Sa Seigneurie

Sa Seigneurie
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Éditions Christian Bourgois : Sa Seigneurie
Un roman de Jaume Cabré

Extrait traduit du catalan (Senyoria, 1991) par Bernard Lesfargues

(c) Éditions Christian Bourgois, 2004

Ouvrage traduit avec le concours de L'Institut Ramón Llull

Il sourit. Cela faisait bien deux ans qu'il ne souriait plus. Sa Seigneurie sourit, l'oeil gauche caché avec la main, l'oeil droit collé au télescope. C'était comme s'il retrouvait un vieil ami parce qu'il s'agissait de la première séance nocturne qu'en cet automne pluvieux il consacrait à scruter le ciel qui, ce soir-là, était miraculeusement sans nuages. Voilà un an qu'il n'observait plus la nébuleuse d'Orion et il éprouvait la nostalgie de ce noyau magique formé par quatre étoiles qui, à en croire Monsieur Halley, s'éloignaient vertigineusement les unes des autres, comme si elles se haïssaient. Comme si, au firmament la haine existait. Don Rafel Massó i Pujades, régent civil de l'Audience Royale de Barcelone (1), éprouvait, comme chaque fois qu'il explorait le ciel, un sentiment d'impuissance, de petitesse, de peur devant l'inconnu, car ces étoiles, ces nuages ténus qui à travers la lunette paraissaient si proches, étaient absurdement lointains, solitaires, silencieux, inaccessibles et ignorés. Inopinément lui revint le sourire d'Elvira, la pauvrette, et don Rafel perdit le sourire. Il secoua la tête pour chasser ce souvenir et il adressa un soupir à l'obscurité du jardin. Il se redressa et chercha dans sa manche un petit mouchoir de dentelles. Il se moucha avec délicatesse. Chaque fois qu'il allait dans le jardin contempler le ciel, cela se terminait par un rhume, Pourtant, il portait perruque, tricorne et cape. À l'oeil nu, il observa la constellation d'Orion et il la trouva plus familière que jamais. Il rangea le mouchoir dans sa manche et dès qu'il se baissa pour regarder une nouvelle fois la nébuleuse aimée, il étouffa un juron parce que l'image était déjà sortie du champ du télescope. Tirant la langue, il lui fallut une bonne minute pour récupérer la nébuleuse fugitive. Donya Marianna lui avait dit qu'il prendrait froid et, comme toujours, elle avait raison. Pourtant, il n'avait pas voulu manquer l'occasion que, cette nuit, le ciel de Barcelone lui offrait : dégagé, brillant, il étalait impudiquement les étoiles sur son présentoir d'automne après toute une suite de jours au ciel couvert, l'ennemi déclaré des astronomes. À vrai dire, don Rafel n'était pas un astronome. Jeune homme, lorsqu'il commençait à se remplir le crâne du monde retors, étrange et mystérieux des lois, il avait su regarder autour de lui avec curiosité et il était entré en contact avec des physiciens renommés comme don Jacint Delmases, qui l'introduisirent dans le monde de l'astronomie. Il passa beaucoup de nuits blanches à rechercher vainement ce fameux double système de la constellation de la Lyre - ô combien mal commode à observer la Lyre, presque toujours au zénith ! -, ou les poursuites folâtres et changeantes de Ganymède, Io, Europe et Callisto - elles semblent s'amuser à prendre la place l'une de l'autre - tout autour de cet énorme flemmard de Jupiter, leur éternelle gouvernante, qui avait sur le ventre un oeil brillant et mystérieux, tel un Polyphème de l'espace. Toujours dans sa jeunesse, don Rafel avait suivi avec intérêt les publications de monsieur Halley et pendant quelque temps il avait dit à ses amis qu'il voulait être astronome. Mais la réalité finit par s'imposer : il était presque avocat et il n'était pas question de balancer allègrement tant d'années consacrées aux codes, aux canons, aux lois et aux sentences. Don Rafel obtint le titre d'avocat, se maria et perdit l'habitude de passer ses nuits derrière le silence et le mystère des étoiles. De temps en temps il faisait porter la lunette au jardin et il rêvait : il était insatisfait de nature. Il enviait la position et la richesse des autres, la beauté des femmes des autres, la sagesse de quelques personnes, la prudence de rares individus et le bonheur de presque personne. Aussi sa vie était-elle faite d'aspirations constantes et des soucis d'une insatisfaction totale, ce qui le menait à rêver sans être poète, à tomber amoureux sans être un don Juan, à s'arranger pour passer toujours au-dessus des autres, en laissant entendre que c'était là la félicité. Comme il était intelligent, il savait s'assurer les positions conquises, fût-ce au prix de la haine et de l'envie d'autrui. Finalement, il ne s'agissait que de tâtonnements et de gestes désespérés pour se concilier le bonheur. Malheureusement, il n'y parvenait pas. Quand il prenait le temps de réfléchir sérieusement, il reconnaissait qu'il se trouvait toujours à mi-chemin de tout. Comme Jupiter. Don Rafel était comme Jupiter : trop grand, trop ambitieux, trop volumineux pour être une planète solide ; trop petit, trop faible pour devenir une étoile avec un feu, une énergie et une lumière qui lui fussent propres. Cependant, comme Jupiter, il avait des satellites.
- Merde, la voilà qui fiche encore le camp ! se plaignit don Rafel à l'adresse de l'infini.
À ce moment il entendit les pas et vit la lumière vacillante :
- Éteins-moi ce quinquet, Hypòlit ! gronda-t-il contre les papillotements qui s'approchaient.
- La maîtresse m'a dit de vous dire que c'est l'heure, proféra la voix de l'invisible domestique.
- J'arrive, que diable. J'arrive !
Et il se courba de nouveau. Écoeuré, il constata que c'était bien ça, qu'il avait encore une fois perdu la nébuleuse.
- La maîtresse m'a dit, insistait Hypòlit dans l'ombre, de vous dire que huit heures ont déjà sonné. Et que vous devez changer de perruque pour vous rendre au concert.
- Fiche-moi la paix, grogna-t-il sèchement.
Et c'est seulement lorsqu'il se sentit libéré de l'irritation que le domestique avait provoquée en l'interrompant qu'il abandonna sa position derrière le télescope. Mais à présent, la tranquillité intérieure dont il avait besoin pour scruter le ciel s'était évanouie. Encore un peu irrité, il prit le chemin de la maison, dans l'obscurité, se cognant aux bancs de pierre et à sa propre pensée, parce que, un instant, fugacement, l'image d'Elvira lui était revenue.

Au palais du marquis de Dosrius, rue Ample, se réunissait habituellement le gratin de la bonne société bourbonienne de Barcelone : militaires, hommes de loi, ingénieurs, fonctionnaires, commerçants huppés, hommes politiques autochtones et d'importation, et quelques rares Français qui, en de tristes époques, avaient perdu châteaux et girouettes au vent de la Révolution, et qui avaient trouvé refuge dans le craintif, le méfiant pays voisin. Tout ce monde, des gens d'une très solide inculture, se réunissait pour entendre de la musique (l'écouter aurait supposé un effort vraiment pathétique) ou pour bâiller au son des alexandrins (" La vengeance mon coeur uniquement respire... ") imposés par le poète invité.
Don Rafel aimait à être reçu chez le marquis de Dosrius parce que ce dernier, attentif aux bonnes coutumes, n'avait pas perdu l'habitude de faire annoncer par son majordome le nom des invités au fur et à mesure qu'il les introduisait. Don Rafel se complut à entendre " Sa Seigneurie don Rafel Massó i Pujades, régent civil de l'Audience Royale de Barcelone, et madame ". Le président regarda solennellement son épouse, donya Marianna lui rendit son regard et ils pénétrèrent tous les deux dans l'immense salon, le plus fastueux de la rue Ample, jalousé par la Barcelone distinguée, le grand salon du palais du marquis de Dosrius. Les groupes d'invités qui tuaient le temps en se critiquant discrètement trouvèrent un nouveau sujet de conversation avec l'arrivée du couple Massó. (Vous voyez ? Don Rafel est de plus en plus sec et de plus en plus courbé : un vrai point d'interrogation ; on voit bien que son travail lui réussit ; imagine-toi ; que voulez-vous dire avec ça ? oh, si je vous le racontais...) Et le couple Massó, passant rapidement en saluant à gauche et à droite, fila en direction de la cheminée centrale où don Ramon Renau, le vieux marquis de Dosrius, la perruque argentée à la viennoise, toute neuve, une couverture sur ses jambes inutilisables, faisait les honneurs assis dans un fauteuil ingénieux qu'un système de roues permettait de déplacer sans effort. Derrière le vieux marquis, l'impénétrable Mateu, imperturbable, attendait les ordres. Le marquis, qui se targuait d'être l'aristocrate le plus parcimonieux de Barcelone, émit un grognement en voyant les deux nouveaux invités et pointa sur le ventre de Sa Seigneurie la canne qu'il n'abandonnait jamais.
- Comment ça marche, ça, don Rafel ?
- Très bien, monsieur le marquis.
Le couple faisait une longue révérence.
- Allez me critiquer - il désigna les autres invités après quelques brefs échanges -, il faut que je m'occupe des nouveaux venus.
Obéissant, le couple Massó alla interrompre la conversation d'un groupe qui, vu le changement soudain de sujet, devait dire du mal d'eux. Bonsoir, baron baronne, régent, don Rafel, sourires, salutations, baisemains, soupirs, que faisons-nous ? Savez-vous si le capitaine général viendra ? Je crois savoir que oui, monsieur le baron, et ce fugace coup d'oeil de don Rafel sur la poitrine imposante de donya Gaietana, c'est qu'il est des choses que..., car maintenant que l'on ne portait plus la spectaculaire robe à panier d'époques révolues, il savait qu'il était plus facile de s'approcher des dames et d'explorer leur gorge, ce qui constituait une aventure passionnante, et don Rafel avait les mains moites, cela lui arrivait depuis quelque temps lorsqu'il se trouvait près de donya Gaietana, une façon d'oublier le visage d'Elvira, la pauvrette.
- J'ai entendu dire, expliquait le baron de Xerta, bien loin des pensées adultères de Sa Seigneurie, que cette femme a une voix impressionnante.
Et il roula des yeux inquiets comme s'il cherchait quelqu'un pour le soutenir.
- Il faut voir et il faut s'y connaître, dit donya Gaietana, réclamant de l'objectivité du fond de sa profonde ignorance musicale.
- Ou plutôt, il faut écouter.
Don Rafel dit cela en esquissant une révérence et en dissimulant le tremblement de sa voix. Le groupe se mit à rire avec élégance et se décontracta quelque peu. Nouvelles présentations, nouvelles médisances, révérence discrète de l'éminent savant don Jacint Dalmases qui se retrouve toujours dans des milieux où il n'est pas à sa place, cette main qui s'attarde une seconde de trop en baisant la main d'une dame de belle apparence, et don Rafel qui se reprenait à soupirer parce que toutes les dames semblaient promettre des seins bien plus excitants que ceux de donya Marianna. Aïe ! Elvira ! Pourquoi ?... Et les pensées de don Rafel se brisaient en mille fragments parce que le docteur Pere Malla, qui n'en perd pas une, s'incorporait au groupe avec l'information rigoureusement exacte que la Desflors avait chanté devant monsieur Cherubini et qu'elle l'avait ému par son art.
- C'est bien ce que je vous disais, insista le baron de Xerta. C'est une grande cantatrice.
- Je grille de l'entendre, mentait don Rafel qui, ce soir-là, puisqu'on l'avait arraché de force à la contemplation des étoiles, se sentait plutôt indifférent pour tout ce qui n'était pas des mamelles, et de préférence celles de la jeune baronne.
- Vraiment - coup de talon impatient d'une des personnalités présentes -, ça commence quand ce machin ?
- Le vieux Renau, quand ça lui chantera, dit le baron de Xerta avec le sourire complice des dames.
Et don Rafel pensa : Que tu es stupide Xerta. Tu ne la mérites pas. Car don Rafel écoutait mais en fait il n'avait en tête que les dents fraîches et les lèvres humides et souriantes de donya Gaietana. De jour en jour il en était plus épris et dans les moments où il était sincère avec lui-même, il rageait parce que cette femme faisait très facilement sourire d'autres hommes devant le regard légèrement strabique de son imbécile de mari, Gaietana chérie, pour toi je ferais des folies.
- Je suis sûr - don Rafel regardait derrière lui à la dérobée, cachant son nez dans un mouchoir de dentelle - que ce gâteux de Dosrius veut que nous nous énervions avant de nous jeter ... la viande.
- Nous ne lui ferons donc pas ce plaisir, fit le baron.
Le groupe se déplaça vers un des murs, celui dont les fenêtres donnaient sur la rue Ample. Là, sous un tableau qui représentait le second marquis de Dosrius au bras d'une femme exubérante et débordante qui, à elle seule, voulait symboliser la monarchie bourbonienne, les messieurs abandonnèrent les dames sur des chaises, plongées dans des conversations de chiffons et de coiffures, et retournèrent vers le centre, guidés par le commentaire auquel se livrait le docteur Dalmases, le plus cultivé et le plus mal vu du groupe : il ne pouvait se prévaloir d'aucun titre, il se mêlait à l'aristocratie quand ça lui chantait et le bruit courait qu'il sympathisait avec les révolutionnaires français ou je ne sais quels encyclopédistes, et plus encore, qu'il était aussi maçon, je tiens cela de bonne source. Le docteur Dalmases, donc, pensait à haute voix et affirmait qu'il n'y avait pas d'instrument plus merveilleux que la voix humaine.
- Que Dieu nous a donnée, précisait don Rafel.
- Naturellement, don Rafel, concédait le docteur Dalmases, qui avait bien du mal à croire en Dieu mais n'avait pas envie d'en discuter. Êtes-vous allés au concert de la Toussaint ?
Et bien non, il se trouve que personne n'y est allé, parce qu'au théâtre, écouter de la musique, n'y allaient que ceux qui la vivaient de l'intérieur ; chez le marquis de Dosrius ou chez le marquis de Cartellà, ou même au Palais, c'était pour écouter tout autre chose que de la musique qu'on s'y rendait. Le docteur Dalmases se vit dans l'obligation de décrire le concert de la Toussaint à un auditoire qui s'en désintéressait totalement, deux pièces de monsieur Cherubini avec un quatuor à cordes, vous voyez ? et à la suite, une pièce d'un certain Van Beethoven qui me fait l'impression d'être un disciple de monsieur Haydn, il m'y faisait beaucoup penser. Vous en avez certainement entendu parler.
- Eh ? fit don Rafel distrait, pris en faute.
- De ce Hollandais, ce Van Beethoven.
- Non. Première fois.
Le docteur Malla, le chirurgien qui avait laissé son épouse à la place qui était la sienne, se joignit au groupe avec un sourire bienveillant qu'il exagéra en saluant le régent civil détesté. À coup sûr, les personnes présentes dans ce cercle, don Rafel était le plus envié, le plus haï et le plus craint parce qu'il était influent, inflexible et corrompu, trois qualités qui allaient normalement de pair avec la carrière de ceux qui, en ces années de grâce, tenaient le haut du pavé de Barcelone. Le docteur Malla garda son sourire pour saluer silencieusement le reste du cercle et il lui fallut reconnaître que non, sincèrement, ce nom de Van Beethoven ne lui disait rien. Il ne disait rien à personne et le docteur Dalmases, qui manifestement était celui qui s'y connaissait le plus en matière de musique, conclut que ce Hollandais avait de bonnes choses mais qu'on notait chez lui des imitations de Cherubini ou de Salieri, et tout le monde était absolument d'accord, et moi je veux bien qu'on me l'explique, qu'il s'appelle Fanbetolen ou comme on voudra.
En fait, personne n'avait pu prêter attention à ce qu'avait dit le docteur. Juste à ce moment, le capitaine général avait fait son entrée et tous les regards, celui de don Rafel aussi, se posaient sur lui, de vraies mouches, avec envie et avec crainte. Maintenant on pouvait commencer. Le salon était plein et quatre ou cinq laquais répartissaient chaises et sofas de sorte que la trentaine de personnes qui se trouvaient là puissent s'asseoir commodément. À côté du pianoforte de couleur vert pomme, le marquis de Dosrius, flanqué du capitaine général tiré à quatre épingles, frappa le parquet avec sa canne pour obtenir le silence. Des jeunes gens attendaient appuyés contre le mur du fond, étalant des tenues variées - sans aller plus loin, aucun d'entre eux ne portait la perruque -, c'était à vous faire peur. L'un d'eux, par exemple, regard inquiet, cheveux blonds et bouclés, était habillé pauvrement, on au





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