dans ce numéro
LITTÉRATURE TCHÈQUE D'AUJOURD'HUI
Les montagnes rouges
Photo : Tom Salt
Extrait traduit du tchèque (Pamee mojí babicce, 2002) par Hana Allendes-Rihova et Arnault Maréchal
coll. Littérature étrangère, (c) Éditions de L'Olivier-Le Seuil, 2005, pour la traduction française
Quand il y a le shoroo chez nous, qu'on ne peut rien faire parce qu'il est impossible de voir à un pas et que, dehors, je suffoquerais ou que je ne retrouverais pas mon chemin, je me tiens à droite de l'entrée, à évoquer le temps ancien, quand il n'y avait pas de sacs en plastique et que les familles comme la nôtre n'avaient pas de vrais couteaux, qu'elles ne pouvaient améliorer l'ordinaire en vendant des biscuits et des cigarettes comme l'a fait plus tard notre père quand quelqu'un se perdait chez nous par hasard. Ce qui se produit très souvent ces derniers temps.
On dit que c'est parce qu'à Boulgan, un type fait pousser des mandjin, des carottes et des oignons de qualité et bon marché, et qu'il y a donc plus de gens qu'auparavant pour y acheter des provisions et revenir ensuite par notre ger. Mais je ne le crois pas parce qu'à Davkhan aussi on vend des légumes, et dans ce sens on ne croise que quelques personnes par semaine.
Le marchand de légumes de Davkhan est peut-être un erliits comme son père et personne ne veut donc rien lui acheter, car les Chinois sont rusés et personne ici ne leur fait confiance.
Davdja, la fille de la famille qui habite à huit kilomètres au sud de chez nous, a ramené en son temps un Chinois à la maison et Batu, son père, a dénoncé ce Lio Fu, disant qu'il était là au noir, qu'il passait des chaussures en caoutchouc et des tricots imperméables pour les vendre à la capitale. Ça devait être vrai, en tout cas tout le monde le pensait à l'époque parce qu'il avait l'air bizarre et ne parlait presque pas, mais enlever son père à la petite Gerla dès sa naissance, ce n'est pas correct. Davdja a passé son temps à pleurer du matin au soir, et elle a menacé de partir, mais il n'y avait nulle part où aller. Lio Fu s'est rendu en ville pour régler l'affaire, mais comme au bout de deux semaines il n'était toujours pas rentré, il a été plus que certain qu'il avait dû être renvoyé chez lui, en Chine. Ou peut-être des parents que les erliits ont toujours quelque part dans chaque pays l'ont-ils pris en charge et lui ont trouvé une autre femme, dont la famille ne causait pas de tels problèmes. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'est plus revenu. Maman a dit alors qu'elle comprenait Batu, qu'elle non plus ne m'aurait laissée à aucun Chinois, pas même contre un troupeau de chameaux bien gras ni les plus rapides chevaux tachetés.
Mais justement, avec mes yeux étranges et mon allure chétive, j'ai l'air de venir de chez eux. Aussi y a-t-il eu des gens pour me provoquer avec ça, par exemple à l'école du soum, il y a des années, alors que je me vantais du feutre de ma famille, pour lequel les marchands faisaient les offres les plus élevées de tout le aïmak. Et pendant ce temps, eux faisaient d'abominables grimaces.
Offenser ainsi ma pureté de Khalkha. Je voulais leur faire quelque chose, et au lieu de ça, j'ai senti des larmes monter. Ça comptait à l'époque. Mais eux, je les croyais plus que ma propre mère. Nara avait toujours eu les cheveux trop clairs. Papa était alors au service militaire, il était aussi absent quand maman m'a eue, si bien qu'elle, on ne peut pas trop lui faire confiance pour ces choses-là.
Quand j'avais dans les cinq ans, un homme est venu chez nous, et ce n'était pas un Mongol. Il avait des cheveux longs et épais, un deel bizarre aux manches étroites et il a passé la nuit chez nous. Quand il est parti, il a semblé que ma mère allait le frapper, se jeter sur lui ou partir avec. Ses mouvements étaient brusques, ses yeux rougis et brillants, le matin de son départ. Je m'en souviens, j'étais malade, j'avais de la fièvre, et des flammes jaillissaient des yeux de maman, elle avait le regard d'un chien enragé prêt à me tuer. Ces yeux ne cessaient de me regarder tandis que maman restait assise à côté de mon lit et me donnait à manger du yaourt aigre de brebis pour que je ne perde pas toutes mes forces. C'était après que l'homme qui n'était pas mongol fut parti.
Auparavant déjà, j'avais l'impression qu'ils ne m'aimaient pas autant que Magi, mais là, j'ai bien senti que ma mère pouvait également être étrangère et méchante quand elle me surveillait et me nettoyait avec haine, parce que, excepté le yaourt, je vomissais tout. Grand-mère a dit que c'était la fin, mais ce ne fut pas le cas.
Ce printemps-là, quand le type inconnu qui n'était pas mongol est venu, nous avions eu beaucoup de petits agneaux puis, à partir de ce moment, plus aucun. Grand-mère a dit plus tard que c'était sa faute, qu'il avait maudit nos agneaux, et elle a ajouté que s'il m'avait prise à la place, ça n'aurait pas été une perte aussi grande, vraiment, parce que je n'avais que cinq ans à l'époque et qu'un chevreau de cinq ans comme ça, ce n'est pas encore un Mongol. Après tout, papa et maman en avaient encore trois autres. Maintenant nous ne sommes plus que trois, Magi est morte, mais c'est suffisant pour que notre famille continue toujours à croître, même si certains d'entre nous sont bloqués dans une tempête de neige, attrapent une maladie ou se blessent.
Pour Magi, c'est très triste, elle était la plus jolie d'entre nous et papa l'avait toujours préférée. Parce que si maman ne lui a pas donné de garçon, et je pense que ça, il ne le lui a jamais vraiment pardonné, au moins elle lui a donné la plus grande beauté de toute la région. Tsaraïtaï okhine disaient les gens chaque fois qu'ils passaient nous rendre visite au ger, et Nara et moi, nous restions blotties à gauche, dans le coin des femmes, et nous nous rassurions en pensant que Magi était plus jolie que nous seulement parce qu'elle était plus âgée de plusieurs années, alors qu'elle n'avait que trois ans de plus que moi et quatre de plus que Nara, et qu'elle était si belle depuis toute petite, et nous le savions.
Quand la petite Oyuna nous voyait, Nara et moi, chuchoter et nous serrer l'une contre l'autre, elle tapait avec ses poings sur mes cuisses et se faisait une place entre nous pour ne rien manquer. Pour que nous fassions attention à elle, à la petite. Ayant sept ans de moins que Nara et huit de moins que moi, elle nous tapait sur le système et devait toujours se bagarrer durement avec nous pour n'importe quoi. Elle gâchait tous nos jeux et nous la trimbalions sans cesse avec nous parce que maman avait du travail, papa était avec le troupeau et Magi savait se débrouiller. Elle se cachait avec une bassine derrière le ger et restait des heures à trier les entrailles des agneaux que papa avait tués le jour même, alors que c'est un travail que tout le monde fait rapidement. Ou elle prétextait devoir chercher de l'argal pour que, le soir, maman puisse chauffer le poêle pour faire des buuz, disant qu'Oyuna l'aurait retardée dans son travail. Alors en fin de compte, nous la trimbalions toujours avec nous, Nara et moi.
Oyuna est née pendant le froid le plus terrible dont je me souvienne. Dehors, le vent qui hurlait était si glacial qu'à chaque clignement des yeux, il fallait recommencer à arracher les paupières l'une de l'autre et parfois, quand je devais aller au troupeau et que le soir, sur le chemin du retour, j'étais fatiguée, j'espaçais de plus en plus chaque battement de paupières, et j'avais envie de m'asseoir sur la neige et de m'endormir. L'intérieur des narines collait aussi et les poils tiraient douloureusement. C'est comme ça à chacun de nos hivers, mais à l'époque, quand Oyuna est née, c'était bien pire.
Les flancs des animaux et les joues des humains se creusaient, à tel point que même les petits avaient l'air de vieillards et que les adultes ne laissaient sortir les enfants sous aucun prétexte. Ils les attachaient au pied du lit ou les suspendaient au-dessus du poêle dans des berceaux de peau pour ne pas avoir à s'en préoccuper lorsqu'ils allaient déblayer la neige pour les brebis.
Il a tant neigé, l'hiver où Oyuna est née, que grand-mère a décidé de mourir, elle croyait ne pas pouvoir supporter une telle catastrophe, et elle a passé les trois mois les plus rudes à dormir près du poêle, sous de grosses couvertures, pendant que papa préparait du thé au lait fort et chaud pour les chevreaux et les brebis, pour qu'ils survivent. Il entourait le gros bétail de vieilles peaux et criait après les chevaux quand il voyait que l'un d'eux ne voulait plus vivre. Quand de bons chevaux allaient mourir, il les frappait sur la croupe et les jambes avec le tashuur pour les relever, et les tuait ensuite d'un coup de fusil. Une fois, Nara et moi sommes vite accourues pour regarder les yeux mourants de l'un d'eux se recouvrir d'une membrane mate et ses flancs trembloter comme s'ils chassaient des mouches. Puis j'ai ôté mes gants et, pour me réchauffer les mains, je les ai mises sur son ventre, entre les jambes arrière, là où c'était le plus chaud.
Pendant que Nara courait à la maison parce que grand-mère avait crié depuis son lit que maman était en train d'accoucher.
Oyuna a été une enfant inattendue et maman a eu beaucoup de soucis avec elle pendant de nombreuses semaines. Elle n'était plus si jeune et n'avait pas appris avec beaucoup de plaisir que nous allions être un de plus. Papa s'était réjoui, il était sûr qu'il avait fait un garçon à maman. L'été, quand nous étions en visite, il bombait partout le torse et se moquait d'Oyunbat, qui n'habite pas très loin de chez Batu et Davdja, car au printemps de la même année, il avait eu sa sixième fille, pendant que le ventre de maman grandissait et qu'à l'intérieur, pensait papa, dormait le futur Gengis Khan de notre famille.
Tante Chiroko, qui a - Burkhan seul sait pourquoi - un nom japonais et que certains membres de notre famille allaient voir parce qu'elle était chaman, ne faisait que hocher la tête et papa croyait que ça serait bon. Mais à la naissance d'Oyuna, il dit que Chiroko s'en était doutée depuis le début, sinon elle n'aurait pas fait autant de signes de tête et que lui aussi l'avait pensé d'emblée en voyant le ventre pointu de maman grandir lentement.
Quand maman avait son ventre, nous étions contentes, Nara et moi. Elle était de plus en plus lente et maladroite et faisait de moins en moins attention à nous ; papa était tout le temps dans les montagnes avec le troupeau et elle devait s'occuper seule de tout parce qu'il n'était plus possible de compter avec grand-mère depuis qu'elle avait commencé à oublier de saler la viande de khuushuur.
Grand-mère s'énervait parfois car maman l'empêchait de vaquer à ses tâches, elle l'insultait dans son dialecte, celui du peuple de l'Ouest, pour que Nara et moi ne puissions pas comprendre, puisque maman saisissait le sens sans connaître la langue. Je sentais, d'une certaine façon, que cela concernait l'homme qui n'avait jamais été mongol et que ma mère
avait aimé.
Quand le moment est arrivé pour maman, il faisait si froid que l'on ne pouvait nous envoyer dehors, Nara, Magi et moi, et je ne pourrai donc jamais oublier les premiers pleurs d'Oyuna et les soupirs émus de maman quand tout a été fini. Nous ne pouvions pas regarder, je me souviens de cette nuit seulement grâce à mes oreilles. Une longue obscurité et un cri, puis quand le jour a pointé, maman et le bébé, emmailloté en un noeud serré et dur, qui dormaient déjà, couverts de presque toutes les peaux de mouton que nous avions alors, parce que papa était inquiet. Et même si ça n'était qu'une fille, il n'a cessé d'entretenir la chaleur toute la nuit, puis le jour, puis la nuit, au point que Nara et moi étions affaiblies par cet air chaud, lourd et plein de fumée. Mais pour que le bébé ne prenne pas froid, nous n'avions pas le droit de sortir, sauf pour les besoins, parce que papa avait peur du courant d'air, et nous restions donc allongées, Nara et moi, avec nos jeux.
Dans un petit sac, nous avions toujours sur nous quelques osselets de cheville de mouton. Moi des rouges et Nara des colorés en jaune, pour ne pas les confondre. Quand nous étions d'humeur, nous les répandions par terre et nous jouions. À la naissance d'Oyuna, je suis tombée sur le chameau trois fois de suite, et Nara s'est mise en rage et d'un grand geste de la main, elle a dispersé les os aux quatre coins du ger. Le bébé, qui venait de finir de boire et dormait presque, s'est réveillé et s'est mis à hurler sans que l'on puisse le calmer. Maman l'a secoué de haut en bas pour l'apaiser, et papa, courant d'air ou pas, a flanqué Nara dehors, dans le froid, avec les chiens.
Lorsque l'hiver était froid comme l'année du lapin, quand Oyuna est arrivée parmi nous, les chiens étaient terriblement agités. Ils avaient tout le temps faim et restaient toute la nuit à gratter à la porte du ger, alors qu'ils savaient bien que la chaleur était seulement pour nous, les Mongols.
Grand-mère a passé tout cet hiver d'Oyuna couchée. Et, dans la double épaisseur de son deel hivernal, elle grelottait et se plaignait : Magi ne chauffait pas assez, Nara et moi n'étions bonnes à rien, et papa rentrait bien tard le soir. Elle passait ainsi des journées entières à pleurer et à dormir, et un matin de bonne heure, alors que je faisais semblant de dormir encore, j'ai entendu maman dire à papa que grand-mère ne passerait pas les fêtes de la nouvelle année et se demander qui allait l'aider ensuite pour la préparation de la pâte à buuz. Toutes les familles doivent en faire au moins cinq mille pour que chaque visiteur reparte l'estomac lourd comme le ventre des animaux de juillet qui passent toute la journée la tête baissée, à brouter.
Papa a simplement dit que grand-mère allait tenir, il a décroché sa selle et il est parti à ses occupations. Il n'était pas du tout fâché contre maman et j'ai eu une nouvelle confirmation que maman pouvait être méchante et cruelle, pour parler comme ça de grand-mère. Grand-mère était la mère de papa et non celle de maman, c'est peut-être pour ça qu'elle se querellait avec maman qui, d'après elle, faisait peu de choses vraiment bien. Mais il y avait également d'autres raisons. Grand-mère avait peut-être vu ce qu'elle ne devait pas voir, elle savait quelque chose sur les secrets de coeur de maman.
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