis en file indienne et ont tout repris au début. Il y en avait toujours un que ça prenait une fraction de seconde avant les autres, et hop, il n'avait pas encore touché la surface que tous les autres tombaient à leur tour. Ils n'ont pas arrêté de faire ça pendant toute l'heure que j'ai passée à les regarder. J'aurais bien tenu une heure de plus à observer leur manège, mais il était temps de partir.
Mon père se tenait immobile près de la loge, et bien qu'on ait encore été en plein été, il portait un imper en popeline blanche et un bonnet à visière avachi qu'il appelait " prinz Heinrich ". Ca faisait déjà plusieurs années qu'il était à la retraite, et il arrondissait ses fins de mois en faisant guide au zoo ; il accompagnait les sorties scolaires, les excursions partant d'Ústí nad Labem et les groupes de retraités hollandais qui faisaient des visites thématiques ; il leur parlait patiemment, pour quelques couronnes, des otaries ou des gnous en attendant qu'ils puissent enfin s'amuser devant les singes. J'ai pris peur en voyant à quel point ses cheveux avaient encore blanchi en l'espace de quelques semaines.
" Salut, " j'ai dit.
" Bonjour bonjour, " il a répondu tout en regardant quelque part au dessus de la cime des arbres.
" Alors, quoi de neuf ? " j'ai demandé.
" Ca fait deux milliards d'années qu'il n'y a plus rien de neuf sous le soleil, rien que des variations sur le thème du carbone, de l'hydrogène, de l'oxygène et de l'azote ", a répondu mon père.
Et on est parti se promener. On a fait le tour du château de Trója, passé la passerelle, depuis laquelle j'ai craché dans l'eau épaisse de la Vltava qui coulait lentement, on a coupé à travers l'île Impériale pour enfin arriver à la deuxième passerelle, depuis laquelle mon père a lâché un long crachat blanc dans l'eau épaisse du canal qui coulait lentement. Puis on est entré dans le parc de Stromovka.
Pourquoi l'équipage du Koursk n'a pas pu quitter lui-même le sous-marin.
" Didonc, tu me demandes toujours ce qu'il y a de neuf, " me dit mon père au rythme de nos pas, " mais c'est la question la plus difficile qui soit ! Si tu me demandais comment je me porte, là, je pourrais te répondre... "
" Et alors, comment tu te portes ? "
" Pas bien...Mais bon, en fait, il y a bien quelque chose de nouveau, on a perdu un orang-outang il n'y a pas très longtemps, faut dire qu'on a des étudiantes qui nous aident en ce moment, et il y en a une qui a dû mal refermer sa cage après lui avoir donné à manger, enfin bref, l'orang-outang a disparu. Alors on a entrepris des recherches, on a fouillé tout le zoo, chaque recoin, chaque buisson, mais rien, le directeur a fini par appeler la police, seulement la police l'a envoyé se faire voir, alors on a continué à chercher. Et c'est seulement au début du troisième jour, alors que tout le monde était désespéré, que ce Tonda Sinor, celui qui prépare la bouffe pour les singes, se rend compte que l'avant-veille, pendant qu'il était allé au WC, il avait laissé une bouteille de vin ouverte, et que maintenant, cette bouteille, ben elle y est toujours, mais elle est vide, et c'est pas lui qui l'a vidée ; alors pour être sûr, ils ont refait minutieusement le tour de la cave, sous la cuisine, et là, ils l'ont retrouvé. Ce brave orang-outang était tapi sous un tas de laine de bois et il dormait tranquillement, alors ils l'ont réveillé, ils lui ont fait une prise de sang, et ils se sont rendus compte que c'était lui qui avait bu le vin... Nom d'un chien, il va pas se mettre à pleuvoir, quand même... "
On traversait Stromovka. Entre les pelouses, circulaient des quinquagénaires étiques, au bronzage louche et aux cheveux ras, montés sur patins à roulettes. Des chiens se couraient après sur l'herbe. Bien qu'il n'ait été que quatre heures de l'après-midi, des lustres illuminés flamboyaient par les fenêtres de l'ancienne résidence d'été des gouverneurs, en haut de la colline.
" Si on prend ce chemin-là, on passe par le petit tunnel et on ressort là-haut, alors on arrive tout juste à la Garenne royale, " j'ai dit.
" Et qu'est-ce que tu veux faire là-bas ? "
" Ben c'est une brasserie. "
" Ha, ouais, alors on y va, je connais pas, comme ça au moins je connaîtrai, " a dit mon père. " Et la fois où le chimpanzé s'est échappé, pas moyen de le retrouver, et la police ? Elle voulait rien savoir, alors que quand une vieille qui habite à Trója a appelé pour dire qu'il y avait un type complètement bourré qui dansait et qui sautait sur le toit de l'immeuble d'en face, et qu'il fallait qu'ils fassent quelque chose avant qu'il se tue, ils sont arrivés tout de suite, et qu'est-ce qu'ils ont trouvé ? Hé ben c'était pas un type, mais notre chimpanzé, la vieille avait mauvaise vue. Ca aussi, avant qu'ils l'attrapent et le remettent dans sa cage, ç'a été une histoire, le pauvre ! Pour ce qui est de tarabuster les gens, ça, la police, elle s'y connaît, mais quand il s'agit de faire quelque chose pour un pauvre animal... Il y a des vols de perroquets ! Et que fait la police ? Enfin c'est vrai que pour la fourmi, ils nous l'ont ramenée... "
" Quelle fourmi ? "
" Mais tu la connais, cette histoire. "
" Non. Raconte. "
" Je te l'ai déjà racontée, ou non ? La fois où a disparu la grande fourmi en métal, celle qui est sur la pelouse quand tu montes vers les ours. Bon, donc la fourmi avait disparu. Et d'un coup, un an après, ils nous l'ont ramenée, parce qu'ils l'avaient trouvée dans une planque de junkies, c'est-à-dire qu'ils ne la cherchaient pas, ils l'ont juste trouvée par hasard pendant une descente chez ces jeunes. Il paraît qu'ils la planquaient dans le hangar où ils se droguaient, et que soi-disant ils priaient cette fourmi... En tout cas, elle était peinte de toutes les couleurs, et il a fallu qu'on la passe au diluant et à la brosse métallique. "
Mon père s'est arrêté et a observé pendant un moment un jonc quelconque qui poussaient sur la berge boueuse d'un étang.
" Hé ben tu vois..., " il m'a fait remarquer.
Le jonc pliait légèrement. Un petit cône rigide, vert et marron, sortait d'un côté. Sur la surface immobile de l'étang flottaient des hydromètres. Un train a klaxonné au loin.
" Tu sais ce que c'est ? " a demandé mon père.
" C'est un jonc, " j'ai répondu.
" Un jonc ! C'est un acore. "
" C'est possible. "
" Ce n'est pas possible, c'est sûr, un acore, encore appelé lis des marais ou iris jaune, originaire de Chine du sud, aujourd'hui courant chez nous, mais uniquement parce que les Tatars l'ont amené. "
" Ha bon. "
" En fait, c'est justement avec des acores qu'ils vérifiaient si l'eau était potable. "
" Ha bon. Et comment ? "
" Hé ben d'abord des gardes, enfin des espions venaient en éclaireurs, et ils jetaient dans l'eau des racines d'acore, ils attendaient quelques jours, à l'époque on n'était pas si pressé, et si les racines avaient pris, c'était pour eux une preuve que l'eau était saine. Alors seulement les hordes arrivaient, et elles pouvaient tranquillement continuer d'incendier et de massacrer, et c'est aussi pour ça qu'on appelait l'acore l'herbe tatare. Sous Gengis Khan, tout tatar qui se respecte avait sur lui du koumis, de la viande séchée et de l'acore ! "
" Je me rappelle qu'il y a un moment de ça, on fabriquait de l'absinthe avec un pote, et en plus de l'absinthe, de l'aspérule odorante et des autres herbes, on mettait aussi de l'acore séché, mais il fallait faire vraiment gaffe, parce que c'est tellement amer que ça couvre tout le reste, " j'ai dit.
" Bon, n'empêche que toutes tes histoires, elles finissent toujours par deux sujets, " a dit en soupirant mon père. " Et c'était bon ? "
" A vrai dire, c'était ignoble. "
" Ben voyons, " a dit mon père.
Puis on a lentement débouché plus haut, le long des sentiers couverts de feuilles, vers la Garenne royale. On a ouvert la porte et on est entré. Les quelques clients de l'après-midi étaient assis dans la pièce. On s'était à peine posés que le serveur est venu vers nous.
" Deux bières, et quelque chose à manger, " a dit mon père, il a sorti de sa serviette une pile de papiers découpés et chiffonnées et me les a tendus : " Ca, c'est pour toi... "
C'était un nouveau paquet d'articles de journaux. QUE SE PASSE-T-IL AU-DELA DES FRONTIERES DU SYSTEME SOLAIRE ; OUI, J'AI VRAIMENT ETE ESPION ; DES SAVANTS ONT DECOUVERT UNE NOUVELLE ESPECE DE CALMAR ; POURQUOI L'EQUIPAGE DU KOURSK N'A PAS PU QUITTER LUI-MEME LE SOUS-MARIN ; LES FEMMES AURAIENT LE GENE DES REPROCHES et LE QUARTIER DE KLÁNOVICE RETROUVE SON ECLAT PERDU. Je me suis plongé dans l'article sur Klánovice.
" Enfin ils ont oublié de dire qu'à Klánovice, le célèbre compositeur R. A. Dvorský avait une villa, " a commenté mon père par-dessus le bord sale du menu. " Et que dans cette villa, il a acheté La Tsigane à Vacek, qu'il avait invité à dîner, pour trois cents couronnes. Bien sûr, c'était trois cents couronnes d'avant guerre, n'empêche que quand La Tsigane est devenue un tube à la mode, il paraît que Vacek s'est arraché les cheveux, mais bon, il n'y pouvait plus rien, pas vrai... Enfin c'est ce que mon père disait, va savoir si c'est la vérité, il avait un faible pour ces légendes de millionnaires, comment tel ou tel a fait fortune... Mais le seul vrai millionnaire qu'il fréquentait après la guerre à Klánovice, c'était un certain Papez, je crois qu'il tenait une entreprise de cordonnerie rue Na Príkopech, et puis il y avait aussi Pucelík qui avait une distillerie, ouais, la Petit Bonheur de chez Pucelík, ça, c'était fameux... "
" Je m'en souviens de ce Pucelík, un petit vieux tout voûté qui portait toujours un chapeau et un long manteau ! Il avait une canne en bambou si usée qu'elle était noire, et qu'il piquait en l'air comme ça devant lui tous les trois pas... "
" Quand tu es né, Mildorf, Fadrhonc et Rylek étaient tous devenus des petits vieux, mais c'étaient plutôt des parvenus qui n'avaient pas eu la chance de quitter le pays à temps ; les seuls vrais millionnaires, c'étaient Pape~, et puis ce Pucelík. "
" Je me souviens aussi de Rylek ! C'était un gros type, tout joyeux, avec une tête énorme ! "
" Et pourquoi tu ne t'en souviendrais pas, il venait voir mon père... "
" Il avait des joues comme des pastèques, et une belle toubeteïka brodée sur la tête ! Et quand il riait, il braillait à s'en étrangler ! "
" C'est vrai, sauf que ce qu'il avait sur la tête, c'était pas une toubeteïka, mais un bonnet serpentin tout ce qu'il y a de plus ordinaire, enfin, pas un bonnet serpentin, un... bonnet vipérin ... C'était un vieux Sokol , et probablement aussi un vieil alcoolique, et toi, chaipas pourquoi, il t'aimait bien, il t'appelait Tcharle. "
" Tcharlss, " j'ai dit.
" Ouais... Didonc, j'ai pas mes lunettes, tu voudrais pas me lire ça ? "
" Alors, ils ont du goulache, " je dis en saisissant la chemise plastifiée toutes poisseuse, " mais tu veux sûrement pas du goulache, pavrai, alors après, on a... "
" C'était quoi le premier plat ? "
" Du goulache. "
" Du kolatche ?! "
" Du goulache !!! "
" Ca va, t'énerve pas comme ça, du goulache, bon, j'en veux pas. Ensuite ? "
" Ensuite une escalope avec des pommes de terre. "
" Ben voyons, tu veux m'envoyer tout droit au cimetière ! "
" Ensuite du goulache à la Szeged, et puis de la djoulbastia ... "
" De la djoulbastia, alors là, y'a personne ici qui sache la préparer, c'est un plat des Balkans, djoulbastia, ça veut dire couvert de cendre, en turc... Ils doivent vouloir dire du chevaptchitchi , seulement ça non plus, personne ne sait le faire ici... "
" Ensuite, on a du farci à la diable. "
" Du quoi ? "
" Du farci à la diable, " je dis avec un tremblement dans la voix.
" Excuse-moi, j'entends pas très bien, et puis ces plats qu'ils inventent aujourd'hui... c'est quoi, ça, du farci à la diable ? "
" Mais j'en sais rien, moi, du farci à la diable, c'est tout ! "
" Ecoute, t'es encore plus colérique que mon père, lui aussi, il détestait qu'on lui pose des questions... "
Ce n'est pas que la voix de mon père, dans ce genre de situations, se distingue particulièrement, mais elle comble très exactement par sa fréquence l'espace qui sépare une conversation normale d'une dispute. Et le pire, c'est qu'en plus elle prend une espèce de caractère publique, comme de manifestation. La plupart des clients, bon gré mal gré, ont commencé à nous observer. Nom d'un chien, mais arrête de brailler ! j'ai envie de dire à mon père depuis des années, mais je me retiens à chaque fois.
" Après, il y a du filet, " je dis.
" Benvoyons, du filet, " carillonne mon père pour toute la salle, et il jette un regard douloureux sur les nuages, par la fenêtre, " ils pourraient quand même écrire ce que c'est, comme filet... "
" Comme filet, " je lance sous la table, " mais du filet de poisson ! "
" Benvoyons, de poisson..., " articule mon père en esquissant un sourire, " mais moi, comment je fais pour savoir ce que ça peut être, comme poisson... Ca peut être de la morue du Pacifique ou du bar, ça peut être du merlu, appelé aussi colin ou merluccius merluccius, pavrai, ou encore du loup-marin, appelé catfish en anglais ou encore anarhichas lupus... Enfin bref, à tous les coups c'est de la morue, de la morue de l'Atlantique ou de l'aiglefin... "
" Ca doit être ça. "
" Allons, calme toi, je vais prendre ce filet. "
" Mais je ne m'énerve pas, " je lance vers la fenêtre, et j'ai les tempes qui bourdonnent et la vue qui se brouille. Le serveur apporte le filet.
Mon père en prend quelques pincées : " Faut pas que tu m'en veuilles, mais j'ai vraiment besoin de savoir ce que je mange, et quand je sais, alors je mange presque de tout... ouais, ça doit être de la morue... y'a que des sardines et des sprats que j'enlève les arêtes, ça peut sembler ridicule, et puis à part le ris de veau, je mange de tout... "
" Mais je n'en veux à personne, je prends ça comme on me l'apporte, c'est tout. "
" Mais moi aussi, même que quand j'étais en Hollande, ils nous ont servi une espèce de concombre bizarre farci avec du poisson, et le tout à la béchamel, tout le monde le rapportait en cachette, y'a que moi qui ait tout mangé, et avec quel plaisir ! Et comme les portions n'étaient pas bien grandes, je me suis rajouté du riz nature, pour me caler. Et il y avait un Japonais de Tokyo qui me souriait de loin, qu'est-ce qu'il veut, celui-là, je me disais, et lui il arrêtait pas de me sourire et il a fini par venir vers moi et me dire : " Monsieur, vous mangez du riz nature ? Vous êtes comme nous, monsieur, nous aussi nous mangeons du riz nature, pas parce que nous sommes obligés, mais parce que nous aussi nous trouvons ça bon ! "
Et puis il s'est mis à manger. Pendant ce temps, j'avais étudié pourquoi l'équipage du Koursk n'avait pas pu q
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