dans ce numéro
Sa Seigneurie
J'ai eu des difficultés à digérer le héros de mon roman ...
Proa : Senyoria
Tito Ros: - Pourquoi vouliez-vous écrire un roman qui se déroule en 1799 ?
Jaume Cabré: - Ce n'est pas moi qui l'ai voulu, c'est le roman qui m'a entraîné. J'ai commencé après avoir vu une photo dans un journal. Elle représentait un juge qui entrait en prison à Lleida. C'est en 1985 ou 1986, que l'on jugea pour la première fois deux juges pour prévarication. Ils avaient exercé pendant le franquisme. Cette photo m'a fortement attiré, mais pas pour les anecdotes qu'on pouvait en tirer, comme celle d'un homme qui a passé sa vie à juger et se voit enfermé dans une cellule où il pourrait bien se trouver face à quelqu'un qu'il aurait lui-même condamné, non, ce qui me stimula plutôt fut de penser que cette personne était en train de vivre un enfer intérieur, car un juge est très bien vu socialement, il a un certain statut. Se retrouver soudain de l'autre côté de cette barrière derrière laquelle il avait toujours prononcé les sentences a dû être monstrueux pour lui. Ainsi ai-je eu l'idée de prendre pour personnage principal un juge qui aurait commis un délit et aurait une peur bleue d'être découvert.
TR : - Mais votre histoire se passe il y a deux siècles...
JC : - J'ai travaillé des mois au personnage d'un juge de 1986 et un jour, je me suis mis à décrire le bureau dans sa maison, la demeure d'une vieille famille de juristes, et le portrait qui était au mur. Il représentait un monsieur portant perruque, l'arrière-arrière-grand-père. Je décrivis la peinture avec tant de minutie que j'en tombai amoureux. Le personnage me plut tellement que je ne voulus plus l'abandonner. Je me décidai alors pour le juge du portrait et je laissai l'autre. Je remontai le temps vers la Barcelone de 1799. Dans le roman il est question d'avidité, de passions, d'abus de pouvoir, autant de thèmes actuels qui font de Sa Seigneurie un roman parfaitement en phase avec notre époque.
TR : - Pourquoi l'année 1799 ? Parce que c'était la fin d'un siècle, ou parce que la prise de la Bastille n'était pas si loin ?
JC : - Je me suis tout simplement retrouvé à cette époque-là. C'était la fin de l'Ancien Régime et le début de nouvelles formes sociales et politiques. Après une révolution bourgeoise comme la française, il s'agissait pour les artistes et les intellectuels de trouver un nouveau système de valeurs.
TR : - Dans votre roman, les courants révolutionnaires qui venaient de France ont été vécus en Catalogne de manière différente. On a l'impression que la bourgeoisie barcelonaise avait plus envie de se trouver sur un pied d'égalité avec la noblesse que de faire la révolution...
JC : - Oui, ils cherchaient à accéder aux privilèges de la noblesse. Ici, l'aristocratie et la haute bourgeoisie étaient dans l'attente de voir ce qui se passerait après la Révolution française.
TR : - Et puis il y a une autre particularité ici : les plus hautes classes sociales s'étaient tournées vers l'Espagne...
JC : - Il faut rappeler que l'aristocratie partisane des Habsbourg s'était exilée ou avait été exécutée. La répression avait été terrible. Une autre aristocratie jouissant de nombreux privilèges vit le jour. En 1779, deux générations avaient déjà subi cette nouvelle aristocratie et l'autre, qui avait survécu on ne sait comment, était ruinée ou vivait à Vienne. Il est évident que la nouvelle aristocratie se sentait plus proche du gouvernement des Bourbons. La Catalogne était une place forte conquise et la plus haute autorité était militaire, c'était le Capitaine général. La plus haute autorité civile était le régent civil de l'Audience, et c'est le personnage principal de mon roman.
TR : - Votre personnage fait très peur. Il applique la loi selon sa propre convenance et c'est là une claire critique à...
JC : - Aux pouvoirs absolus qui conduisent toujours à l'abus. L'important est de savoir comment on peut retourner le personnage, un homme très sûr de lui qui découvre qu'il a des points faibles.
TR : Ce qui se passe avec votre personnage c'est que, bien qu'il soit particulièrement détestable, on finit par le prendre en affection. C'était votre intention qu'il devienne sympathique ?
JC : - Il est logique que plus on connaît une personne mieux on la comprend. Il se peut que l'on ne partage pas ses conceptions, mais on la comprend. Le lecteur peut éprouver un peu de compassion pour ce personnage, bien quil tienne cet homme pour un abominable contemporain. Pour moi aussi, il était difficile de vivre avec un héros tellement éloigné de mes conceptions. C'est la raison pour laquelle je l'ai doté de quelques éléments qui le rendaient plus humain comme, par exemple, son intérêt pour l'astronomie. Cela le rend progressiste pour l'époque. Il entretient même une conversation avec Felix Amat, un personnage historique. Ainsi j'ai rendu mon personnage plus sympathique à mes yeux car, moi aussi, j'aime l'astronomie.
TR : - Vous justifiez également quelques-uns de ses actes en créant autour de lui une ambiance très monotone, comme par exemple la relation qu'il entretien avec sa femme, doña Marianna.
JC : - C'est possible, mais je crois qu'il y a d'autres personnages qui deviennent sympathiques à force d'être pathétiques - c'est le cas de doña Marianna -, ou parce qu'ils sont victimes, comme Andreu Perramon. Il y a aussi des personnages historiques comme Ferran Sorts...
TR : - Il a vraiment existé ?
JC : - Oui, c'est un musicien qui vécut quelque temps à Saint-Pétersbourg et à Paris et qui mourut en exil, comme " ami des Français ", il était devenu une personne de culture et de goût français. Mais dans le roman, j'invente sa relation avec Andreu Perramon.
TR : - Parmi tous les personnages qui apparaissent dans votre roman, quels sont ceux qui sont historiques ?
JC : - Outre Ferran Sorts et Felix Amat, il y a aussi le baron de Maldà. Je le situe dans le quartier du Pi où se trouvait sa maison, à l'endroit occupé actuellement par les galeries Maldà. Le baron de Maldà était à la fin du XVIIIe siècle un écrivain très important, dont on n'a pas encore publié toute l'oeuvre. En outre, il écrivait en catalan, langue qui commençait à être difficile, voire même dangereuse d'utiliser... Le jour où le juge Rafel Massó, cherche des gravures pornographiques dans une librairie de la rue Petritxol, je fais en sorte pour qu'il rencontre le baron de Maldà. Le Capitaine général a existé lui aussi, mais il commanda à Barcelone deux ou trois ans après l'époque du roman. Là, je le fais jouer parce que j'aimais tellement son nom.
TR : - En lisant votre roman, on trouve curieux que dans un quartier de Barcelone comme la vieille ville, que nous connaissons très bien et qui ne nous semble pas si étendue, ait pu se jouer la plus grande part de la vie sociale à la fin du XVIIIe siècle.
JC : - Pensez que la prison se situait à l'endroit actuel de la Place de l'Àngel. La rue qui va de Sant Jaume à la Via Laietana, actuellement Llibreteria, s'appelait dans mon enfance Baixada de la Presó (Descente de la Prison).
TR : - Quel matériel avez-vous utilisé pour décrire la Barcelone de l'époque ?
JC : - Oh ! J'ai dû rassembler beaucoup de documentation différente, même sur les cloches car, à l'époque, tout fonctionnait au son des cloches. J'ai dû apprendre laquelle sonnait quand, combien de fois et pour quel événement... Je peux aussi vous expliquer que devant le palais de Rafel Massó, dans la rue Ample, sur l'actuelle place Medinacelli, se trouvait le couvent de Saint François. Les choses ont changé, mais les rues demeurent...
TR : - En lisant votre roman, on réalise à quel point on connaît mal sa ville. Combien de fois prend-on la Carrer Ample, sans penser aux anciens palais ?
JC : - Je sais que certains collèges organisent des parcours qui suivent les différentes scènes de mon roman. Ils vont dans la rue Ample, à la cathédrale, au clocher de l'église du Pi et passent par la rue Bòria qui se termine au Pla de Palau, où l'on exécutait les gens. Il y a aussi toute la zone de la Ribera qui fut rasée. A ce propos, les fouilles actuelles au Born font précisément partie de la Barcelone qui a été rasée par les Bourbons... On sait ces choses, mais on n'en parle jamais.
TR : - Les cloches sonnent-elles encore ?
JC : - Non, il se peut qu'elles carillonnent pour certaines fêtes solennelles, mais plus de manière régulière. On ne les utilise plus pour marquer le passage des heures.
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