POÉSIE : Le loup borgne

Le loup borgne
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(c) Tomoko Takahashi Harvey 2006
Six poèmes de Juris Kronbergs

Traduit par Katarzyna Skansberg



UN ÉVÉNEMENT EXTRAORDINAIRE

Ce jour-là le coucher du soleil était contrefait
l'obscurité et la peur prenaient le dessus

L'échelle vers le ciel se balançait et flottait
et il ne savait pas s'il grimpait vers le haut ou vers le bas

Il était dans un tunnel obscur et sanglant
dans une chambre qui n'était pas une chambre

Il respirait ou il se rappelait comment on respire
comment doit être une respiration

Dans ce combat de tous pour lui
il participait par son inactivité

il en était ainsi un participant très actif

La lumière se détachait de son mur virtuel
mais le mur était vivant plein de savoir universel

Et l'ombre grimpait tel un vif-argent
dans un thermomètre un matin d'été

Dans l'obscurité la lumière lui apparut
Il était désarmé et voulait le rester

Mais l'obscurité l'obligea à revenir
Et désespérée la lumière pleurait

la lumière pleurait d'une voix d'enfant




LE LOUP BORGNE PENSE QUE DANS L'AVENIR TOUT NE SERA QU'À MOITIÉ

Je vais regretter. A moitié
Le temps d'avant. A moitié
Voir la réalité des choses. A moitié
Le sens va briser. A moitié
Le saut du ruisseau va aboutir. A moitié

Et la moitié va devenir la moitié d'une moitié
Laquelle? Celle qui est dite ou non dite?
Je vais le savoir bientôt. A moitié.

Ce sera alors: journées à demi, heures à demi,
content à demi, demi-mesure, à moitié achevé
à moitié compréhensible, à moitié vide, à moitié ivre

Quand je rentre dans une nouvelle maison une moitié s'effondre
une autre reste. Quelle moitié, la bonne ou la mauvaise?

Quand je marche dans la forêt, une moitié disparâit
Il ne reste qu'un sapin sur deux, qu'un champignon sur deux,
qu'une passion sur deux

Quand je passe sur une planche au-dessus d'un courant
comment savoir de quel côté jedois marcher?
Et le courant sous mes pieds disparaît. A moitié.




LE LOUP BORGNE PRIE

Montre-moi, ô lac, ton vrai visage
ton oeil est gelé et tu es un fjord

Montre-moi, ô forêt ton vrai visage
tes champignons sont cachés et tu es un vert hiver

Montre-moi, ô pré, ton vrai visage
ta peau est pâle et tu pourrais être un lac

Montre-moi, ô sentier ton vrai visage
ta voix est grinçante et tu es une place de feuilles mortes

Montre-moi, ô avenir, ton vrai visage
ta joue est luisante et tu es aussi vieux qu'une rue




LE LOUP BORGNE CHANGE

Il sentit qu'il avait changé

Il ne savait pas comment
Il ne se rappelait pas comment c'était avant
Quelqu'un avait fermé devant lui une porte

Peut-être à cause du choc sa conception
du changement avait changé
et avec elle toute chose:

Les flocons de neige ne tombaient pas du haut
ils tombaient du bas
au printemps les oiseaux portaient les arbres
jusqu'aux feuilles épanouies
(rien n'était comme avant)

et le nuage pleurait sa séparation avec les gouttes
et le ciel pleurait la disparation du nuage

le loup borgne pleurait de ne savoir rien d'autre
que ce qu'il avait manqué

De percevoir le monde de ses yeux ignorants
dont l'un était aveugle




L'OBSCURITÉ DU LOUP BORGNE

Le temps passe. Le plomb se refroidit. Le monde buillonne
mais ne devient pas plus clair. Il ne fait qu'être là.

Une brume s'échange contre une autre
Le jeu chaotique du vent et de l'accalmie

forme un modèle qui n'est pas un modèle
il ne le deviendra que dans un million d'années

Le loup borgne se retourne subitement
et ne voit que les figures de brume,

sommets et branches dans les bras du vent et de l'accalmie
Comment voir plus? Partir en voyage?

Après avoir voyagé dans le temps et l'espace
il s'arrête au bord d'un étang pour boire

Quand il voit son reflet dans l'eau
il pense qu'il l'avait presque oublié

Il arrange sa tête. Il inspire
l'oxygène qui venant de l'inconnu remplit le connu
Et il a le sentiment de tomber
en se divisant en
deux




LOUP BORGNE AU PRINTEMPS

Le ciel goutte à goutte tombe des arbres en bourgeons
De la terre se détachent les touches noires et blanches

Un piano dont personne ne joue. Pourtant les tons sont là
Ils ont des ailes, ils partent dans l'espace

Ruisselant de sueur le loup borgne pense:

comment serait-il le son
si le printemps me jouait
comme d'un piano?

Blanc mais, pas tout à fait blanc
Noir mais, pas tout à fait noir

Le ciel goutte des arbres
des touches se détache la terre










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