Une Eurydice de province

Une Eurydice de province
Please_leave11
(c) Tomoko Takahashi Harvey 2006
Andra Neiburga

Traduit du letton par Gita Grinberga et Henri Menantaud

Tendre amour, à tes peines
Que tu mêles de douceurs!

(extrait du livret de l'opéra
de Glück " Orphée et Eurydice ")


Beaucoup disaient qu'elle était belle - belle à sa manière, d'une beauté étrange. Le mot
" étrange " était ajouté comme une excuse ou une justification.
Son corps, plastique sur la scène, dans la vie devenait trop grand pour tout - trop grand pour le tabouret de bar, pour le fauteuil de cinéma, trop grand pour les portes des chambres dont elle heurtait toujours le chambranle, trop grand pour les passages étroits entre les tables des cafés. Trop grand pour la glace de l'armoire dans laquelle elle n'aimait plus se regarder. Pourtant il lui fallait bien regarder dans la glace. Et emporter partout avec soi ce quintal de chair et d'os dont Dieu avait généreusement façonné son corps magnifique de près de deux mètres.

Une actrice, une étoile de province. Dans une petite ville du bord de mer qui ne s'éveille à la vie que trois mois par an - quand arrivent les vacanciers. Quand les hôtels de la plage se remplissent de clients, que sur les terrasses chante le violon et grince l'accordéon tandis que dans les night-clubs des DJ's bariolés comme des perroquets exotiques passent une musique composée quelque part à des milliers de kilomètres de là. Quand la saison théâtrale est finie et que les cinémas projettent de vieux films de Tom Cruise et Julia Roberts, quand l'unique rue piétonne est envahie par des dames vêtues de blanc trop parfumées qui, tout en faisant cliqueter leurs bijoux bon marché, feignent d'avoir choisi cette station balnéaire pour la douceur bienveillante du soleil du nord et aucunement parce qu'elles n'ont pas les moyens de se payer des lieux de villégiature plus luxueux dans des pays plus chauds, là où affluent les oiseaux migrateurs dont le bec est empli d'or.
Tout ici est petit.
Tout sauf Eurydice.
Au bord de la même mer grise, plus loin à l'est et plus loin à l'ouest, il y a d'autres villes, plongées dans la lumière et le bruit, où la vie ne s'arrête jamais, ni l'hiver, ni l'été, ni le jour, ni la nuit ; des villes avec leurs théâtres et leurs étoiles. Mais tout rêve à leur propos était maintenant passé.


Eurydice est triste. La tristesse est son état d'âme habituel.
Une tristesse qui naît de la constatation que tout est fragile en ce monde.
Tout sauf Eurydice.

Aujourd'hui, pour Eurydice, c'est un anniversaire. Trente années consacrées au théâtre.
Durant ces trente années le théâtre a été refait deux fois, Eurydice - pas une seule.
Le théâtre et elle vont bien ensemble. Le parfum des rideaux de velours poussiéreux et la poudre d'Eurydice, l'odeur de sueur sous les bras jaunâtres et usés des robes de reines en brocart, les planches grinçantes de la scène et la toux humide de fumeuse qui de temps à autre fait tressaillir l'immense poitrine d'Eurydice et rend sa voix si sensuellement rauque.
Quelque part dans le monde d'autres stars riches de gloire et d'argent luttaient contre la vieillesse par tous les moyens possibles. L'idée de la mort étaient maintenue à distance par la lutte contre les culs pleins de cellulite et les seins qui pendent. Comme des robots aux yeux brillants et juvéniles les soeurs d'Eurydice, couronnées de succès, la regardaient depuis les couvertures des magazines. Eurydice n'en éprouvait ni chagrin ni envie, elle se demandait seulement parfois avec étonnement dans quelle prothèse, sous quel implant étaient cousues et cachées les vieilles âmes fatiguées de ces femmes.

Eurydice avait grandi dans un orphelinat, loin de la mer, à l'intérieur d'un petit Etat, et elle n'avait jamais su qui avait eu l'idée de lui donner ce prénom étrange et mythologique. Dans le jardin d'enfants, par exemple, il n'y avait aucun Orphée. Il n'y avait pas non plus de Phèdre, ni de Pénélope, seulement des Janis, des Aleksejs, des Ilze et des Dace.

Au lycée elle était la grande souris grise. Celle qui reste de côté sur une piste de danse, celle qui garde les sacs à main des copines. Celle qui sourit en ravalant ses larmes. Celle qui a été faite chevalier de l'ordre des oreilles rouges.
A la campagne, dans une maison des jeunes et de la culture où une boule réfléchissante tournoyant lentement au dessus des têtes des danseurs brisait les rayons des projecteurs Eurydice, à l'âge de 16 ans, dans un coin sombre de la salle de danse s'abandonna pour la première fois à des mains que l'alcool avait rendues rouges et brûlantes. C'est là qu'il se passa quelque chose d'autre encore, quelque chose d'excitant et de dégoûtant à la fois. Puis toute en sueur, maladroite, elle avait cherché dans la poussière sous les chaises le sac à main de son amie. Elle ne l'avait pas trouvé. L'amie était en colère mais Eurydice - étrangement exaltée et heureuse. Deux mois plus tard elle s'était enfuie de l'école, avait avorté dans le centre de la région et s'était inscrite dans un cours de théâtre de la capitale.
C'est là que pour la première fois elle avait entendu le célèbre opéra de Glück " Orphée et Eurydice " et dès lors cette musique ne l'avait plus quittée. Dans son appartement une étagère était pleine des enregistrements de cet opéra - dans diverses versions et par divers interprètes.

Eurydice Maksimova.
Quand elle avait commencé à travailler au théâtre elle avait laissé tomber son nom de famille et était devenu Eurydice, tout simplement.
Au cours de sa vie elle n'avait rencontré aucun Orphée.
La grande jeune fille, douée certes, mais tout de même un peu empotée, n'avait attiré l'attention ni du cours d'art dramatique ni, plus tard, des garçons du petit théâtre de province - des hommes épris d'eux-mêmes, plastiques, soucieux d'entretenir leur forme, aux derrières fermes et rebondis, aux mains soignées.
Et pourtant elle avait eu un enfant comme sans le faire exprès. Un homme de passage le lui avait laissé en souvenir d'une nuit brève, inaboutie et un peu humiliante. Cette fois elle n'avait pas avorté.
Elle avait soudainement commencé à plaire aux hommes en atteignant l'âge mûr, aux approches de la quarantaine. Elle s'était épanouie comme un chrysanthème, elle avait renoncé à quelques idées profondément enracinées quant à la façon dont il convenait de s'habiller pour dissimuler des défauts imaginaires, elle avait commencé à se maquiller de couleurs vives et à s'accorder des libertés en pensées et en paroles. Oui, en actes aussi. Au théâtre, cela avait été l'époque de ses plus grandes compositions. Dans la vie aussi elle avait cessé de jouer les utilités et s'était mise aux premiers rôles.
Ses hommes étaient pour la plupart de petite taille, torturés tant par leurs échecs que par leurs épouses ; privés de reconnaissance et d'estime, ils avaient des problèmes d'impuissance. Et toujours plus jeunes qu'Eurydice. Ils pleuraient, serrés contre sa poitrine maternelle, dormaient enfouis en elle comme des poissons au fond d'un fleuve limoneux et désiraient qu'on les console. Et Eurydice les consolait. Elle soutenait leur conscience virile en les convaincant que leurs troubles étaient seulement psychosomatiques. Avec une inspiration d'artiste, une passion innée et une technique raffinée elle les aidait à les surmonter.
Une fois psychiquement et physiquement rétablis ils quittaient Eurydice.
Seule la tristesse ne quittait jamais Eurydice.
- Ne me regarde pas comme ça, lui avait demandé plus d'un. Mais Eurydice se taisait et regardait, et l'expression de ses yeux immenses, maquillés de noir, d'une tristesse animale, effrayait les hommes et les attirait en même temps.
Eurydice les regardait et les aimait tous. Elle les aimait, les consolait, les dévorait, les digérait et puis elle les recrachait. Mais après les avoir recrachés elle continuait à les aimer pendant encore bien bien longtemps.
En faisant trembler ses chairs Eurydice se leva de la table du petit déjeuner et s'approcha du téléphone.
- Poulet ?
- Salut maman. J'ai quelqu'un ici, qu'est-ce que tu voulais?
- Rien. Comment ça va aujourd'hui?
- Bien, maman, mais j'ai quelqu'un ici.
- Je n'ai pas dormi de la nuit.
- Encore ?
- A peine deux heures.
- Pourquoi?
- Les articulations.
- Mais pourquoi tu ne prends pas de médicaments, maman?
- Mon estomac ne les supporte pas, tu sais bien!
- Maman, excuse-moi, je n'ai pas le temps. En plus à quatre heures tu as cette interview, n'est-ce pas? Tu ne devrais pas te préparer?
- Si. Je n'aurais pas dû accepter. Je vais me ramasser.
- Arrête, tout va bien se passer, comme toujours.
- Et ma toux aussi s'aggrave. Je n'arrive même plus à dormir.
- Tu dois arrêter de fumer.
- Ce n'est pas à cause du tabac, tu sais bien, j'ai eu un virus, et la toux est humide et devient de pire en pire. Et je n'arrive plus du tout à dormir.
- Alors pour une fois va voir le médecin.
- Il n'y connaît rien. Et parfois les crachats sont complètement jaunes. Et je ne dors pas plus de...
- Maman, je n'ai pas le temps, vraiment, j'ai quelqu'un ici.
- Et moi, je ne suis pas quelqu'un. Je voulais seulement te dire à quel point je me sens mal. Et j'ai une mine affreuse. Et juste aujourd'hui, comme si c'était fait exprès. Parce que je n'ai pas pu dormir. Je ne sais pas pourquoi j'ai accepté. Est-ce que tu as fait quelque chose avec cette viande?
- J'ai fait du pain de veau maman, mais là vraiment j'ai...
- Je sais, je sais, tu as quelqu'un chez toi. Qu'est-ce que tu penses, je prépare quoi pour le dîner, si je passais une commande à ce nouveau bar à sushi - qu'est-ce que tu en dis ? Eliza et les deux Arthurs vont venir à la télévision et puis tout de suite après chez moi.
- Ce serait chouette maman, mais maintenant...
- Tu l'as réussi ?
- Quoi ?
- Ce pain de veau. Tu as ajouté de l'eau minérale à la pâte ?
- Maman, on m'attend !
- D'accord, j'arrête. Donc à sept heures ?
- A sept heures maman, salut.
- Salut. Attends !
- Quoi ?
- Qu'est-ce que tu penses, si je mettais le tailleur vert ?
- Il est chouette maman. Salut.
- Salut.
- Maman !
- Oui?
- Je t'aime maman.
- Oui, oui.
Eurydice soupira et raccrocha.

Elle mit un CD et sortit le tailleur vert de l'armoire.
Ça n'a aucune importance, de quoi tu as l'air, ce qui est important, c'est comment tu te sens.
Mensonges.
Ce qui est important, c'est comment tu te sens, parce que de comment tu te sens dépend de quoi tu as l'air.
Mensonges.
Ce qui est important, c'est de quoi tu as l'air. Parce que de quoi tu as l'air dépend comment tu te sens.
Mensonges aussi.
Dans le miroir quelqu'un qui s'est mis dans ta peau - une femme de belle prestance, aux cheveux noirs et brillants, au visage grand. Un front haut, un nez puissant, droit, des lèvres larges et rouges, un menton fort.
Des rides.
Vieillir en beauté et dans la dignité.
Il y a longtemps, bien bien longtemps Eurydice et son amie Eliza se l'étaient solennellement promis. Seulement qu'est-ce que cela pouvait bien vouloir dire?
Un foulard de laine lilas tressé d'un fil d'argent, des bas marrons en coton dans des chaussures noires à talon plat ? Ou bien un tailleur bleu foncé d'institutrice, une broche de présidente, des bas en nylon et des escarpins à talon mi-haut?
Celles qui savaient vieillir en beauté, c'étaient les savantes - chimistes de toutes sortes, microbiologistes, bactériologistes.
Ça n'était pas pour Eliza et Eurydice.
Le tailleur vert était largement décolleté.
Son dernier amant avait quitté Eurydice six mois auparavant. Vingt ans de moins qu'elle, marié, un enfant en bas âge. C'était le seul dont elle n'avait pas parlé à sa fille parce que le mari de sa fille avait exactement le même âge.
Il était temps de partir.
Eurydice monta dans sa petite cylindrée. Là non plus il n'y avait pas assez de place. Mais elle était économique et n'avait pas coûté cher.
Il tombait une petite bruine automnale. De la mer venait un vent frisquet.
Où diable étaient passées toutes ces années, il y a un instant tout était encore devant elle.
Sur la route il fallait s'arrêter au nouveau bar à sushi et commander quelque chose pour le soir.
Le paysage glissait silencieusement derrière les vitres de la voiture, dans le brouillard gris des bouquets d'arbres roussâtres à peine visibles, plus loin à l'écart de la route - les silhouettes sombres et affaissées de petites maisonnettes qui semblaient inclinées par le vent. Avec un mouvement monotone l'essuie-glace balayait la fine bruine qui se déposait sur le pare-brise. Eurydice appuya sur "play" - le choeur des nymphes et des pasteurs éplorés retentit.
Les feux des voitures qu'elle croisait étaient étouffés par le brouillard, mais tout près ils s'illuminaient comme des guirlandes dans un sapin de Noël en promettant avec chaleur et solennité un miracle. Les miracles, pourtant, n'existent pas.
On ne pouvait pas se lasser de cette musique - rien, absolument rien ne pouvait être plus beau que la mort d'Eurydice le jour de ses noces, plus beau, plus triste et plus solennel que le choeur éploré, que le désir et la douleur d'Orphée.
Sans douleur il n'y a pas d'amour. Il n'y en a pas. Pas vrai ?
Est-ce que le paysage brumeux derrière la fenêtre serait tout aussi beau sans la voix de Janet Baker?
Elle monta le son. Ah, ce sentimentalisme qui ne sied pas du tout aux femmes de grande taille - une larme toute chaude coula sur sa joue aussi froide que la vitre de la voiture.
La vieillesse est-elle comblée, sereine et sage ?
Foutaises. La vieillesse, c'est la peur et l'obscurité. Et la peur de l'obscurité. La vieillesse, ce sont des tâtonnements timides en avant et un regard tourné vers l'arrière.
Les fenêtres se couvrirent de buée.
Elle s'arrêta au bar à sushi et commanda pour le dîner : maki, haki, machin-chouette, ceci et cela. Bien qu'Eurydice y vînt pour la première fois le jeune homme qui recevait la commande la reconnut. Il était de petite taille, un petit taureau robuste aux yeux sombres, insolents, il la regardait d'en bas, les yeux sous le front.
- Mais vous êtes bien Eurydice?
- Oui.
Il eut une sorte de sourire.
- J'ai bien aimé votre spectacle seule en scène, je l'ai vu trois fois.
- Il faut bien dire qu'ici en hiver il n'y a rien d'autre à voir.
- Vous étiez très... à chaque fois différente.
- Ça, ce n'est pas un compliment, dit Eurydice.
- Excusez-moi, rougit le garçon.

Eurydice poursuivit sa route. Il n'était pas encore midi, mais partout - dans le ciel, dans les lumières, les ombres, les gens - on sentait déjà le soir, la nuit. C'est toujours comme ça à la fin novembre dans ce pays.
Dans le hall de la télévision une animatrice nerveuse l'accueillit. Une jeune fille de la chaîne nationale la plus populaire.
- Bonjour! On nous attend déjà pour le maquillage !
- Est-ce que je suis en retard ?
- Non, pas du tout... mais c'est une émission en direct, alors il vaut mieux... et puis je voulais qu'on se mette d'accord, voyez-vous, dans l'émission il y aura de la publicité, le producteur...
- Est-ce que mes objections pourraient changer quelque chose?
- Non, à vrai dire, non, avoua la fille.
- Alors.
- Eurydice!!! Maksimova! - un double cri les interrompit et les Arthurs, amis d'Eurydice depuis leurs années d'études, apparurent au fond du couloir, ils étaient ensemble depuis des dizaines d'années déjà, tous les deux critiques de théâtre, tous les deux brillants et intellectuels, à vrai dire - trop brillants, trop intellectuels pour ce lieu et ce temps et trop en général pour cette ville où il n'y avait qu'un théâtre et cinq pièces par an.
- Les Arthurs!
- Trésor!
- Chéris!
- Chérie!
Un peu ironiquement ils s'étreignirent et échangèrent des baisers aériens, le grand Arthur embrassa Eurydice sur l'oreille en faisant jaillir un nuage de parfum bon marché et puis il se figea de nouveau, comme toujours plongé dans ses pensées, le petit se blottit contre sa manche et sanglota théâtralement :
- Cin-quan-te, Eurydice!
- Tais-toi, idiot, répondit Eurydice, ne crie pas ça à travers tout le pays.
- Tout le monde le sait.
- Savoir, c'est





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