dans ce numéro
La maison d'un autre
La maison d'un autre(c) Tomoko Takahashi Harvey 2006
Traduit du letton par Inta Smite
Non ce n'est pas nous c'est eux qui dorment dans une grande pièce qui sent les copeaux, les tisanes trop séchées, la viande fumée il y bien longtemps et les draps aérés sous le grand soleil. A travers les stries des vitres bleues rouges de la véranda, les ombres frémissantes et bariolées de la lune se faufilent dans la pièce. En faisant trembler le frêle pont de lumière, elles dépouillent de leur écale d'obscurité les corps d'Olivia et d'Andrejs. Endormis comme des écritures runiques. Les cheveux chauds encore moites se mêlent aux couvertures en désordre, quatre pieds blancs et nus pendent au bord du lit.
Ce ne sont pas nos vêtements non, ce sont les leurs jetés ça et là sur des chaises viennoises non, sur celles du musée ethnographique non, d'autres de style Biedermeyer. Un chemisier en soie brodé, des pantalons en velours non, des vêtements de lin et une broche cassée non, une jupette en polyester et une chemise en Nylon mais non, c'est un chiton parfumé et une culotte bouffante d'un uniforme de soldat. Sur le plancher en bois lisse - un bouclier et une épée ou des sabots de bois ? Non, une paire d'Adidas et des chaussons de danse blanc et rose. Jetés en vrac.
Comme une tête de pharaon, une théière en cuivre luit sur la table ovale et noire. La vaisselle du dîner qui n'a pas été débarrassée. De la poterie et de la porcelaine. Non ! Argent et sang de boeuf. Non ! Celui du cheval fatal, du Minotaure peut-être.
Quel siècle ? Quelle année ? Syracuse ou Livani ? Courlande des temps du duc Jacques ou celle de la poche de Kurzeme à la fin de la dernière guerre ?
Et ces visages haletant sous les rayons d'une lumière bleue rouge ? Soldat d'Hannibal et la belle Carthaginoise ? Ou bien fonctionnaire du KGB et fiancée d'un maquisard letton ? Non ! Le brave laboureur de la mer et la fière patriote de la patrie de l'ambre. Mais non mais non ! Junon et Jumis. Au moment le plus vrai, l'unique - entre veille et sommeil. Quelque part mais c'est loin, la mer rugit, foulée par des vagues d'août (rouge ? blanche ? brune ?) et un glaive venu de nulle part criant de mutisme, allant vers nulle part, perce la nuit à cette longitude, la véranda, la pièce, le front de l'homme aimé.
Olivia se dégage avec peine du tas de draps, s'habille et se faufile dans le jardin. Flétrissure enivrante des violiers ou stigmates de l'âge ? Cyprès et baobabs, aurones et bouleaux saints d'une quelconque patrie. Olivia... mais qui était de trop dans l'olivaie ? Non, l'argot des phlox devant le grenier et la gelée opaque bleu vert de la forêt.
Carrosse en cuivre non, cheval d'or, peut-être le wagon d'un train non, une petite Lada près de la grange.
Quelques centaines d'étoiles, de petites boules, de l'herbe mouillée grimpante et flatteuse, troisième siècle avant et après J.C.
La chair palpite, sursaturée et lasse. La veille d'Olivia et le bonheur sensuel, énigmatique qui est apporté dans l'olivaie et abandonné au sort d'un dieu, d'un dieu anonyme. Qui est-il et qui sommes-nous ? Non eux ! Qui sont-ils ?
*****
Je m'éveille en sursaut, comme après un cri brutal et impatient. Je m'assieds dans le lit. Pourtant personne n'a crié. Andrejs dort, la maison d'un autre respire la grasse matinée d'août, les bouches emplies de petites particules de poussière et il faut que je me lève. Je me lave et je prépare des tartines pour le petit déjeuner. Je déteste les matinées lourdes de sens et les mièvreries gauches. Je ne connais Andrejs que depuis deux mois, c'est pourquoi le matin j'ai besoin d'une certaine latitude. J'ai peur de m'embourber.
Il dort d'un sommeil d'enfant et comme d'habitude siffle légèrement. Il y a un mois ça lui tapait sur les nerfs mais maintenant, elle ne peut plus s'endormir sans ce sifflement. Ce matin-là, il ne siffle pas. Sans doute rompu de l'amour violent. Il ne s'en remettra pas avant d'avoir pris son petit déjeuner. Puis nous continuerons la route. D'une maison à l'autre, tant que... Je ne sais pas... avant de retrouver la nôtre ? Peut-être. Je n'ai pas encore décidé. La nuit tout est différent.
- Hé ! Réveille-toi ! Je l'appelle et je fais un nescafé à l'eau froide.
Comme d'habitude, Andrejs s'en fiche. Il fait semblant. Pour me pousser à me ruer sur lui. Le matin on rigole bien. Je ne bouge pas. Je reste assise et j'attends. Le café froid roulé en grumeaux doux et veloutés me chatouille la gorge. Je tousse fort exprès, mais il ne bronche pas.
- Andrejs ! Là, je suis fâchée. Pour une fois il aurait pu se lever le premier. Non, je ne dis pas que je veux mon plateau avec le petit déjeuner dans le lit tous les matins et pour toute la vie mais pour changer, pourquoi pas. En fait, Andrejs est plein d'attention, il est tendre ? Il n'est ni distant, ni insensible mais je lui en veux un peu. Par exemple, je n'aime pas sa manière de vouloir tout imposer et d'avoir un avis tranché sur tout, de tirer des plans sur la comète et de m'attribuer des rôles d'office. Je suis suffisamment émancipée et un peu trop susceptible quand on me manipule. Bien sûr je l'aime. J'aime parler et coucher avec lui. Pendant ces vacances par exemple, quand nous errons sans savoir où nous allons nous retrouver le lendemain. Je ne me plais pas trop dans sa voiture, car c'est lui qui dirige tout, je ne suis plus qu'une passagère. Il est médecin, et depuis l'âge où j'étais écolière j'ai rêvé d'aimer, voire d'épouser un médecin. Non, j'ai peur de me marier avec Andrejs. Il occuperait trop de place dans ma vie, peut-être même toute la place. J'ai entendu dire que les psychiatres sont dingues ou au moins un peu déréglés, mais je n'ai rien remarqué de tel chez lui. Au début, je craignais qu'il ne cherche en moi quelques symptômes singuliers, mais je me suis peut-être sérieusement trompée. Je n'ai pas eu et je n'ai pas honte d'Andrejs, comme je l'avais imaginé : être avec un médecin qui sait tout.
- Réveille-toi mon chéri, j'ai faim ! Je le dis d'une voix du genre plaintive.
Je commence à m'ennuyer. J'ai l'habitude de parler de tout avec lui, et j'ai toujours plein de choses à lui dire et à lui demander. Mais Andrejs s'obstine. Il est persuadé que je ne tiendrai pas le coup, que je viendrai lui arracher la couette.
- Maman vient d'arriver ! Je hurle et je tape du pied. Mais les lèvres d'Andrejs n'ont pas même tremblé.
- Andrejs ! Je suis en colère et je m'assieds à côté de lui. Je m'attends à ce qu'il m'empoigne subitement, qu'il m'attire, je m'attends à des rires et à un souffle chaud. Il prend son temps. Je caresse à travers la couverture son dos, et je me glisse contre lui. Je souffle sur ses cils sombres et je le secoue avec impatience. Mon Dieu ! J'attrape ses mains, sa tête, je me colle contre son corps.
- Arrête de faire l'imbécile ! Je crie et ne reconnais pas cette voix haut perchée.
- Lève-toi ou je m'en vais et je ne reviendrai jamais tu m'entends, jamais ! Andrejs ! proteste Olivia.
La femme se précipite dans le jardin, crie au secours, mais la forêt et son milliard torride et brumeux d'aiguilles de sapin, ont englouti la maison. Et aussi elle et lui, et tous les deux comme dans un cercle ensorcelé. Seule une route est là, étroite et cabossée, sur laquelle la veille ils ont zigzagué des heures et des heures durant avant de trouver cette maison.
Olivia crie, se rue en criant dans la maison dans le jardin elle court, toujours en criant, sur la route raboteuse de la forêt. Oust, à jamais ! La force des cris fait trembler le ciel du matin et les cris silencieux et effrités, retombent dans le coeur. Non, au fond de l'âme non, en plein dans la peur.
*****
Mon chéri où es-tu passé ? Pourquoi ? Qu'est-ce que je t'ai fait ? Andrejs ! Andrejs ! Toi l'égoïste sacré ! Tu me laisses comme ça, seule au milieu de la forêt à la merci des ours ! Dans cette Courlande de merde. Où suis-je ? Où est ma maison ? Vers où se tourner ? Que faire ? Que dire ? A qui parler ? Tu es Judas. Tu te laisses mourir comme ça tout simplement ! Andrejs !
Elle n'a plus la force de courir. Elle a un point de côté elle chancelle. Une branche craque dans la forêt et elle a peur. Olivia court non, essaie de rentrer en courant, rentrer où ? Pour retrouver qui ?
La voilà en larmes sur le perron gris argenté. Andrejs n'aurait-il pas pu lui faire signe, l'avertir ?
La Lada verte ! Bon Dieu, comment mettre en marche la voiture ? On tourne la clé on tourne le volant. On peut ouvrir le capot prendre un grand bâton non, une barre de fer et la tremper dans un liquide quelconque. Après on cherche un petit truc cylindrique, un genre de pile qu'on tire et on commence à rouler tranquillement ? En remuant la pointe de chaque pied. Tout d'abord l'une puis l'autre. Allons-y mon chéri, je vais te ramener.
Dans le grand lit défait Andrejs a l'air d'un géant. Cheveux noirs, poitrine lisse, jambes droites, blanches, elles n'ont pas vu le soleil. Beau comme un de ces satanés vieux Grecs. Qui n'a jamais tout comme ce Grec... c'est fou Andrejs !
Un chéri lourd et grand. Les chaussettes. On va mettre celles qu'on a je ne sais pas ouvrir le coffre de la voiture. Les chaussures. Non, tout d'abord le slip non, peut-être qu'on met pas de slip pour enterrer un corps. Non quand même. Pour le voyage. Va chéri, lève-toi ventre en l'air, c'est dingue ce que tu es lourd. Le jean c'est bon, doucement prends ton temps. Nous ne sommes pas du tout pressés. C'est vrai quoi, on n'a pas à se dépêcher pour aller je ne sais pas où. Pas de retard possible. Pourquoi tu as mis cet imbécile de pantalon si étroit. Comme un chanteur pop comme Fomins ! Mince cette fermeture éclair ! Non ne te lève pas, reste dans le lit je vais faire les bagages oui, la bouteille thermos, le couteau à manche bleu, le coquetier, tes cigarettes. Quelques unes seulement. Tu en auras assez ? Chéri tu en auras assez ? On ne va pas mettre de pull aujourd'hui il fait chaud. Le pull a ton odeur mais tu n'es plus là. Du calme Olivia !
Elle a habillé Andrejs. Elle a remis son menton à sa place elle a peigné ses cheveux bruns et longs. Pourquoi sont-ils si longs ? C'est vrai les cheveux des cadavres poussent au dernier moment. Non après aussi, dit-on. Andrejs, où sont les clés de la voiture ? Bien sûr, dans ta poche de pantalon. Je vais faire chauffer la voiture, tu disais. On va essayer on va essayer. Chéri tu m'attends, d'accord ? Bien sûr tu vas m'attendre. Bien sûr.
Tu n'as pas fermé la porte. Comment je vais te fourrer là-dedans ? Evidemment sur le siège arrière. L'essentiel est de commencer. Où mettre la clé ? Ah oui, d'habitude elle balançait frénétiquement au-dessous du volant. Ça y est. Tu dis comme une petite abeille. Parti d'emblée. Les pieds non, les pointes des pieds sur les pédales. Trois pédales, deux pieds. Ça ne va pas sauter tout de même. Zut, le bidule à tête de châtaigne que tu fais bouger sans raison à côté de mes genoux. Lui aussi il participe. Il participe à coup sûr. Il participe avec qui et où ? Chéri toi, tu ne participes plus. C'était toi de trop dans l'olivaie ? O.K. Nous roulons. Le bruit est infernal pas comme celui quand tu conduis, mais nous roulons. Stop où est le stop ? Nous devons prendre un passager. Jusqu'à quelle gare s'il vous plaît ? Au terminus ? C'est où ? A la morgue ? Ou à l'église ? Non à la milice. Peut-être qu'il aurait fallu essayer le bouche-à-bouche ?
Olivia se jette dans le lit et masse la poitrine d'Andrejs, puis les yeux fermés elle souffle dans son nez froid et raide.
*****
Le corps d'Andrejs a laissé une trace longue et large sur la pelouse. Olivia le tire par les pieds. La tête se cogne contre les taupinières mais elle ne peut pas le porter. Toute en sueur Olivia pousse bouscule tire enfonce plie et tasse Andrejs dans la voiture. Peut-être qu'il fallait l'enterrer ici ? A côté des phlox devant le grenier ? Ou sous le saule près du petit étang embroussaillé ? Dans ce cas elle pourrait rester ici toute sa vie. Cultiver les bords de l'étang, prendre soin de l'âme du défunt. On va mettre Olivia en prison. Sans aucun doute. A vie. Ou aux travaux forcés. Elle l'a étranglé d'amour. Peut-être que je l'ai étranglé pour de bon ? Combien de fois je le lui ai dit le matin quand on se taquinait ? Allons donc ! C'est pas vrai. Fini. Ça suffit. Allons-y ! Téléphone prêtre notaire mère patron ouverture du corps fossoyeurs, fleuriste robe noire dans une boutique de mode non, non. Tout d'abord il lui faut un chauffeur. Combien d'argent a-t-on sur nous ? Bon je roule. Mais non. Des clous ! Ah oui il faut tirer le bidule. Doucement tout doucement, mais où sont passés les freins ? Les petits freins doivent tenir le coup. Non, il faut couvrir cet homme. On ne peut pas transporter quelqu'un qui a la bouche béante. Elle regarde dans le rétroviseur - un cauchemar. Comment c'est possible que ce cauchemar l'ait embrassé ?
Où va cette route où tu m'as attirée ? Mon bien aimé pourquoi tu m'as amené si loin que je ne sais plus rentrer ? Il faut que je rentre. Ou que je meure ici. A côté de toi. Excuse-moi c'était un trou dans la route, les traits de ton visage ont changé. Avant tu n'avais pas l'habitude de faire des grimaces. Je vois des troncs d'arbres beaucoup de troncs, je suis calme. Il ne faut pas tant tourner le volant. Il faut sentir la voiture tu m'as dit. C'est vrai tout à fait vrai. Ça c'est une observation qui tombe vraiment bien. Ecoute mais si je suis enceinte ? Quelle horreur ! Enceinte d'un presque cadavre ! Mais mis à part cela cette nuit était... Olivia, ne pleure pas ! Tu auras un gosse adorable. Toi tout craché bien sûr, tout craché. Le monde est plein de tout crachés.
Ça y est quelque chose ne marche pas avec la bagnole. Non on ne va pas ouvrir le couvercle on ne sait pas très bien arrêter le moteur, mais on va essayer de tourner ce bidule avec sa tête. Ça pue oui, quelque chose pue. C'est déjà toi, mon chéri ? Non c'est le gasoil non, ça doit être l'essence. Ce n'est pas que je te dévisage rassure-toi. Je ne t'observe pas en douce. Je n'en peux plus pour rien au monde.
*****
Après le virage c'était une route gravillonnée. A côté de collines énormes et ventrues, des maisons entourées de couronnes d'arbres bleu gris.
- Bonjour ma petite mamie ! J'aurais besoin d'un homme.
La vieille à foulard à fleurs jaunes s'affairait autour d'un poêle fumant et toujours penchée sur sa tâche, elle se retournait pour épier la jeune femme. Une jeune écervelée avec un pantalon de toutes les couleurs, avec une queue de cheval et des boucles d'oreille en forme de cloche.
- Il travaille. Pour quoi faire ?
- Il me faut un chauffeur.
- Qu'est-ce que tu as à transporter ?
La fumée picote les yeux les larmes coulent toutes seules.
- Aide-moi à faire du feu !
- Je suis terriblement pressée.
- Va, va! Mon fils il est parti avec le tracteur.
- Une autre fois j'aurais fait du feu dit la jeune femme comme en s'excusant et elle s'éloigne à reculons. Les lèvres de la vieille se tordent comme de la ficelle, et la porte du poêle se ferme brusquement.
*****
De nouveau elle n'arrive à démarrer. Elle ne bouge pas de son siège et contemple les collines de Courlande. Des méandres tendres, l'argent et les cendres. Tu ne le reverras jamais. Comment le sais-tu ? Andrejs a chaud sous sa couverture. Naturellement mais on ne peut pas faire autrement.
- Qu'est-ce qu'elle a la petite ? Une guimbarde de Ford s'arrête d'où surgissent deux bonnes joues grasses et bienveillantes, un menton rond et mou comme une chambre à air, deux yeux clairs.
- Je n'arrive pas à démarrer.
Le sauveteur ayant vu le corps recouvert et tordu d'Andrejs se met à rire.
- Hein, ton mec il est plein ?
- C'est ça, dit Olivia et elle cède sa place au petit trapu.
Elle suit tout ce qu'il fait.
- Mais tout marche ici !
- Ça peut rouler comme ça ?
Il la dévisage d'un air stupide, puis descend.
- Tu sais pas conduire non ?
- Je sais pas. Mais il faut bien que je m'y mette.
- Si tu n'avais pas un paquet pareil je t'aurais déposé où tu
© University of Wales, Aberystwyth 2002-2009
site by
CHL



