Les années d'amour

Les années d'amour
Please_leave10
(c) Tomoko Takahashi Harvey 2006
Inga Abele

Traduit du letton par Gita Grinberga et Henri Menantaud

Si on reste immobile et silencieux sur le lit on peut entendre des centaures courir derrière la fenêtre. C'est ce que m'a dit Emma, qui maintenant se tient sur le seuil d'une église luthérienne à quelques pâtés de maisons d'ici et attend que je vienne l'épouser. Malgré toute mon attention je n'arrive pas à entendre le moindre centaure. Derrière les fenêtres gronde la cascade de la rue. J'entends les bruits habituels de la ville - ils affluent dans la chambre, tournent lentement comme un remous au centre du monde, puis s'écoulent à travers les fissures de la porte avec les fourmis et les cafards. Sur le lit près du mur dort la fille de ma soeur. Laissant mes pensées divaguer çà et là je vois le sommeil aux doigts frais palper le visage de l'enfant, frissonner sur ses cils ou passer prestement comme une lueur inattendue.
Cela n'a pas été si facile de la convaincre de fermer les yeux. J'ai senti l'intensité avec laquelle Emma m'attendait sur l'escalier de pierre, là où les corneilles sautillent au-dessus des croix et où les sapins laissent tomber une poussière de petites graines sur la neige noire. C'est peut-être pour cela que notre conversation a dérivé vers les centaures. La petite m'a demandé si j'y croyais, je ne savais pas quoi dire. Et ce que je savais d'eux. J'ai dit qu'un centaure c'est mi-homme mi-cheval. La fille a réfléchi et a ajouté que c'est certain qu'ils sont bleus. Je ne sais pas d'où un être si jeune peut tirer une telle conviction. Mais l'enfant est devenue plus calme et plus lointaine, une lumière bleue, toujours plus bleue, s'est figée dans son regard, et puis ses paupières se sont fermées, le sommeil l'a cueillie comme un fruit.
Mais Emma ment, elle sait que les centaures ça n'existe pas, je ne sais pas la faire avouer, tout simplement. Bientôt elle comprendra que, moi non plus, je ne suis ni ne serai pas, irritée et infiniment triste elle va piétiner sur les marches une fleur excentrique et précieuse. Mais moi, je n'ai jamais aimé les femmes comme elle. La capote noire boutonnée jusqu'au cou, sur la tête un bonnet voyant acheté à Christiania, et sa démarche - mais regardez-moi un peu cette démarche ! - dandinante et déterminée, comme si un membre viril trop volumineux traînait entre ses jambes. Comme si la vie était un fleuve qui veut à toute force vous empêcher de rester debout sur vos cannes. Elle est convaincue que, tôt ou tard, tout aboutira à l'anarchie. " Tout tend vers ça " a-t-elle coutume de dire. Le centaure aussi, à ses yeux, c'est de l'anarchie pure, et c'est un miracle qu'elle ait accepté de se marier à l'église. Peut-être parce que je voulais prendre des témoins dans la rue. Les premiers venus ! s'était-elle écriée et ses yeux sombres avaient flamboyé. Cette possibilité la ravissait et l'excitait. Malheureusement l'église reste l'église et Emma paiera cher cette entorse à ses principes. Dans ma tête je vois ses doigts fins déchirer une fleur rouge, arracher bande après bande la fine peau qui recouvre la tige. Je regrette tellement. De quart d'heure en quart d'heure, les montres plongent en moi, toujours plus profond, leurs tentacules crépitants, ça fait mal, mais après tout je n'ai jamais aimé les femmes comme Emma.
J'aime les femmes blondes de grande taille et d'esprit joyeux. Comme ma soeur Christine dont je suis en train de veiller l'enfant pour qu'il ne tombe pas du lit pendant son sommeil. Lorsqu'elle pèle des pommes de terre assise dans la cuisine et que ses cheveux comme une peinture jaune et pure inondent son visage rond, alors les mouvements gracieux de ses coudes rendent tout légitime. L'escalier transformé en pissotière et le courant d'air qui pue la cave, les planchers pleins d'échardes, l'odeur écoeurante des pommes de terre gelées, les voisins toujours en train de baiser ou de s'engueuler, les tâches de soleil sur le papier peint décoloré, le magnétophone à cassettes sur la table de la cuisine et même les vieux tubes qu'Emma ne pourrait pas écouter sans, de dégoût, se décomposer en petites boules de mercure venimeuses. Christine tout simplement s'approche de la fenêtre, ouvre les rideaux d'un seul et large mouvement et sourit au monde sous les rayons éblouissants qui font mal aux yeux. Ça suffit pour que les bougies d'Emma pâlissent et que le visage de grand-mère, si semblable à une pomme de terre flétrie, se détende pour un moment d'amour.
La porte grince et la vieille femme entre dans la chambre en traînant ses savates. Aujourd'hui c'est l'inquiétude qui la traque car c'est le jour de la retraite et en de tels jours elle se réveille dès cinq heures, boutonne un faux col blanc à sa robe d'avant guerre, pose son passeport sur l'oreiller et à travers l'obscurité nage vers le matin comme un bateau décharné. Seul le temps avec une patience infinie est capable de façonner une chose pareille de chair, de veines et de sang. En marmonnant doucement elle borde l'enfant, regarde mon visage. Je sens sur mon cou son haleine qui embaume le lédon et le raisin sec. Cette odeur naît dans son armoire : dans le tiroir du bas traîne un album rempli des images d'une jeune femme grande, blonde et rieuse. Christine est de sa race. Pourtant je n'arrive pas à comprendre comment cette chair qui pend sur les os comme celle d'une tortue centenaire a pu être autrefois ferme et chaude comme la hanche d'Emma lorsque nous dormons, la nuit, étroitement enlacés et que la vieille vient nous examiner. Elle se penche sur le lit et, comme un reproche, demeure longuement ainsi, tel un ange ridé qui tiendrait dans sa main une bougie autour de laquelle l'obscurité, comme du chocolat noir, fond et disparaît dans un trou doré. Emma pouffe sous mon bras, je la veux tout de suite, j'ai soif d'elle comme jamais, mais à côté du lit il y a une créature qui résume toute une époque et tient une bougie à la main, bougonnant quelque chose à propos de la table de la cuisine non desservie, de la chaîne qui n'a pas été replacée sur la porte d'entrée et des filles qui de nos jours sont comme des putasses. Emma se retient de rire, mais moi, j'ai envie de dire à la déesse du châtiment que ça suffit comme ça, que je hais ce temps qui maintenant gâche tout ce qu'il y a de bon entre nous et que je ne veux pas entrer dans ce jeu. Mais alors la vieille érinye se détourne et en faisant traîner ses pantoufles glisse en dehors de la chambre tout emplie d'obscurité parfumée.
Maintenant aussi elle regarde longuement mon visage. Je garde mes yeux bien fermés. Car je n'ai pas envie d'être soumis à un interrogatoire sur une tasse cassée ou sur ce que peut bien faire ma soeur à traîner on ne sait où depuis trois jours déjà. Toutes les choses importantes, nous nous les sommes dites au long des années, petit à petit elles disparaissent de la surface de la terre et c'est de plus en plus rarement que nos yeux s'éclairent du pressentiment d'autre chose que le pain qu'on a oublié d'acheter ou une douleur qui vous retourne la couture des os.
Elle soupire lourdement comme si une montagne reposait sur sa nuque, quitte la chambre lentement et se traîne jusqu'à la cuisine où on lui a installé un coin à elle.
Le monde est trop empli de passion, il ne lui reste pas même une petite place pour s'étendre et mourir. La nuit, derrière tous les murs les lits craquent et les matelas grincent, les cris alternent avec les halètements brûlants, les confessions d'ivrognes avec les cassettes d'apprentissage de l'anglais passées à plein volume, et elle écoute ces bruits, triste et froide sous son drap blanc rapiécé au milieu. Elle n'envie pas la force que prodiguent les feux des voitures qui passent ou les hanches des hommes, elle n'envie presque plus rien et ne pense même plus. Quelquefois seulement sa fierté calcinée s'embrase encore contre un silence insolent, immérité, comme ce jour où elle entre dans la pièce où sont réunis les gamins de l'école, les copains du fils de Christine. L'air est surchauffé par leurs corps enfantins gorgés de sucs, leurs doigts sales et doux, leurs lèvres rouges, leurs rires qui ressemblent à des rugissements et surtout - ce silence insolent et ces regards. Alors elle doit fuir comme une bonne qui a commis un larcin et cacher sa mort imminente sous son oreiller comme un secret honteux. Christine est de retour à l'approche du matin, ses vêtements sont imprégnés de fumée et de parfums, sur cette chaude épaule la vieille peut enfin s'abandonner aux larmes et refuser les consolations : maintenant tout ça ne me fait que du bien. Plus on renonce à moi, plus je me sens soulagée.
Je reste étendu et je n'entends pas le moindre centaure mais je commence à me rappeler vaguement ce matin où, dans un car empli de respiration humaine, nous roulons avec ma grand-mère vers Pasvale, chez son Vytautas. Le bus nous berce en ronronnant et court à travers les étendues jaunes de la Lituanie. Nous sommes assis, ma soeur et moi, dans le giron de notre grand-mère comme dans une cuvette molle et chaude. Le chauffeur fume de temps à autre, le car s'emplit d'une fumée amère et de souffles de vent paresseux. Au-dessus des labours d'une immobilité pétrifiante le ciel est comme une nappe à moitié défaite, le bus freine convulsivement devant les maisonnettes jaunes où dans des futaies de sapins se promènent des dindons aux cous rouges mordus par le vent glacé.
Ma grand-mère va à Pasvale pour dire à son Vytautas que leur fille unique, notre mère, a été emportée par le fleuve. Mais son Vytautas ne vient pas, et il me faut contempler ses grands yeux cernés de petites rides. Il y a là-dedans une grisaille étrange. Des années d'amour, dit-elle. Et voilà.
Au retour il neige.
On sonne à la porte. Mes yeux s'ouvrent et je vois devant moi les sourcils arqués de la petite. C'est la race de la vieille érinye. C'était sans doute aussi la race de ma mère. Une émotion insupportable me submerge. Comme ce matin lorsque nous nous sommes croisés avec la vieille sur le seuil et que, poussé par une force étrange et subite, aussi étonné qu'elle, j'ai serré désespérément ma bouche contre ses lèvres ridées, comme si j'avais voulu revenir en arrière. Là où c'était merveilleux, là où ce n'est plus possible. Là où personne n'a encore renoncé à personne.
De nouveau la sonnette. J'attends que des pas traînants se précipitent hors de la cuisine pour ouvrir la porte. Cependant un silence pétrifiant règne dans toute la maison. Dans le monde entier, pas le moindre centaure ni la moindre érinye. Je dois me lever moi-même. Je jette un coup d'oeil prudent dans la cuisine. Il n'y a qu'un petit tas effondré sous le drap rapiécé et un tel silence qu'on pourrait distinguer le moindre bruit et le planter dans un pot comme une fleur.
Derrière la porte une charmante factrice blonde sursaute en voyant l'expression de mon visage. Merci, âme généreuse, lui dis-je, je signe pour ma grand-mère sur la liste des retraites et j'entraîne la factrice dans la chambre. Ma grand-mère est morte aujourd'hui, ma soeur est une pute qui ne s'occupe pas de ses enfants, je vous donne tout cet argent, je vous demande seulement de rester auprès de cette chère enfant pendant que je m'absente une minute. A vous aussi votre grand-mère a bien dû vous raconter qu'il ne faut pas laisser les enfants seuls sinon la sorcière les remplace par un enfant du diable avec une tête énorme et des yeux écarquillés, mais moi, je dois absolument voir quelqu'un !
Dehors c'est la neige fondue mais je n'évite pas la boue dont me salue un flot de voitures sales et à un moment je heurte un chien maigre qui pousse un glapissement et plonge dans mes yeux son regard chargé de reproche. C'est le silence qui fige et rapproche les gens dans ce monde boueux et froid. Il est toujours à côté, à un pas de vous. Emma sait bien lui faire face, bien que je n'aime pas du tout les femmes comme elle.
A l'église on me regarde avec méfiance, devant l'autel on veut m'arrêter, mais j'y vais, déchiré comme un sarrasin par de sombres pulsions, et je dis que je renverserai cette fichue église si on ne me dit pas où est passée la fille qui attendait sur l'escalier.
Le prêtre à la sacristie demande très calmement si cette fille avait une fleur rouge à la main. Je pense bien, dis-je avec joie. Dans ce cas, elle s'est mariée il y a une heure.
Oh Emma, mon Emma. Assis sur un banc dans le jardin de l'église je sens l'humidité s'infiltrer lentement dans mon caleçon. Au-dessus de l'église le vent émiette de minuscules flocons. Je peux imaginer ses yeux quand plantée devant le premier passant venu elle regarde vers le haut tandis que la neige fond sur son visage brûlant et couvert de larmes.
- Est-ce que tu pourrais m'aimer ? demande-t-elle. Même si ce n'est que pour un jour ?
Oui, Emma, maintenant je suis un centaure abandonné dont la queue n'a jamais compris ce que voulaient les oreilles, mais en même temps je suis fier de toi, tout ça te ressemble tellement, et puis c'est vrai - seul un homme bien stupide ne serait pas allé avec toi à l'église. J'ai songé à tout ça en regardant furtivement ma grand-mère nue, car la factrice s'est avérée une femme raisonnable. Pendant mon absence, la fenêtre a été ouverte pour que l'âme puisse s'échapper et des pièces de deux lats provenant de la dernière retraite ont été posées sur les paupières de la dormeuse, et maintenant nous pouvons la laver.
La vieille a trompé tout le monde - seul son visage semble usé comme une chronique centenaire bonne à mettre au feu, mais ses jambes sont sveltes et fermes, les seins blancs et son sexe rayonne comme une fleur de lys. Je le regarde avec vénération comme une récompense inespérée qui m'a été accordée comme un dernier miracle alors que les bras se sont déjà desserrés et que tout est perdu.
A la porte ça n'arrête pas de sonner. Je me retrouve au fond d'une journée grise. L'enfant adorable est assise sur le lit, les yeux encore pleins de la lumière bleue du sommeil, accrochée à un ourson en peluche. Mais du côté de la porte on entend un frottement de pantoufles et des bougonnements. La vieille déclare comme d'habitude que de nos jours toutes les femmes sont des traînées et qu'il faudrait que je lève mon cul puisqu'il y en a une qui me cherche.
En haut de l'escalier il y a Emma une fleur rouge brisée à la main. Je la laisse me frapper, fou de joie et heureux comme la queue d'un chien, et je l'assure que vraiment, pour de vrai, je le JURE, je m'étais endormi en attendant qu'un centaure bleu passe derrière la fenêtre.









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